Lettre du -21 mars
S(M.ii:rK i)i: wii sikc, i.i;. cr.
caiiso; ol elle n'a (|u'osliiiu' cl alVcclioii pour celui doiil clUî a (lit : « Il n'est cruel (lu'en vers. >.
Segrais, (lue M'"' de ^'vigné voyait inlimcmeiil chez sa [)areiiUs madame de la Fayette, était, nous l'avons (lit, bien |)liis violent dans ses haines, et elles 1«> menaient beaucoup plus loin. Ami particulier de Chapelain, il défend dans ses Mémoires la Purelle, on il trouve « des endroits inimitables ». Il sindiyne des crilicjues de I»oileau contre M"« de Scudéri « dont les vers si naturels, si » tendres, plaisent à tout le monde, et ne sont pas du » {ïoùt du satirique, sans doute parce (pi'il ne saurait y » mordre ». Il plaint fort «le ])auvre M. Boyer, qui n'a » jamais ollensé personne, dont les pièces ont été jouées ■i) de leur temps, et qui est assez bon académicien «. Sans cesse il revient à la charge et saisit l'occasion de lancer un trait ou de porter un jugement, malveillant contre Boileau et contre Racine. Tantôt c'est à propos de Perrault et de la querelle des anciens et des modernes : « Hacine et Despréaux, dit-il, n estiment (jue leurs vers; » ils ne louent personne; ils criticiuent les poésies de » tous les autres, et il ne paraît pas un madrigal (|u'ils 1) ne le censurent. Cependant, ôtez-les de la poésie, ils D sont muets, ils ne savent plus où ils en sont; car que » savent-ils autre chose que rimer? M. Perrault, (ju'ils » méprisent fort, etqui ne laisse pas d'être un bon poète, « quoi qu'ils en disent, sait beaucoup plus qu'eux. » Tant(")t il reproche à Boileau « de se copier toujours lui-même et de rebattre la même chose », et, selon lui, « c'est à l'occasion de Despréaux et de Racine que M. de la Rochefoucauld a établi la maxime par laquelle il dit que « c'est une grande pauvreté de n'avoir qu'une sorte d'esprit. » Remarquons en passant l'injustice de ce reproche adressé à un esprit aussi varié et aussi flexible que Racine, à l'auteur étincelant, passionné, des Lettres imaginaires,
à l'aimable et délicat historien de Port-lloyal, au critique généreux qui a si éloquemment apprécié Corneille, au poète qui ne parlait jamais d^f^ses œuvres et a laissé ignorer à sa femme jusqu'au nom de ses tragédies, à l'homme enfin qui a réussi à la cour, c'est-à-dire dans un pays où il faut s'effacer, et où l'on plaît moins en brillant soi-même qu'en ménageant aux autres l'occasion de briller.
Mais c'est surtout la pensée de Corneille qui attire à Racine les foudres de Segrais, et il fait, lui aussi, non moins malheureusement que M™^de Sévigné, de la critique prophétique : « L'on verra, dit-il, dans trente ou quarante » ans, si l'on lira les ouvrages de Racine, comme on lit » présentement ceux de Corneille, qui ne vieillissent » pas. » Il ne manque pas de dire, comme Fontenelle et Visé, que « c'est Corneille qui a fait Racine ». Il ne manque » pas non plus de déclarer «les premières et les dernières » pièces de son poète préférables aux meilleures des » autres » . Après avoir rapporté le mot de Corneille sur Bajazet, il a bien soin d'ajouter: « Il avait raison, et l'on » ne voit pas cela dans son théâtre : le Romain y parle » comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien » comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol. -> Une autre de ses critiques contre Racine c'est que « la » matière lui manque » et qu'il « dit des choses très-com- » munes pour donner à ses scènes la longueur (ju'elles « doivent avoir. » Il y a plus de matière, ajoutc-t-il, dans » une seule scène de Corneille que dans toute une pièce de » Racine. » Segrais touche ici au système dramatique de llacine ; nous retrouverons cette objection plus complètement formulée par d'autres adversaires du poète, et notamment par un écrivain formé à la même école que Segrais, fidèle, comme lui, à ses premiers principes, à ses premières amitiés, comme lui, champion de Corneille, et,
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avec moins (l'aigreur, tidversaire de Racine, je veux parler (lo Sainl-Evrcniond.
