‹ Les ennemis de Racine au 17è siècleChapitre 136 sur 146 · Discours sur les anciens (tG · texte numérisé non relu

Discours sur les anciens (tG

2. Ce fameux conqucranl, co famoux S«5soslris, Qui jadis en Égyplo, au gré des destinées,

Vcquit do »i longues aniices.

N'a vécu qu'un jour ii Paris.

.}. « Qu'on envisage comment le poète instruit et développe toutes

refuser à conclure avec lui que « si Corneille a une » grande intelligence du théâtre, s'il règne dans ses pièces » une belle économie, Racine n'entend pas moins bien » l'action dramatique »? Quand on a lu le sonnet de M"^ Deshoulières, les ineptes critiques de Subligny, n'est-on pas heureux des éloges de Longepierre pour a l'admirable caractère de Phèdre, le chef-d'œuvre do » l'art et l'effort de l'esprit humain »? Enfin, n'a-t-il pas bien marqué les traits principaux du génie et du style de Racine, celui qui a dit : « Racine songe plus à » donner de la passion à ses personnages qu'à les faire » raisonner. Chez lui les délicatesses du cœur sont pré- » férables à celles de l'esprit.... Chez lui l'oreille, l'esprit, » le cœur, sont également satisfaits. »

Mais, après ces éloges, nous reconnaîtrons que Longepierre se laisse entraîner trop loin par ses sympathies. Il se trompe, par exemple, lorsqu'il prétend que « la )) grâce de Racine est toujours accompagnée de gran- » deur ». 11 n'est pas assez sensible aux qualités supérieures de Corneille, à ces beautés « qui font frissonner », comme dit M"" de Sévigné, à « ces endroits divins (jue » rien n'égalera jamais » ; il est moins juste que Racine qui avait si vivement admiré dans son discours la subliînité de son rival, et si bien fait valoir a cette force,

» CCS cliosos (sujet, événements, etc.), insensiblement et sans aflec- » tation, qu'on examine attentivement le progrès de cette scène, » comment le plan de la pièce se trace, s'ordoime et s'arrange natu- )) rellement et sans qu'il y paraisse que le poète s'en mêle, comment » toutes les dilTicultés s'aplanissent d'elles-mêmes; comment les dc- » mandes et les réponses d'Acomat et d'Osmin, ou, pour niioiix dire, » les lumières nécessaires à l'intelligence de la pièce, naissent du » fond de la chose; comment ces deux acteurs narrent sans narrer, » et instruisent sans qu'ils semblent vouloir instruire : on tombera M aisément d'accord de la vérité de ce que je dis, et plus on aura de » jugement, plus on sera charmé de l'art qui entre dans cette scène.*

JUGEMENTS GÉNÉRAUX. af.l

» celle élévation qui surprend el qui enlève ». Longepierre est évideinnienl, comme Fénelon et Vauvenargues, de ces esprits (jui aiment avant tout le naturel, la justesse, la perlection de rensembic, (|ui fïoùtent plus li-s beautés de sentiment que les traits d'esprit. Comme Fénelon, « les éclairs l'éblouissent; ses yeux cherchent » une lumière douce « ; il trouv(; que Ciorncillc « metdc » l'esprit, c'est-à-dire du brillant et des pensées, par- » tout, qu il en mêle, ainsi qu'a fait Lucain, jusque dans )) les endroits les plus pathétiques et les plus passionnés, » ce qui ralentit l'ellet qu'ils font sur le cœur. Selon lui, » une véritable douleur, une véritable tendresse, une » véritable colère s'expriment plus nuement, et ne » songent pas à se parer d'ornements étrangers »; il loue Racine « de ne vouloir jamais être plus spirituel » qu'il ne doit être ». On ne peut nier (pi'il ne touche là un (les côtés attaquables du génie de Corneille, chez lequel l'abus de la vigueur pt du trait amène parfois la subtilité et l'entlure, donne aux passions douces uneexpjession emphatiiiue el fausse, el surtout, sauf quelques belles excei)lions,aux personnages de femmes un caractère el un langage trop virils. Mais un juge impartial aurait montré la supériorité du poète dans la peinture des passions fortes, comme l'amour de la patrie, l'enthousiasme religieux, l'élan de la magnanimité, l'orgueil, la fureur, le désespoir; il aurait plus insisté sur la grandeur, l'elîel moral, la fécondité el la variété des moyens dramatiques, qualités éminentes par lesquelles (Corneille rachète ses imperfections et reste peut-être audessus de tous ses rivaux. Longepierre a mancjué de mesure; disons qu'on eu manquait partout autour de lui, dans ce sens et surtout dans l'autre, et que l'injustice bien plus forte de PerrauU et de Fontenelle sert d'explication et en partie d'excuse à la sienne.

