‹ Les ennemis de Racine au 17è siècleChapitre 130 sur 146 · Lettre de M"" de Siiniane · texte numérisé non relu

Lettre de M"" de Siiniane

:JIG ESTHER ET ATIIALIE.

origine de sa tragédie. Mais ce qui est certain, c'est que, trois ans plus tôt, en 1692, un an après Athalie, on joua à Saint-Cyr une Jephté du même auteur. Boyer, dans son épître dédicatoire au père La Chaise, se vante des suffrages du puissant jésuite et « d'un grand nomi)re » de personnes dont le jugement fait le bon et le mau- » vais destin des ouvrages d'esprit ». Disons que ces représentations, celle de Jonathas, pièce de Duché, faite aussi pour Saint-Cyr, et de quelques autres tragédies sacrées, furent des exercices intérieurs, qui n'eurent probablement de spectateurs étrangers que W"" de Maintenon, le roi, l'auteur et peut-être quelques-uns de ses amis ^ Il reste toujours que Boyer et Duché furent chargés, après Racine, et (ils purent le croire) avec plus de succès que Racine, de travailler aux plaisirs et à l'instruction des jeunes filles de Saint-Cyr. Sans doute, leurs pièces n'eurent pas le danger d'exalter, comme Andromaque, ni même comme Esther ou Athaiie, l'imagination des pensionnaires, et de développer dangereusement leur sensibilité et leurs talents. C'était un divertissement aussi inoffensif que les pièces de M'"'' de Brinon, première surintendante de Saint-Cyr: mais, à coup sûr, ce n'était pas un exercice plus utile ni plus propre à former l'esprit et le goût des élèves qui -en chargeaient leur mémoire.

Si l'on veut se convaincre de la pauvreté des tragédies saintes de Boyer, et apprécier en même temps par un nouvel exemple les prodigieuses bévues du goût public en matière d'œuvres dramatiques, il faut s'arrêter un instant à la Judith. La pièce, d'abord divisée en trois

1. Une phrase de la préface de JeplUé le prouve : « On me faisait ( espérer, dit Boyer, que cette tragédie aurait tous les agréments de » la représentation, sans laquelle cette sorte d'ouvrage perd son prin- » cipal ornement. »

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actes, comme Jcphlé, fat rcrnanice, étendue, de manière à formel' cin(| actes, et représentée le i mars W.)'). Mais, quoi qu'en dise M'"" de Caylus, mal servie en cette occasion par ses souvenirs, le succès nv, fut pas d'abord '( celui marqué dans l'épigranune de Uacine ». Sans compter la préface où IJoyer épanche si naïvement la joie de son triomphe et sa complaisante admiration pour lui-même, deu\ auteurs contemporains témoi^inenl (1(1 la vogue extraordinaire qu'eut, à son apparition, cette triste tragédie. « Elle occupa la scène pendant un » carême, dit Lcsage *. La cour et la ville y couraient ') en foule; et principalement les femmes, qui la trou- » vaient, je ne sais pas pourquoi, fort intéressante, y » mirent la presse. » On sait qu'à cette époque la scène (Hait encombrée de spectateurs (jui laissaient à peine aux acteurs l'espace suffisant pour se mouvoir. Ces places étaient occupées habituellement par les gens du bel air, par tous les jeunes seigneurs qui se piquaient de donner le ton; on y allait moins pour voir (jue pour être vu, et pour étaler les grâces de sa personne et l'élégante distinction d'une mise h. la mode. Or, aux représentations de Judith, les dames ne craignirent pas d'occuper ces banquettes de la scène, que les hommes leur cédèrent galamment pour se tenir debout dans les coulisses; elles ne craignirent pas de donner la comédie au parterre en étalant à tous les regards l'ardeur de leur (enthousiasme et la vivacité de leur émotion. « Imaginez- ') vous, dit Lesage, deux cents femmes assises sur .des » banquettes, où l'on ne voit ordinairement que des » hommes, et tenant des mouchoirs étalés sur les

1. Valérie, lettre 20. — Les frères Parfaict remarquent que cela se borne à huit représentation'? du i mars au 19, et à neuf autres depuis le 11 avril.