On connaît la singulière destinée de ce seigneur belcs[)rit. Né dans les premières années du règne de Louis XIH (1()K)), d'une l'amille ancienne de iXormandie, il se distingua de bonne heure dans les années et dans les salons. Il servit sous Condé et sous Turenne, dont il a comparé dans un de ses écrits les caractères et les talents. En même temps il lit admirer dans les cercles sa verve enjouée et railleuse, et les allures fort libres de son esprit. Mais cette indépendance d'opinions, cette légèreté de ton et d'habitudes, linirent par le perdre. Il avait écrit confidentiellement une longue lettre satirique contre le traité des Pyrénées. Le roi en eutcoimaissance, et Sainl-Evreniond n'échappa à la Bastille qu'en gagnant précipitamment la Hollande '. Ce fut dans ce pays, et surtout en Angleterre, que s'écoula la seconde partie de sa longue existence. En 1089, après vingt-huit ans d'exil, la permission de rentrer en France lui fut accordée ; mais il n'en profita pas, et il mourut à Londres en 1703, âgé de plus de (|uatre-vingt-(lix ans. Esprit hardi et sceptique, ami de la volupté élégante et spirituelle, Sainl-Evremond a pu, non sans raison, être considéré comme un précurseur de Voltaire. En France, il eût sans doute fait partie de cette société du Temple, hostile, elle aussi, à Racine, et (|ui préparait déjà, dans le dernier quart du xvii* siècle, l<^ règne de la Régence. En Angleterre, il fut un des ornements de la cour frivole et licencieuse de Charles II ; et, grâce à lui, le salon d'ime belle et trop célèbre réfugiée, dont il fut juscpi'à la mort l'admirateur, le secrétaire et le conseiller, iM^'de Mazarin, devint le rendez-vous de toute la jeunesse galante, de tous les poètes de Londres.
1 Voyoz Desmaiscaux, Vie de Saint- Erremoinl.
Ces réunions, où l'esprit luisait les principaux frais, les relations habituelles que Saint-Evremond conserva toujours avec ses amis du continent, et qui le tinrent au courant de tous les événements sérieux ou légers de la cour et de la ville, de toutes les nouveautés de la littérature et de la politique, ont rempli et charmé la vie de laimahle épicurien. Elles ont donné îiaissance à de nombreux ouvrages, lettres en prose et en vers, dissertations morales, appréciations historiques, portraits, jugements littéraires, qui valurent à leur auteur une grande célébrité parmi ses contemporains. Un mérite singulier ajoutait au piquant de ces écrits, c'est qu'ils n'étaient pas publiés. Saint-Evremond les lisait à ses amis, les adressait en France à quelques-uns de ses correspondants. Là, ils circulaient de main en main, « sous le manteau », comme dit la Bruyère, « et à la condition d'être rendus de même ». Quel pi'ix donnait à ces feuilles la difliculté des communications, l'attente nécessaire d'une partie des curieux ! Combien on était disposé à juger favorablement d'une œuvre qu'on avait longtemps sollicitée, qu'on avait enfin le privilège envié de posséder et de lire ! Saint-Évremond affecte quehfuefois dans ses lettres de se plaindre de cette célébrité : « Je hais extrêmement, écrit-il à M. de Lionne, de voir mon nom courir par tout le monde. » 11 déplore les sollicitations des libraires, les impressions furtives, conséquence de ses refus. Ces éditions altérées et incorrectes le décident à autoriser conditionnellement une publication authentique ^ Mais ce n'est pas assez pour satisfaire les lec-
I. Lettre à M. de Lionne : « S'il n'y a pas moyeu d'cinpèclicr que » ces petites pièces ne s'impriment, comme vous me le demandez, je I) vous prie que mon nom n'y soit pas. Il vaut mieux qu'elles soient 1) imprimées comme vous les avez, et le plus correctement quil esl
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leurs, et certains lihiain's (^xploiteul la ciiriosilé piiblicpuMMiconiinandaiilauN auteurs du Sdinl-Kvremoml, avec |)r(nnesso de le bien |)ayer. Ainsi, Saiiit-Kvreniond eut tous les genres de succès, même celui de la contreliM'on.
