‹ Les ennemis de Racine au 17è siècleChapitre 5 sur 146 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

DE LA l'REMIÈRE ÉDITION

Hacine est par excellence le poète de l'âge de Louis XIV : sa carrière dramatique, si tôt interrompue, est renfermée tout entière dans la partie la plus brillante du règne personnel du grand roi, dans cette seconde moitié du xvii" siècle qu'on a si justement distinguée de la première. Parmi les grands écrivains du temps, il n'en est pas qui ait eu plus de part aux encouragements et à la faveur de Louis XIV, et dont le ^'énio ait plus de conformité avec le caractère et les goûts du maître et de la cour qui se réglait sur le maître. Il semble que ses œuvres, par leurs qualités comme par les taches qu'on y peut relever, soient l'image la plus fidèle et la plus complète de cet âge politique et littéraire. A ne consulter que la vraisemblance, on croirait donc que les tragédies de Racine ont triomphé sans eflorts et sans luttes, et qu'aucune protestation ne s'est mêlée aux sutïrages des contempo-

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rains. On sait pourtant qu'il n'en fut pas ainsi, et l'histoire de la vie du poète nous le montre, depuis ses débuts jusqu'à son dernier chef-d'œuvre, attaqué sans cesse par des ennemis qui réussirent à troubler, quelquefois même à compromettre son succès, qui lassèrent son courage, et, au moment où il atteignait à peine la maturité de son âge et de son talent, le chassèrent du théâtre ; qui, entin, lorsqu'il rentra dans la lice avec un génie retrempé à des sources nouvelles, plus pur et plus vigoureux que jamais , lui ravirent un triomphe si légitimement espéré, et le condamnèrent à mourir en doutant de son œuvre la plus parfaite.

Quelles furent les causes de ces inimitiés si persévérantes? Quels intérêts, quelles passions les ont fait naître? Quel a été le caractère de ces attaques? Quelle a été la valeur de ces critiques ? Ont-elles exercé quelque inlluence sur la marche et les progrès du génie de Racine? Il nous a semblé intéressant de le rechercher. Sans doute, plusieurs incidents de ces luttes sont déjà connus. Comment se flatter d'être nouveau en parlant d'un poète qui, depuis un siècle et demi, a fixé l'attention de la critique, et dont les œuvres, analysées avec tant de justesse et de sensibilité par Voltaire, Vauvenargues, La Harpe, ont inspiré encore de nos jours à d'éminents écrivains des travaux pleins de délicatesse et de pénétration ? Mais les éléments de cette question sont encore épars. Depuis les Mémoires de Louis Racine, précieux sans doute^ mais, à tant d'égards, si insuffi-

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sanls, personne n'a songé à donner une liisloire approlondie et complète de la vie et des œuvres de Racine. Sans remplir assurément cette grande lâche, notre étude se propos(^ d'en (embrasser une, partie. Elle présentera l'ensemble des luttes littéraires soutenues par le poète, des rivalités qu'il a subies, des douleurs par lestjuelles son âme sensible a payé la gloire. Si ce tableau jette plus de jour sur l'homme et sur l'écrivain, s'il nous permet d'apporter notre humble tribut d'admiration à ce génie si pur et si harmonieux, (jue sa perfection même a livré, de notre temps, aux attaques de nouveaux ennemis, non moins ardents, mais bien plus grossiers, peut-être notre travail aura-t-il quelque utilité et trouvera-t-il grâce auprès de nos juges.

Mars 185*(.

ÉDUCATION DE lUCINE, SES DÉBUTS JUSQU'a LA TRAGÉDIE D'ALEXANDRE, 1050-1005. .

Racine, né à la Fcrié-Milon le 2! décembre ir»:W , allait achever sa vingtième année quand il entra dans le monde, vers la lin de 1650. Ce n'était pas le temps des éducations précipitées et hàlives, et, bien que Racine lût depuis renfance orphelin de père et de mère, bien quil eût perdu à l'ùge de onze ans son aïeul maternel, M. Sconin ', qui l'avait recueilli ainsi que sa sœur, on n'avait pas tenu pour suffisantes les cinq ou six années d'études qu'il lit au collège de Beauvais. Son aïeule paternelle, sa tante Agnès Racine, deux autres parentes, l'aisaient partie de la communauté des religieuses de Port- Royal-des-Champs ; sa tante, sous le nom de la mère Agnès de Sainte-Thècle, en fut longtemps la supérieure. Elles confièrent le jeune homme, déjà parvenu à sa seizième année, à la direction des fameux solitaires de Port-Royal, et ce fut là que R?cine, pendant trois années de fortes études, acquit cette connaissance profonde des

I. Procureur du roi des eaux et forèls à Villcrs-Cotlcrets. Le père (le Uaciuc était contrôleur ilu grenier à sel de la Ferlr-Milon.

langues anciennes, cette habitude d'un commerce assidu avec les écrivains de Rome et surtout de la Grèce, ce goût passionné pour Homère, pour Platon, pour Euripide, pour Virgile, qui décidèrent de son avenir. Une année de logique au collège d'Harcourt, à Paris, compléta ses études, et il quitta avec joie la sécheresse et la subtilité du syllogisme, objet presque unique à cette époque de l'enseignement philosophique % pour entrer dans une société où peut-être, sans se l'avouer encore à lui-même, sans alarmer surtout, par un aveu prématuré, l'austère piété de ses parentes, il avait déjà choisi son rôle.