3Gi JUGEMENTS G NÉRAUX.

L'année après celle où le Siècle de Louis le Grand et la Digression sur les anciens commencèrent la lutte qui fut si longue et si passionnée, l'apparition des Caractères de La Bruyère irritait vivement le parti des modernes, dont le nouvel écrivain, redoutable par son esprit et son talent, se déclarait nettement l'adversaire. Ce livre, si justement regardé comme un des chefsd'œuvre du grand siècle, renfermait un long parallèle de Corneille et de Racine. Malgré le ton modéré de cette appréciation, où l'auteur semble avoir fait tant d'efforts pour distribuer équitablement la critique et l'éloge, pour marquer avec précision et sans roideur les principaux trails du génie des deux poètes, nul doute que ce morceau n'ait irrité les partisans exclusifs de Corneille. La Bruyère ne poussait pas comme eux le fanatisme de l'admiration jusqu'à déclarer parfaits les premiers et les derniers ouvrages de leur poète. Il s'étonnait que l'auteur du Cid eût pu « tomber de si haut » ; il trouvait même dans quelques-unes de ses meilleures pièces « des fautes » inexcusables contre les mœurs dramatiques, un style )) de déclamateur, des négligences dans les vers et dans » l'expression » ; s'il le déclarait « supérieur à tout, ini- » mitable dans les endroits où il excelle », il le jugeait « inégal ». D'ailleurs, au gré de ces critiques, il balant^'ait trop les mérites des deux poètes : il accordait au premier le privilège de « nous étonner, de nous in- » struire » ; mais le second avait celui de « nous remuer, » de nous pénétrer » ; l'un était « plus moral «, mais l'autre était « plus naturel » ; Corneille peignait les hommes « tels qu'ils devraient être » ; Racine les peignait « tels qu'ils sont». Cette dernière pensée, un peu douteuse dans sa concision épigrammatique, fut sans <loute un des points du parallèle qui excitèrent le plus de réclamations; peu d'années après la mort de Racine,

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elle fut le prétexte (rime disserlatioii très-hostile à ce poète et (jue nous examinerons connne une des pièces (lu procès.

Mais combien La Bruyère aggrava ses torts, lorsque, en 1G93, dans son Discours de réception, il renchérit encore sur l'admiration exprimée dans les Caractères I « Cet autre, disait-il, vient après un homme loué, ap- » plaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et » passent en proverbe, qui prime, qui règne sur la » scène, (jui s'est emparé de tout le théâtre: il ne l'en » dépossède pas, il est vrai, mais il s'y établit avec lui ; » le monde s'accoutume à en voir faire la comparaison ; » quelques-uns ne soulïrent pas que Corneille lui soit » préféré, (juelques autres (ju'il lui soit égalé : ils en ap- ') pellent à l'autre siècle, ils attendent la lin de quelques 0 vieillards, (jui, touchés indilTérennnent de tout ce qui » rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être » dans Œdipe (jue le souvenir de leur jeuness^^ » Ainsi Racine était déclaré l'égal de Corneille, voire même, ù sacrilège ! son supérieur ! La Bruyère osait citer sur le ton de la déférence de semblables opinions ! il s'y associait lui-même, eu explicjuant par les souvenirs du jeune âge les préférences obstinées de quelques vieillards pour l'auteur d'Œdipet 11 semblait compter pour Racine sur les suffrages du siècle suivant !