dette réputation, (|ue n'ont pas acceptée cependant tous les écrivains du grand siècle, et notamment Boileau ', décrut bien au siècle suivant, el la critique plaça Saint- Kvremond dans un rang secondaii-e parmi ces beaux génies qu'il avait jugés, et auxquels on l'avait quelquefois égalé. Aujourd'bui, les écrits d(î Saint-Evremond ont repris laveur, el l'on cile surtout avec éloge ses Réflexions sur le génie du peuple romain Xci ouvrage, peu étendu, comme tous ceux de l'auteur, est en eiïet son principal tiire lilleraire. La pensée, juste et fine, quelquefois originale et profonde, est rebaussee encore par le ton vif et pi(|uanl de l'bomme d'esprit, du brillant causeur, mérite prinei|)al des autres écrits do Saint-Kvremond. On remar- (jue aussi à sa louange ([u'il a précédé Bossuet et Montes- (|uieu. Mais, sans rappeler Machiavel, il serait juste (l'ajouter (ju'il a suivi Balzac, et que l'auteur des Dissertations politiques et du Prince avait déjà manjué, en français, avec beaucoup de vigueur, de pénétration et d'éclat, les principaux traits du caractère roniain. Au reste, il est clair (pie Sainl-Kvremond se rattache directement à Balzac et à un autre écrivain dont l'inlluence a été plus !( ngue, à Voilure. Saint-Évremond, dans sa jeunesse, a
» possible, (|U' <i;<ns le désordre où elles passent, de tuai» en main, Il jusqu'à celle d'un imprimeur. »
I. Dans l;i préface île la |)remière édition des Satires (IGGC), il e.xplique ce qui Ta décidé à celte publication : « On en a donné à I) Rouen une monstrueuse édition; on les a fait suivre d'un /ugemejit » mr lex .sTi>H('es (par Saint-Évremond), et il a eu peur que ses Sa- 1 tires n'aclicvasscnl de se gâter en une si méchante compagnie. >•
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vécu avec eux : il a été le témoin de leurs succès, il s'est formé sur ces modèles; comme eux, c'est un auteur homme du monde; comme eux, il réussit par des lettres, par des écrits de courte haleine, faits pour les dames et pour les lectures d'un salon. Son style a les qualités et, en partie, les défauts de celui de Voiture : l'enjouement, la finesse et aussi parfois la subtilité et l'affectation. Il continue dans la seconde moitié du xvii^ siècle l'esprit et le goût delà première. Il est donc naturel que sa critique se ressentede son éducation etde son parti littéraire, que son admiration très-légitime pour le génie de Corneille s'étende jusqu'à des œuvres qu'il aurait dû franchement abandonner, et qu'elle le rende sévère ou équivoque dans son appréciation du théâtre de Racine.
