Bérénice, act. II, se. ii
m LES POÈTES TRAGIUIES.
La tragédie de Bajazet continua entre les deux poètes ces hostilités si regrettables. Corneille assistait à une des premières représentations de cette pièce, en compagnie d'un de ses plus ardents admirateurs, d'un des adversaires les plus décidés de Racine et de Boileau, du poète Segrais. « Je me garderais bien, dit-il à Segrais, >■> de le dire à d'autres qu'à vous, parce qu'on dirait que » j'en parlerais par jalousie; mais, prenez-y garde, il » n'y a pas un seul personnage dans Bajazet qui ait les « sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a à Constan- » tinople ; ils ont tous, sous un habit turc, les senti- » ments qu'on a au milieu de la France. » Nous examinerons plus tard jusqu'à quel point est fondée cette critique adoptée par tous les ennemis de Racine, et adressée par eux à cette tragédie et à toutes les autres. Mais cette confidence, que nous trouvons dans le Segraisiana, c'est-à-dire dans le recueil des jugements et des mots célèbres de cet écrivain, fut certainement répétée par lui; elle courut les cercles où Segrais se rencontrait avec tous les ennemis des nouveaux poètes, et elle ne manqua pas d'arriver jusqu'aux oreilles de l'auteur de Bajazet.
Mais un autre mot, prononcé par Corneille en pleine Académie, dut surtout exaspérer Racine, et soulever son bon sens et son goût, autant que son amour-propre en était blessé. Boursault, le protégé et l'ami de Corneille, après avoir si rudement corrigé l'auteur de Britannicus, voulut lui donner une leçon dans son art, et il fit représenter, en 1673, cinq mois après Mithridate, au théâtre de l'hôtel Guénégaud, une tragédie de Gertnam'cus\ Roursault accusait la pièce de Britan-
1. Les frères Parfaict {Histoire du Théâtre français, t. XII, |>. Il6j placent celle tragédie en ■1()79; ils sont évidemment dans l'erreur. Outre Chappuzeau et les registres du théâtre Guénégaud, qui don-
IA:s IM)f:TES THAC.IQUES. .il
nicns (le n'être que riiistoire romaine mise en vers. Certes sa tragédie n'eneourra pas le même reproche, car il est impossible d'abuser j)kis élrangcment des noms et des événements historiques, de transformer plus ridiculement les caractères consacrés par les fortes peintures de Tacite, et de mieux renchérir sur le romanesque absurde de Quinault et de son école. On voit dans cette pièce le fameux dermanicus, A2:rip|)ine, Drusus, Livie, Pison, Tibère; mais, pour comi)rendre la situation où l'auteur les place, le rôle qu'il leur assigne, il faut commencer par oublier, s'il se peut, l'histoire et Tacite. Il faut surtout j)erdre tout souvenir du caractère énergique et hautain, violent et passionné de cette Agrippine, qui a transmis à sa fille la fierté et l'ardeur de son âme, sinon ses vertus, et qui oIVrait, comme la mère de Néron, tant de ressources à un poète dramatique. Agrippine, dans la pièce française, est une jeune tille timide et soumise : destinée et promise par son père à (iermanicus, elle est pleine d'affection pour le héros, mais en même temps du resi)ect le plus docile pour la volonté de Tibère ; elle est prête à épouser Drusus, fils de l'empereur, à oublier (Iermanicus, à le haïr même, parce qu'elle l'a trop aimé', Pison, le surveillant
m-nt pour celle pièco l.i dale de 1G73, nous avons trouvé, dans la Gmelle en vers de Robinet, un léinoignage décisif. A la dale du ;! juin lG7l], Robinet écrit les vers suivants :
J'ai V» ilimnnclic les Atnours
De Germanicus qui dans Komc
Fut rcj^ardé comme uu (j^raïul liumuio;
Kt, dans ces amours bieu trailés,
Il m'a paru force beautés,
D'aclo en acte, et de scène en scène,
Qui partent d'une bonne veine.
Ainsi qu'est celle de DoursauU.