Parmi les protestations et les représailles que suscita ce fameux portrait, une des plus vives fut celle de Fontenelle. Il avait plus d'une raison pour être irrité contre La Bruyère ; car, outre sa parenté avec Corneille et ses rapports avec le Mercure galant, il s'était reconnu dans le portiait de Cydias ou le bel esprit, tracé par le moraliste. Il voulut protester contre le parallèle de 1088 el le portrait de it)93 : il composa donc à son tour un parallèle, bien différent, on le devine, de ceux de Longepierre

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et de La Bruyère. Après avoir remarqué, ce que Racine lui-même avait déjà fait, que Corneille « n'a eu devant )> les yeux 'aucun auteur pour le guider», il contredit sans ménagement l'opinion que Racine a du moins bien rempli la place de son prédécesseur : « Corneille a trouvé » le théâtre français très-grossier; ill'aporté à un haut » point de perfection. Racine ne l'a pas soutenu dans la » perfection où il Fa trouvé. » Longepierre avait reconnu à Corneille plus de force, à Racine plus de naturel ; selon lui, Corneille « avait fait des portraits merveilleux, mais » pas toujours ressemblants ; il semblait avoir tenu la » nature au-dessous de lui; Racine, au contraire, n'avait » pas cru qu'il lui fût permis de prendre toujours son » génie pour guide au mépris de la nature». La Bruyère avait exprimé à peu près le même jugement. Fontenelle déclare « les caractères de Corneille vrais, quoi(ju'ils ne » soient pas communs, tandis que ceux de Racine ne le » sont que parce qu'ils sont communs ». Si cependant il avoue que « les caractères du premier ont quelquefois » quelque chose de faux à force d'être nobles et singu- » liers », c'est pour ajouter que « souvent ceux de » Racine ont quelque chose de bas à force d'être natu- » rels». A la phrase de La Bruyère : « Corneille nous » assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se con- » forme aux nôtres », il riposte ainsi: « Quand on a » le cœur noble, ou voudrait ressembler aux héros de » Corneille ; quand on a le cœur petit, on est bien aise » que les héros de Racine nous ressemblent. » La Bruyère avait dit très-justement que « le grand et le merveilleux » n'avaient pas manqué à Racine, ainsi qu'à Corneille >» ni le touchant ni le pathétique». Fontenelle répond avec une révoltante iniquité : » Le tendre et le gracieux » de Racine se trouvent quelquefois dans Corneille; le » grand de Corneille ne se trouve jamais dans Racine. »

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La Bruyère n'avait point parlé, et peut-être jugeait-il la (juestion oiseuse, de cotte altération des nio'urs anti(|ues opposée à la prétendue exactitude de ConuMlie. Kontenelle n'a garde d'omettre ce point de comparaison : « Racine n'a presfjue jamais j)eint (pu^ des Fraïu/ais et » que le siècle présent, même (juand il a voulu peindre » un autre siècle et d'autres nations ; on voit dans Cor- » ncille toutes les nations et tous les siècles qu'il a voulu » peindre. »

Nous contesterons moins son jugement, quand il ajoute: a Le nombre des pièces de Corneille est beaucoup » plus grand que celui des pièces de Racine, et cepen- » dant Corneille s'est beaucoup moins répété lui-même » que Racine n'a fait; » mais La Rruyère n'avait-il pas dit déjà: « Il semble qu'il y ait plus de ressemblance » dans les poèmes de Racine et (pi'ils tendent un peu » plus au même but? » Après avoir déclaré que« la ver- » silication de Corneille, dans les endroits où elle est .) belle, est plus bardie, plus noble, plus forte, et en » même temps aussi nette que celle de liacine », il avoue )) qu'elle ne se soutient pas dans ce degré de beauté, » tandisque celle de Racine se soutient dans la sienne». Sur ce point, Racine a l'avantage : il se soutient, son style est toujours net. iMais Fontenelle ne parle pas de cette barmonie variée et exquise, qui reproduit tous les mouvenu'uls de la pensée et du sentiment, (jui se plie aux situations, aux caractères, à la difl'érence des conditions et des sexes ; il ne dit pas que, si le vers de Corneille est plus vigoureux, plus lier, plus oratoire, celui de Racine est plus souple et plus expressif; que lant«»t c'est une simplicité loucbante, tantôt une élégance solide et sans fausses couleurs, plus souvent encore une force égale et sobre, qui satisfait partout le lecteur, sans le frapper aussi vivement que les traits soudains de Cor-

neille. Enfin, pour terminer son réquisitoire, Fontenelle remarque encore « que des auteurs inférieurs à Racine » ont réussi après lui dans son genre, et qu'aucun auteur, « même Racine, n'a osé toucher après Corneille au » genre qui lui était particulier». Quels sont ces imitateurs de Racine qui, en 1693, avaient réussi en suivant ses pas? Sans doute, Fontenelle veut désigner La Chapelle, Duché, peut-être Pradon ; mais qu'est-il resté de leurs œuvres? Quant au genre de Corneille, il est permis de croire que les portraits de Burrhus, d'Agrippine, d'Acomat, de Mithridate, de Clylemnestre, de Joad et d'Athalie s'en rapprochent et n'en sont pas indignes. La Bruyère avait-il grand tort de trouver à quelques-uns de ces personnages « la grandeur et le merveilleux » de Corneille?