L'éloge de Corneille revient partout dans ses lettres : « Les anciens, écrit-il à M. de Lionne, ont appris à Cor- » neille à bien penser, et il pense mieux qu'eux. » Ailleurs il dit ces paroles, qu'on pourrait retourner contre le poète, et qui rappellent les critiques de Fénelon et de Vauvenargues : (( Corneille, qui fait mieux parler les » Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les )) Carthaginois que les citoyens de Carlhagene parlaient » eux-mêmes. » Et encore : « Ce grand maître du théâtre, » à qui les Romains sont plus redevables de la beauté » de leurs sentiments qu'à leur esprit et à leur vertu. » Il place Attilanu rang des chefs-d'œuvre de notre théâtre, et, comme on lui fait quelques objections à propos de ce jugement, il le corrige en ces termes : « La vérité est que » la pièce est moins propre au goût de votre cour qu'à » celui de l'antitiuité ; mais elle me semble très-belle. » Il avait déjà fait allusion à ce goût dont se plaint si amèrement Corneille, en disant que a. la tragédie d'Attila eût » été admirable du temps de Sophocle et d'Euripide, où » Ton avait plus de goût pour la scène farouche et san-
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» glanltt que pour la douce el la Icudre ». 11 défend avec chaleur le personnaf;*^ de Kodogune contre les répugnances de M. de Barillon, ambassadeur de France; celui d'Kuiilie, contr«^ l'aversion de .M'"' de; Mazarin. Il loue Kinilie « d'être plus Uoniaine que Cinna, de dire des in- » jures à son amant, de lui imposer pour conditions la » mort d'Auguste »; il admire cet amour, « effet de la » conspiration », cet héroïsme (jui ne recule pas devant le poignard. « Elle avait vu, dit-il, massacrer son père, et, » ce qui était plus insupportable à une Romaine, elle » voyait la république assujetti»' par Auguste. » A ces raisons, M'"* de Mazarin répondait peut-être qu'Emilie avait un an lorsque son père fut frappé: depuis, elle avait été recueillie par Auguste, tendrement élevée par lui ; elle souffrait encore patiemment (ju'il la comblât de bienfaits et la nommât sa lille. Peut-être la belle duchesse souriait-elle avec incrédulité à cette ardeur républicaine donnée comme le fond du caractère de toute Romaine, à cette horreur nécessaire pour la tyraimie. Saint-Evremond n'en afiirmait pas moins à M'"* de iMazarin, née Romaine, quelle aurait fait comme Emilie, et que « son couteau se serait essayé contre le tyran ».
Ce ne sont pas les seuls débats littéraires que Saint- Evremond ait eus avec sa compagne d'exil. Autant il tenait pour Corneille, autant elle était éprise de Racine. Sur ce point seulement ils ne pouvaient s'entendre. De bonne heure, par sa Dissertation sur Alexandre, l'illustre réfugié avait déclaré ses sentiments sur le nouveau poète. Il apprécia aussi Andromaque et Britannicus ; et, sans avoir doimé de jugement étendu sur les autres tragédies de Racine, il y fait souvent allusion. Tantôt il attaque le goût du temps, « qui n'aime que la douleur et » les larmes »; il déplore « le trop grand usage de cette » passion, dont on enchante présentement tout le
» monde »; et il rend ironiquement les armes à la mode, a la seule règle des honnêtes gens. » Tantôt il défend avec une vivacité assez amère ses opinions contre plusieurs seigneurs, auxiliaires de M'"" de Mazarin, et, comme elle, chauds partisans de Racine. Ce passage est curieux, car l'auteur y expose nettement ses idées sur la conception du drame: a J'ai souleim qu'il fallait faire entrer « les caractères dans les sujets, et non pas former la )) constitution des sujets après celle des caractères ; que » nos actions devaient précéder nos qualités et nos hu- ») meurs; qu'il fallait remettre à la philosophie de nous » faire connaiire ce que sont les hommes, et à la comé- » die de nous faire voir ce qu'ils font ; et (|u'enlin ce n'est » pas tant la nature qu'il faut expliquer, que la condi- » tion humaine qu'il faut représenter sur le théâtre. » Et le sens de ces lignes est précisé un peu plus loin. Après avoir rejeté ses torts sur « la rudesse d'un vieux goût », Saint-Evremond ajoute : « J'avoue qu'il y a eu des temps » où il fallait choisir de beaux sujets et les bien traiter; » il ne faut plus aujourd'hui que des caractères. » — « Quartier! s'écrie-t-il ailleurs, quartier! madame la du- » chesse ; pour moi, j'ai abandonné les Visionnaires et » le Menteur; Uacine est préféré à Corneille, et les carac- 11 tères l'emportent sur les sujets. Je ne renonce pas seu- » lement à mon opinion, je maintiens les vôtres. » Nous ne ferons en ce moment que signaler toute la portée de ce passage. Il prouve que Saint-Evremond et ses amis avaient compris le système dramatique de Uacine, la diderence capitale qui distingue son theatie de celui de Corneille a|)rès Polyeucte. Comme leur auteur favori, ils voyaient surtout dans la complication des événements, dans l'originalité des situations, la tragédie, que le nouveau poète avait placée dans les agitations du cœur, dans la lullc passionnée, mais prévue et logique, des senliments.