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» genoux, pour essuyer leurs yeux dans les endroits » touchants. » En effet, à une certaine scène, qu'on appela pour cette raison la scène des pleurs, il fui de règle parmi le bel et sensible auditoire de fondre en larmes et de saisir, pour arrêter les torrents de cette émotion, ou peut-être pour la simuler plus facilement, les mouchoirs prudemment préparés. Mais ces larmes, loin de toucher le parterre, le mettaient en joyeuse humeur; aux sanglots de la scène répondaient les éclats de rire d'un public irrévérencieux. Ce nouveau spectacle, plus curieux que celui qu'annonçait l'affiche, contribua beaucoup à grossir l'auditoire de Boyer, peu habitué à une telle affluence. Il faut ajouter que la publication de la pièce changea bien la disposition des esprits, même dans le beau monde. « Le dégoût, dit un contempo- » rain, auteur d'une critique anonyme de Judith % a » succédé à l'empressement, et les plus zélés de ses » approbateurs ont eu honte du premier jugement qu'ils » en avaient porté. y> Les représentations avaient été interrompues par les fêtes de Pâques : repris à la Quasimodo, le chef-d'œuvre qui inspirait tant d'orgueil à Boyer fut outrageusement sifflé, malgré le talent de M"' de Champmeslé -, et la Judith disparut pour toujours du théâtre.

La préface de Boyer est antérieure à cette disgrâce inattendue, et l'auteur y célèbre son œuvre sur le ton de sa réponse à ceux qui le félicitaient : « Je leur en » donnerai bien d'autres ; je tiens le public à présent

i. Entretiens sur le théâtre au sujet de Judith (IG95).

2. L'illustre comédienne fut très-ciioquée de cet accueil. « Mes- » sieurs, dit-elle, nous sommes surpris que vous receviez aujourd'hui » si mal une pièce que vous avez applaudie pendant le carême. » Un plaisant répondit : « Les sifdets étaient à Versailles aux sermons de » l'abbé Boileau. »

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» que je sais son goût. » L'heureux poêle s'applaudit d'avoir dissipé une erreur « qui avait infecté beaucoup » d'esprits, à savoir qu'il était presque impossible d'ac- » conniiod«'r heureusement au théâtre des sujets tirés » de l'Ecriture sainte et de l'histoire chrétienne ». Cette opinion, « fausse et pernicieuse, venait unicpiement de » l'ignorance de l'art, de la faiblesse du génie, de la » stérilité des inventions, du peu de goût et de sensi- » bilité pour les choses de la religion ». Voilà pourquoi il y avait eu, jusqu'à Boyer, « peu de modèles de ce » genre d'écrire » ; voilà pouniuoi « les plus habiles des > modernes se sont quehiuefuis égarés dans cette route » nouvelle », (jue l'auteur de Judith a si glorieusement parcourue. IJoyer, du haut de son char de triomphe, regarde avec une généreuse compassion ces rivaux inintelligents, et, tout en relevant leurs faiblesses et leurs fautes, il daigne les initier aux secrets d'un art ([u'il a si bien pénétré. « Le talent d'inventer, dil-il, » consiste à parer la vérité, non h. la défigurer, à l'en- )> richir, non à la déshonorer ; le secours des épisodes n doit soutenir les sujets et non pas les étouffer. » Certes, Boyer connaît bien toutes ces différences, et (juand il introduit dans sa pièce l'amour d'un Béthulien, .Misraël, (|ui soupire pour Judith, et (|ui, à sa vue, tombe à jienoux et s'écrie :

Jo ne puis soutenir cet amas de beautés '!

(|uand il ajoute ce galant épisode au récit de la Bible, il ne déligure pas l'Ecriture sainte, il l'enrichit; il n'étouffe pas le sujet, il ne fait que le parer et le soutenir.

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