‹ Les ennemis de Racine au 17è siècleChapitre 22 sur 146 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Famille de Corneille. — Gazettes rédigées ou inspirées par elle: Thomas Corneille, I''o:itcnelle, Visé et le Mercure galant, la Gazelle de Robinet.

Parmi les champions de cette guerre engagée sm'tout au nom de Corneille, sa famille, confidente de son irritation et de ses douleurs, a nécessairement la première place. On sait dans quelle étroite intimité il vécut toujours avec son frère Thomas. Fortune, intérêts, travaux littéraires, détails journaliers de la vie, tout entre eux était commun : il devait donc en être de même des amitiés et des querelles. D'ailleurs, nous l'avons vu, bien avant Racine, Thomas Corneille était poète dramatique. Les succès de l'auteur d'Andromaque ne ralentirent pas sa verve. Sa meilleure tragédie, Ariane, est contemporaine de Bajazet. Le Comte (ÏEssex est postérieur d'un an à la retraite de Racine, et longtemps encore il continua de composer pour le théâtre*. C'était donc sa cause, en même temps que celle de son frère, qu'il soutenait contre le poète à la mode ; c'est dans un intérêt commun qu'un journal célèbre, inspiré par les deux frères, devint l'interprète passionné de leurs sentiments

I. Sa dernière pièce dramatique, la tragédie de Dradamanle, est de 1695. Th. Corneille est mort dans la nuit du 8 au 9 décembre i709, âg(5 de qualrc-vingl-qualrc ans.

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et de leurs critiques; el hicMiltM lu fauiilhî et le Mercure galant se recrutèrent d'un liouinie de beaucoup d'esprit et de talent, contemporain du xvn» et du xvni" siècle, el qui a exercé sur l'un et sur l'autre une grande influence, de Fontenelle, neveu des deux (loriieille.

Poète, critique, philosophe, savant, mais avant tout el partout bel esprit, Fontenelle n'a échappé dans aucun de ses ouvrages à la coquetterie el à la prétention, qui semblent le rattacher à ses amis, les ailleurs de l'âge de Mazarin. II n'était pas né pour la poésie, bien que, sur les conseils et le désir de ses oncles, il ait écrit beaucoup de vers el composé des élégies, des épîtres, des idylles, et même, hélas ! des tragédies. Son esprit calme, net, lin, pénétrant, le préparait mieux à d'autres éludes. Sa gloire la plus légitime et la plus durable est d'avoir ])orlé dans l'exposition des sujets scientiliques el dans l'éloge des savants la clarté, l'élégance et toutes les qualités de l'esprit littéraire. Sceptique en philosophie et en critique, où il l'ut un des principaux champions du parti des modernes et un des promoteurs des nouvelles théories littéraires, il inaugura le xviir' siècle dès la seconde moitié du xvn", et fut, avec beaucoup de prudence, et en prenant toutes ses précautions contre les rigueurs de l'autorité religieuse ou séculière, un des précurseurs de Voltaire, qu'il connut plus tard sans l'aimer. Tel est l'homme qui allait prendre en main, plus par esprit de famille et par des ressentiments personnels que par enthousiasme pour un génie si dillérent du sien, la cause du grand Corneille, el exercer contre Racine une haine qui fut la seule passion de celte âme mesurée el froide.

Fontenelle, né à Uouen en 1657, remarqué de bonne heure pour l'éclat de ses éludes, fut, dès l'âge de dixneuf ans, appelé à Paris par ses oncles, et devint aussitôt collaborateur du Mercure galant (1677). Quelques

articles qu'il inséra dans ce journal permettent d'apprécier le goût du nouveau critique. Voici par quelle allégorie digne de la Carte du Tendre il apprécia la tragédie (J/ercMre de janvier 1078) : « Les montagnes de la tra- » gédie sont aussi dans la province de la haute poésie. » Ce sont des montagnes escarpées, el où il y a des pré- » cipices très-dangereux. Aussi la plupart des gens bà- » lissent dans les vallées et s'en trouvent bien. On dé- » couvre encore sur ces montagnes de fort belles ruines » de quelques villes anciennes, et de temps en temps on » en apporte les matériaux dans les vallons, pour en » faire des villes toutes nouvelles ; car on ne bâtit presque » plus si haut. » Quoiqu'il signale dans cette allégorie si naturelle et si neuve les précipices dangereux de la tragédie, il ne laissa pas d'y tomber bientôt lourdement. VAspar, représenté en 1080, fut outrageusement sifflé ; l'auteur brûla sa pièce, et peut-être eût-il réussi à faire oublier ce Iriste début, sans la mordante épigramme de llacine :

Ces jours passés, chez un vieil histrion,

Un chroniqueur émut la question

Quand dans Paris commença la méthode

De CCS sifQets qui sont tant à la mode.

« Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer. »

Gens pour Pradon voulurent parier.

« Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire,

» Que par degrés je vais vous débrouiller.

» Hoyer apprit au parterre à bâiller ;

» Quant à Pradon, si j'ai bonne mémoire,

I) Pommes sur lui volèrent largement.

» Mais quand sifflets prirent commencement,

)) C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle),

» C'est à l'Aspar du sieur de Fonteiiellc '.

1. On répondit à cette épigramme par uni; autre qui se trouve dans le recueil manuscrit des Chansons historiques (t. Vil, p. 35C) : Quand Itacinc avec aigreur

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Ces Irails malins vouèrent au ridicule Tœuvre du jeune j)o«'le, (jui ne pardonna jamais à llacine, et dès lors toute sa vie (et elle remplit un siècle), tous ses ell'orts, toute son influence, furent employés à contester le génie de llacine, à combattre sa gloire, à lui rendre de mauvais services et auprès des contemporains et auprès de la postérité. Fontenôlle fut donc un des ennemis les plus ardents, les plus acharnés que Racine ait rencontrés dans la seconde partie de sa carrière : Fontenelle fut lié avec tous les adversaires déclarés du poète, entra dans toutes les querelles où il devait trouver l'occasion de le combattre; il fut un de ceux qui contestèrent la valeur de la tragédie d'Esther, qui décrièrent Athalie, et sans doute il contribua à en préparer la disgrâce. Son animosilé est sensible dans ses ouvrages ; elle éclate dans ses éloges comme dans ses critiques, dans son silence comme dans ses insinuations. Elle ne s'arrête pas aux œuvres, elle s'attaque à la personne, et dénigre le caractère du poète comme son talent. S'agit-il d'expliquer les succès de Racine? Il allègue des cabales « faites pour élever le » nouvel auteur sur les ruines de l'ancien, l'avantage » du nombre et d'un bruit confus et imposant, de peti- » tes adresses, les traits d'un fameux satirique, les suf- » frages des femmes, excepté quelques femmes quj » valaient des hommes. » Rend-il compte du duel de Bérénice? Si Corneille a été vaincu, c'est qu'il était le moins jeune, c'est que sa pièce ne fut jouée que par de

Mcdit, méprise et querelle, Ce n'esl pas vous, Fontenelle, Qui le mettez eu fureur.

Eji vous il poursuit la race Pc son plu» grand ennemi, Kt n'en aura, quoi qu'il fusse, Ile vengeance qu'à demi.

mauvais comédiens, tandis que sa rivale « avait eu le » bonheur ou l'art de lui enlever les bons » ; insinuation méchante qui ne lient pas contre l'examen des faits ; car Racine, depuis Andromaque, ne travaillait que pour les comédiens de l'hôtel de Bourgogne ; Corneille, au contraire, avait déjà donné des tragédies à la troupe du Marais^ et à celle de Molière, qui joua Attila (1GG7) aussi bien que Tite et Bérénice. Racine, en demandant pour sa nouvelle œuvre le concours des acteurs qui avaient contribué par leur talent au succès d'Alexandre, d' Andromaque, des Plaideurs, qui avaient représenlé Britanni eus, ne faisait donc rien que de trèsnaturel et de très-légitime ; comment voir dans cette conduite la pensée de nuire à Corneille, l'intention d'enlever des interprètes à une œuvre dont peut-être il ne soupçonnait pas encore l'existence? Mais la haine n'y regarde pas de si près, et elle aveugle Fontenelle jusqu'à lui faire vanter les tragédies de Pulchérie et de Suréna. 11 explique par le changement du goût, qui <• plus que jamais veut au théâtre de grandes émotions, fussent-elles mal fondées et mal amenées », la chute de ces derniers ouvrages « toujours bons pour » la lecture paisible du cabinet, où la raison jouit de » ses droits'^ ». Sans entrer en ce moment dans l'examen du Parallèle entre Corneille et Racine et des critiques d'ensemble ou de détail que Fontenelle, soit dans ce morceau, soit dans la Vie de Corneille, soit dans ses Réflexions sur la poétique, soit dans les préfaces de ses œuvres dramatiques, dirige contre le théâtre de Racine, signalons seulement cette affectation de rap-

1. Les comédiens du Marais rcprésenlèrcnt Sertorius (llîGi) et Pulchérie (1672).

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