s oc 11. Il-; 1)1 xvii- sitCLi:. -,[i
Sainl-Kvivinoiid se trouvait, par M'"" de .^lazarin, en relations fmiueiites uvof une société qui tenait à celte (lame par des liens de parenté et d'aiïeclion, mais qui ne parlajieait pas son enthousiasme pour llacine; je veu.v parler du duc de A'evers, IMiilippe Mancini, frère de la lanieusc llortense, et de sa sœur, Marie-Anne Mancini, duchesse de Houillon. Bel esprit et poète, comme Saintl^vremond, le duc de IVevers avait |)U, dans sa [)remière jeunesse, le rencontrer à l'hôtel de Kambouillet '. Oonnnc lui, il resta toujours (idèle aux principes littéraires qu'il avait puisés dans ces réunions et aux auteurs qu'il y avait a|)plaudis. Il eut même moins de discrétion dans ses sympathies, moins de réserve dans ses protestations en laveur des anciens poètes, et il s'engagea dans ce parti du passé justju'à célébrer de misérables auteurs, jusqu'à écrire contre Boileau et cabaler contre llacine. Versilicateur facile, quelquefois même énergique, mais souvent bizarre, il adressait parfois assez mal ses hommages i)oéli(iues. .M""' de ^évigné parle d'une épître écrite par lui « au petit Ltî ("Jerc de l'Académie ». Dans ces vers, il élevait jus(|u'aux nues ce poète, (|ui serait ignoré aujourd'hui sans sa malencontreuse rivalité avec llacine. Il associa sa muse à celle de Desmarets de Saint-Sorlin et de l'abbé Testu, pour lancer contre Boileau un pamphlet en vers sous ce titre: Défense du poème liéroique, mec quelijues remarques sur les œuvres satiriques du sieur IJ'. Quand Boileau et Bacine sont nommés histori()gra|)hes de Fiance, il exhale ainsi son humeur contre eux :
Aussi bien dans le monde, hors deux aiile\irs célèbres, i.e reste est enjjinuti dans l'Iiorreur des ténèbres;
1. il (-(ail ué à lioniu en Kiil. Kn IGOO, Mazarin acheta an duc di- Manlonc le duché de devers, cl, à sa mort, il le laissa à son neveu.
7i SOCIÉTÉ DU XVIl« SIÈCLE.
Ces illustres du temps, Racine et Despréaux, Sont du mont Hélicoii les fermiers généraux.
A présent de la rime abandonnant les lois,
Ils veulent que Phébus reprenne tous ses droits;
Et sortant tout à coup de l'ordre poétique,
Ils entrent étrangers dans lo monde historique.
Il faut, du reste, pardonner cette boutade au poète grand seigneur. Quand les deux amis furent élevés par la faveur du roi k cette charge importante qui leur lit tant d'envieux, le duc de Nevers était encore sous l'impression de sa querelle avec eux, et l'affaire de Phèdre -devait avoir laissé dans son cœur bien de l'aigreur et du ressentiment.