Tel est le parallèle de Fontenelle : d'un hout à l'autre, il n'a qu'un objet, abaisser Racine aux pieds de Corneille, protester contre ceux qui les rapprochaient, réduire à la tendresse et à la pureté du style le mérite de l'auteur de Britannicus, de Phèdre et d'Atliaiie. Jamais Fontenelle ne se modéra ^ sur cette question, et longtemps après la mort de Racine, il le poursuivait encore de ses attaques envenimées et de sa haine.

Vers la même époque, un des plus anciens adversaires du poète, Saint-Evremond, donnait aussi son parallèle'. Cette forme épigrammatique et concise convenait à un écrivain qui avait déjà comparé Turenne et Condé, et qui aimait h donnera sa pensée et à ses jugements un tour rapide et incisif. Il ne faut pas s'attendre à trouver l'auteur de la Dissertation sur Alexandre, le critique d'Andromaque et de Britannicus très-favorable à Racine. Cependant, à son début, il emprunte à Lucaiii

1. Jugements sur quelques auteurs français (à M°" de Mazarin).

un trait flatteur pour le poète : « Dans la tragédie, Cor- » neillc m; souIVrc; pasd't'j:;al, Iiacinc pas do supérieur '.» Il est vrai qu'il lo corrij^c aussitôt par cette explication : « la diversité des caractères permettant la concurrence, « si elle ne peut établir régalité ; » et dans tout le reste du parallèle, Corneille a décidément Tavanlage : « Cor- » neille se fait admirer par l'expression d'une grandeur ') d'àine héroïque, par la force des passions, par la su- » blimité du discours ; Kacine trouve son mérite en des " sentiments plus naturels, en des pensées -plus nettes, » dans une diction plus pure et plus Aicile. Le premier » enlève l'àmc, l'autre gagne l'esprit ; celui-ci ne donne » rien à censurer au lecteur, celui-là ne laisse pas le » spectateur en état d'examiner. Dans la condiiile de » l'action. Racine, plus circonspect et se défiant de lui- » même, s'attache aux Grecs qu'il possède parfaitement : » Corneille, profitant des lumières que le temps apporte, » trouve des beautés qu'Aristote ne connaissait pas. » Ainsi Corneille a pour lui lu grandeur, la passion, l'éloquence, la hardiesse et la nouveauté des plans et de l'intrigue, le talent de saisir l'àme et d'ôter à l'esprit la liberté de la criti(iue ; Racine garde pour sa part le naturel des sentiments, la netteté des pensées, la pureté du style, la régularité timide de l'action : voilà ses qualités modestes qui vont à satisfaire le jugement du lecteur, sans jamais élever sa pensée ni remuer son cœur. Qui pourrait deviner à ce portrait que la passion est, de l'aveu de tous, le domaine de Racine, et que, si Corneille met plus en jeu les ressorts puissants de l'admiration, c'est à Racine qu'il faut demander le plaisir délicieux de l'émotion et des larmes'?

Noc qucmquam jain ferre potest Cxsanro prioreni, Poinpuiusquc paroin...

Bien différentes étaient les conclusions d'un homme que des liens anciens et nombreux unissaient, il est vrai, à Racine, et qui pouvait avoir quelque tendresse pour les œuvres de son ami, car elles devaient beaucoup à ses conseils, à ses censures, à son active et forte influence. Boileau admirait sincèrement Corneille ; il avait écrit ces vers :

En vain contre le Cid un ministre se ligue, Tout Paris pour Cinmène a les yeux de Rodrigue.

Indigné de la misère oii languissait la vieillesse du grand poète, il avait fait auprès de M""" de Montespan une démarche qui honore son cœur. Cependant, impatienté sans doute de la mauvaise foi de ceux qui portaient au ciel VAgésilas et la Pulchérie, et qui ne voulaient voir dans les tragédies de Racine que de la douceur et de la tendresse, il se permit quelques boutades, comme l'épigramme sur Agésilas cl Attila^: il -critiqua l'admiration de Corneille pour Lucain ', modèle dangereux qui, avec Sénèque et les Espagnols, a contri-

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