1. Louis Racine a cité dans ses Mémoires sur la vie de son père un couplet d'une lettre en vers adressée par celui-ci à son cousin Antoine Vitart. Le futur auteur d' Andromaque. y exprime son aversion pour des études peu poétiques. Mais l'habile éditeur du Racine de la Collection des grands écrivains de la France, M. Paul Mesnard, prouve (Racine, tome 1, Notice biographique, p. 19) que la lettre a été inexactement rapportée. Le jeune philosophe était alors Vitart , et non Racine, qui suivit le même cours un an ou deux ans plus tard. Voici le texte véritable, tel que l'a publié M. Mesnard :

Je crains inûme que cette lettre No soit trop longue pour paraître Devant des gens- tant occupés, En d'autres soins enveloppés ; Car quel temps peut être de reste Dans une pliilosophe tête Qui ne respire qu'arguments, Qui voit passer toutes les heures Aux majeures et aux mineures, Par où les subtils logiciens Sont craints comme des magiciens.

Par une singulière inadvertance, Louis Racine dit que son père n'avait que quatorze ans quand il fut envoyé à Paris au mois d'octobre 1658, pour faire sa philosophie au collèjjte d'Harcourt. Or il en avait près de dix-neuf, puisqu'il était né le 21 décembre 163'J. Cette erreur de la première édition des Mémoires (1747) a été effacée dans celle de 1750

Racine, en cITet, sous les ombrages des Granges, ne s'était pas borné à lire, à déclamer et à fixer dans sa mémoire les tragédies de Sophocle et d'Euripide, et ce p(;tit roman grec de Tliéagène et Ciiariclée, que le bon Lancelot brûla vainement à deux reprises. Il ne lui avait pas suffi de cultiver, dans des vers pleins d'élégance et d'harmonie, les Muses latines. Sur les pas des auteurs du temps, dont il avait sans doute en secret dévoré les ouvrages, il s'était aventuré dans la poésie française, et il avait célébré en strophes pompeuses les bois, les étangs, les prairies et les jardins de Port-Iloyal. Quelques mois après sa sortie du collège, il adressa un sonnet au cardinal Mazarin à l'occasion de la paix des Pyrénées. Mais sa famille et ses maîtres s'inquiétaient de l'avenir de ce jeune homme sans fortune ; ils rêvaient pour lui, comme dit Louis Racine, « quelqu'un de ces emplois qui, sans donner la fortune, pro(;urent une aisance de la vie capable de consoler de l'ennui de cette espèce de travail, et de la dépendance, plus ennuyeuse encore que le travail «. l/apparilion de cette pièce devers excita donc des transports d'indignation; Racine reçut, dit-il lui-même, « excommunications sur excommunications' », et il dut (tacher à l'active surveillance de ses amis et de ses parentes la composition de sa première œuvre étendue, la Nymphe de la Seine, ode en l'honneur de la jeune reine, « épithalame très fin et très ingénieux » écrira plus tard (iharles Perrault -, qui lui valut les suffrages alors imposants de Chapelain et les premières libéralités de la cour. Colbert récompensait le jeune poète par une gratification décent louis et par une pension de six cents livres.

1. Leltre à l'abbé Le Vasseur, 15 septembre IGOO. i. Les hommes illuxtres qui ont paru en France pendant ce siècle, jiar M. Perrault, de rAcadéniie française, t II, p. 81 .

Cependant, malgré ce succès de si favorable augure, llacine ne se mit pas encore en révolte ouverte contre l'autorité de ses parentes. Il était entré dans la maison de Chevreuse pour y exercer, sous la direction de son cousin, M. Vitart, intendant de la famille, quelque emploi subalterne. L'insuffisance de cette ressource le décida bientôt à un sacrifice plus complet et plus douloureux : il quitta Paris, en 16G1, pour aller vivre au fond du Languedoc, auprès de son oncle, chanoine de Sainte-Geneviève et grand-vicaire d'Uzès, le P. Sconin, qui lui faisait espérer un bénéfice, et il se prépara, sans beaucoup de vocation, à la vie ecclésiastique. Mais les bienveillantes intentions du bon père échouèrent contre des difficultés imprévues, et, après un an de commerce avec la Somme de saint Thomas, ajoutons aussi avec le Tasse, Arioste, Virgile et tous ces auteurs anciens qu'il aimait tant, Racine revint à Paris, sans bénéfice, mais libre, et résolu, après cette preuve éclatante de bonne volonté et de soumission, à suivre ouvertement un penchant d'autant plus fort qu'il était plus combattu.

A cette époque commence véritablement la carrière de Racine. Son ode la Renommée aux Muses \m vaut, outre une nouvelle gratification, des protecteurs à la cour et l'accès auprès du roi (10t)3). Par la Fontaine, avec lequel sa liaison était déjà ancienne, il connaît Molière ; et, soutenu par les conseils du poète déjà illustre, peut-être aussi par sa délicate bienfaisance, il travaille pour le théâtre et compose la tragédie des Frères ennemis. On a répété souvent que Molière lui avait indiqué ce sujet ; mais, suivant une version plus vraisemblable, ce futà Uzèsqu'il eut ridée de cette pièce et qu'il en écrivit la plus grande partie. Ce n'était pas au reste son premier essai dans la tragédie. Il est (juestion dans ses lettres d'une pièce d 'A mas «e reçue d'abord par les comédiens du Marais, puis

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