Outre le duc de Nevers, les principaux acteurs de cette intrigue furent, on le sait, la duchesse de Bouillon et M"' Deshoulières, sans compter Pradon, dont la plate et ^pitoyable tragédie servit d'instrument à la cabale. On regrette de trouver dans cette affaire l'aimable et spirituelle M™* de Bouillon. Celle qui avait si bien deviné le génie de la Fontaine, qui avait excité à Château-Thierry la verve du poète encore peu connu, et dont l'influence décida peut-être l'avenir de « son fablier », méritait de ne pas se faire la protectrice de Pradon, et de ne pas •entrer, même sous l'empire d'un ressentiment particulier', dans cette machination contre un chef-d'œuve. Mais dans le milieu où vivait M"" de Bouillon, elle ne «pouvait guère échapper aux préventions contre Boileau et
1 . Voy. dans la Seconde partie le chapitre viu. Si l'on admet, d'après le récit fait à Brossellc par M'"' Deshoulières, bien longtemps après la
'représentation des deux Pliédres (17M), que M"» de Bouillon, en louant les deux salles, a voulu venger son frère, le duc de Nevers, du sonnet injurieux qu'on imputait à Racine et à Boileau, on avouera
• encore que les représailles étaient bien vives.
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Uacine ; et, avec son caraclère ardent et impérieux, une l'ois engagée dans la (luerelle, elle devait pousser plus loin que toute autre la vivacité de ses attaques. En effet, M""" de Bouillon, d«>s les premières a;nnées de soîi mariage, avait installé dans son hôtel des réunions littéraires (ju'elle aimait à présider. Or, les habitués de ce cercle étaient Ménage, Boyer, Benserade, M'"" Deshoulières, c'est-à-dire les adversaires de la nouvelle école poétique. Ouehjuefois on y voyait le vieux Corneille. La Fontaine, (jue M'"' de Bouillon ramena avec elle de Château-Thierry, ne devait guère man(|ueràces réunions. Nous savons par lui qu'on y traitait des questions littéraires et dramatiques. M'"" de Bouillon prenait une grande part à ces discussions, et elle exerçait là, en quelque sorte, cette royauté dont, à en croire Saint-Simon », elle avait le goût et l'instinct:
Les Sophocles du temps et l'illustre Molière, Vous donneut toujours lieu iraj^iter quelque poiut. Sur quoi ne dispulez-vous point-?
Sans doute, dans cette petite académie, l'opinion n'était pas très-favorahie à Racine, on y parlait avec peu (le bienveillance des productions nouvelles du poète, et l'on y accueillait avec empressement, soit les lettres de Saint-Kvremond, soit les jugements du Mercure galant^
I. Mémoires, t. VU, chap. vu, édit. Hachette, in-12, 1855-58, <( Klle t'-tuit le grand justicier du xvii» siècle, la reine de Paris et de 1 tous les lieux où elle avait été exilée... Mari, enfants, tous le&
Uouillon, le prince de Conti, le duc de Bourbon, qui ne bougeaient,
i Paris, de chez elle, tous étaient plus petits devant elle que I l'herbe... Elle savait, parlait bien, disputait volontiers, et quel- ') (luelois allait à la botte... L'esprit et la beauté la soutinrent, et le " monde s'accoutuma à être dominé. »
-. Lettre à .M'"" la duchesse de Bouillon.
TU SOCIETE DU XVll'' SlECl.K.
soit les pièces critiques contre Britannicus, Bérénice ou Iphigéiiie. Enfin, ce ne fut pas sans une arrièrepensée hostile à Uacine qu'on y admit un jeune auteur assez vain pour essayer, après l'échec de Le Clerc, le rôle de rival du grand poète.
Au reste, l'introducteur de Pradon à l'hôlel de Bouillon, son patron auprès des puissances du lieu, fut M'"" Deshoulières. Nous avons vu cette célèbre dame honorée de l'admiration du Mercure et remplissant de ses poésies les pages de ce journal. En eflet, par son éducation comme par sa société, elle appartenait toutà-fait au parti que soutenait Visé. Née en 1633 ou en 1634, Antoinette du Ligier de la Garde avait, comme M""* de Sévigné et beaucoup de grandes dames de celle époque, étudié le latin, l'italien, l'espagnol. Elle avait surtout dévoré les romans de M"' de Scudéri et de la t^alprenède; elle avait admiré à l'hôtel de Rambouillet les Voiture et les Benserade. Mariée en 1651 à un oflicier qui suivit Condé dans les Pays-Bas, elle se consola quelque temps de l'exil en ouvrant à Bruxelles une succursale du fameux hôtel. Elle brilla dans ces réunions par son esprit comme par sa beauté, et fut entourée d'hommages par les seigneurs français et espagnols, et même par le grand Condé. Une disgrîice inattendue et fort brutale vint l'arracher à ses succès et hâter son retour en France. Elle avait demandé au gouvernement espagnol le payement de la pension de son mari : à ses réclamations plusieurs fois répétées et un peu vives on répondit en la faisant arrêter et conduire en prison. Mais, par un coup hardi, M. Deshoulières délivra sa femme, et, profitant d'une amnistie offerte par Louis XIV, il rentra en France. M""^ Deshoulières fut reçue avec empressement par la société (|u'elle avait déjà entrevue avant son mariage. Elle eut
sociKTi': i)i; xvii" si(;(jj:. tt
pour admirattMirs cl pour arnis beaucoup de grands scif^iiours, U'Is (juc les ducs de Monlausier, de la llocliefoucauld, de Saiul-Aiguau, de Xevers, le comte de I?ussi, aussi bien que les plus fameux poètes du temps, cl elle entretint avec les uns et avec ies autres un commerce d'cpîlres et de ballades. Les deux (Corneille la protégeaient; elle était en relations avec Mascaron et Flcchier; ncnscradc, Ménage, Boyer, Perrault, Charpentier, Quiiiaull, Le Clerc, l'abbé de Lavau, les deu\ Tallemant, c'est-à-dire tous les académiciens opposés à r»acine et à Poileau, recevaient ses vers et y répondaient, rr(''queiitaicnt son salon cl célébraient son talent à l'envi du Mercure.
Les poésies de M"'* Deshoulières ont sans doute un véritable mérite de facilité, de grâce et de douceur; mais celte facilité est quelquefois un peu prosaujue, cette douceur un peu monotone. On finit par se lasser de ces éternelles comparaisons entre le sort de l'homme et celui des oiseaux, des moutons, des fl(>urs, des ruisseaux; de ce pompeux éloge du bonheur de toute la nature opposé aux misères de l'humanité; de ces plaintes langoureuses sur la galanterie qui disparaît, sur l'amour dont le culte est déserté; de ces longues conversations avec son chien et avec son chat ; et l'on est tenté d'applaudir à une épigramme décochée contre elle, à l'occasion d'une idylle sur la naissance du duc de Bourgogne :
Pour immortaliser rcMil'aiit qui vient de naître, Et qui gouvernera dans soixante ans peut-être, La Dcsiioulière a fait cent vers, tant mal que bien. Que lui donncra-t-on pour un si long ouvrage?
Si j'en étais cru, ma foi, rien.
Pour immortaliser et sa chatte et son chien,
Elle en a lait bien davantage.
Il faut dire que, suivant l'allusion maligne de cette petite pièce, l'enthousiasme patriotique de M"" Deslîoulières dans cette circonstance, et en général les épîtres qu'elle adressait à ses nobles et riches protecteurs, n'étaient pas tout à fait désintéressés. Depuis le séjour dans les Pays-Bas, les affaires de la femme et du mari avaient toujours été fort embarrassées. Quoique M. Deshoulières eût obtenu un haut grade dans l'armée et le gouvernement de la ville de Cette, il n apportait au ménage que la lourde charge de ses dettes; il abandonna à ses créanciers tout ce qu'il avait, et sa femme, pour préserver du moins sa petite fortune, dut obtenir une séparation de biens. Sa principale ressource était une pension de 2000 livres que lui accorda le roi ; quant à ses poésies, les hommages qu'elles lui valaient étaient, à ce qu'il semble, un peu stériles. Souvent elle laisse échapper quelques traits qui nous révèlent les difdcultés de sa position et l'amertume de son âme. Les temps sont changés : les seigneurs d'aujourd'hui sont indifférents aux lettres et « orgueilleux de leur ignorance » ; quant à ceux d'autrefois,
Restes d'une cour plus galante, VA moins dure aux auteurs que celle d'aujourd'hui,
hélas! ils vont disparaître. Aussi M"'" Deshoulières profîte-t-elle de tous les événements publics, victoires, mariages, naissances, pour adresser au roi ses félicitations ; aussi implore-l-elle en vers le crédit du P. Lachaise, de M""" de Maintenon; aussi, dans sa fameuse idylle si souvent citée :
Dans ces prés lleuris qu'arrose la Seine,
demande-t-elle pour ses chères brebis, c'est-à-dire
SOCiRTf: DU Wll- SIÈCLK. l'.h
pour ses enfants, les houles du dieu Pau, c'est-à-dire de Louis XIV.
M'"* Dcshoulières eut le tort de ne pas se renfermer dans ce genre léger et facile, où la simplicité un peu commune de son talent lui assurait des succès. Elle voulut aborder la tragédie; mais elle n'avait aucune des qualités que demande cet art, le plus diflicile de tous, ui l'élévation, ni la force, ni la passion. Sa tragédie de Jules-Antoine est complètement ignorée aujourd'hui : celle de Genséric n'est connue que par le sonnet attribué à Racine :
La jeune Eudnxc est une bonne enfant La vieille Eudoxe une franche diablesse, Et Genséric un roi fourbe et méchant, Digne héros d'une méchante pièce.
Et sur le tout le sujet est traité, Dieu sait comment! Auteur de qualité, Vous vous cachez en donnant cet ouvrage. C'est fort bien fait de se cacher ainsi ; Mais, pour agir eu personne bien sage, Il nous fallait cacher la pièce aussi.
Pour comprendre ces derniers vers, il faut savoir que la tragédie passa quelque temps pour l'œuvre d'un des amis particuliers de M'"* Dcshoulières, de son confrère en poésie, le duc de Nevers. F.e pseudonyme était assez dans les habitudes du noble poète; nous avons dit qu'il avait eu part au Iivr(> publié en 1671 contre Boileau par Desmarets et l'abbé Testu. Ses relations, avec M"" Dcshoulières, la communauté de leurs amitiés et de leurs haines littéraires, permettaient de croire à leur collaboration. Enfin on n'avait pas encore oublié, en 1080, l'affaire des deux Phèdres, où ils s'étaient compromis ensemble poiu- la cause de Pradon,
et le fameux sonnet qui pouvait passer pour son œuvre autant que pour celle de son amie.
Ainsi le duc de Nevers, la duchesse de Bouillon, M'"' Deshoulières, nous amènent également à ce Pradon que Boileau a si bien puni de ses torts et de ceux de ses protecteurs, et dont le nom est devenu le synonyme de la platitude et de la pauvreté littéraire. Né à Rouen, dans la patrie de Corneille, circonstance qui contribua peut-être à exciter son ardeur poétique, Pradon donna, en 167i, au milieu des plus grands succès de Racine, sa première tragédie, Fyrame et Tliisbé. Il était alors bien jeune, car il est impossible d'admettre comme véritable la date qu'un biographe * assigne à sa naissance. S'il était né en 1G32, sept ans avant Racine, eût-il pu, dans la préface de Tamerlan, tragédie imprimée en 167G, parler de lui comme d'un « jeune auteur qui commence », et excuser les fautes de son ouvrage par l'exemple des « maîtres du théâtre, qui y » régnent avec tant d'empire et de justice »? Il est évident qu'il veut parler de Racine ; car il ajoute, par allusion aux écrits publiés contre les tragédies de ce poète : « Si ces grands maîtres sont exposés eux-mêmes » à des critiques qui leur - ont donné tant d'émotion, » pourquoi un jeune auteur qui commence et qui n'en » est encore qu'à se seconde pièce, en serait-il plus » exempt qu'eux? » Malgré la prodigieuse vanité qui s'étale dans celle préface d'une pièce tombée pourtant dès les premières représentations, et déjà dans celle de Pijrame d Thisbé, il daigne, on le voit, céder le premier rang à Racine et ne sa placer qu'à la suite des « maîtres du théâtre ».
Au reste, plus que tout autre, il avait sujet de donner
. i. Guilbcrt, cité par le P. Nicsron.