‹ Les ennemis de Racine au 17è siècleChapitre 6 sur 146 · I NT KO DICTION · texte numérisé non relu

I NT KO DICTION

rebutée pai* Laroque, l'oracle de la troupe *. Un peu plus lard, Racine commence une tragédie des Amoum d'Ovide, j)()ur huiucllc il consulte une actrice de riiotcl de Bourgogne, mademoiselle de Beauchàleau-; le voyage d'Uzès interrompt ce nouveau travail qui ne fut pas achevé. Il en est de mi^me d'une pièce de Théagène et Chariclée, romanesque inspiration du livre si cher à l'adolescence de Racine, et que le poète, suivant le récit de son fils'', ébaucha à Uzès aussi bien que les Frères ennemis, sur le temps dérobé à la théologie. Enfin, en KUVl, les Frères ennemis, d'abord destinés aux comédiens de rhùlel de Bourgogne, sont représentés au Palais-Royal par la troupe de Molière , et Racine, par un premier succès dont il fait hommage dans son Épitre dédicatoire à son protecteur, M. le duc de Saint-Aignan, se trouve engagé dans une carrière où il devait rencontrer tant de triomphes, et aussi tant de chagrins et de déceptions.

Mais si le jeune poète en fût resté, pour le développement du poème dramaticjue, à la manière et au goût de la Tliébaïde, il est probable (jue sa vie n'eût été ni aussi glorieuse, ni troublée par autant d'attaques; tout au plus aurait-il disputé quelques succès éphémères aux auteurs (lu temps, dont il s'était montré déjà dans ses premières odes le disciple trop fidèle. On sait, en eiïet, que cette époque était encore celle du règne de Chapelain, « le premier poêle du monde pour rhéroï(|ue », au jugement d'un contemporain', l'arbitre des libéralités du roi envers les hommes de lettres \ et lui-même « le mieux renié de

I. Lettre à ralibé Le Vassour, 5 septembre 10(50. t. Iilem, juin Killl .

'.}. Louis Piacino. Mémoirex, 1" partie.

•i. Coslar. Liste présentée à Colbert pour les {^ratiflcations aux hommes de lettres (l(iG3).

5. On sait que Chapelain avait été cliarj,'é, en même temps que

tous les beaux esprits ». Avec lui, les noms les plus célèbres dans la poésie étaient ceux de Ménage, Scudéri, Saint-Amand, Benserade, Cotin; et tous ces auteurs, tombés si bas après les satires de Boileau, étaient alors aussi puissants par leur crédit et par la protection des plus illustres personnages que funestes par la popularité de leurs œuvres. Sans doute, les beaux jours de l'hôtel de Rambouillet étaient passés ; mais l'esprit précieux vivait toujours et chez les nobles dames qui avaient fréquenté l'illustre cercle, et chez les écrivains qui y avaient puisé leurs inspirations. D'ailleurs, à Paris et dans les provinces, d'autres cercles s'étaient formés qui avaient conservé, en les outrant, les traditions du fameux hôtel ; c'est à ceux-là que Molière, dans ses Précieuses ridiculeSy affectait de restreindre ses critiques. Depuis vingt ans le bel esprit régnait dans la poésie : ce n'étaient que madrigaux, stances, sonnets, rondeaux, pièces fades et prétentieuses, dont le sujet éternel était la galanterie. Les longs poèmes épiques de Chapelain, de Scudéri, de Saint-Sorlin, étaient encore dans leur nouveauté ; enfin on dévorait les interminables romans de la Calprenède et ceux de mademoiselle de Scudéri, la dixième muse, l'illustre Sapho, comme la surnommait l'enthousiasme de la cour et de la ville ; le Pharamond, la Cléopdtre, le

Costar, de préparer une liste. Boileau y fait allusion dans ces vers de la satire I (édit. de IfiOO) :

.... Jo ne saurais, pour faire un juste gain, Aller, bas et rampant, fli'chir sous Cliapclain. Cependant, pour flatter ce rimcur lutolaire, Lo frère, en un besoin, vu renier son frère;

Ou, pour être couché sur la liste nouvelle, S'en irait chez Billaine admirer la Pucollo.

Chapelain ne s'était pas oublié, et dans la liste qu'il a dressée, il apprécie lui-même sou talent et son caractère avec une complaisance très naïve.

/.'/// MS, la Clélie, étaient les délices de Paris et des provinces, l'école de la galanterie et de l'amour, le code du bon ton, des beaux sentiments et du beau langage.

Le théâtre est de tout temps l'image de la société : nulle part le goût de l'époque et la prodigieuse influence des romans à la mode ne sont plus sensibles que dans les tragédies représentées entre 1655 et i6G5. Ce n'était pas, comme on pourrait le croire, le grand Corneille qui était en possession de la popularité et des grands succès : l'échec de Perlharite l'avait chassé du théâtre en 1653; ' pendant six ans il avait pu garder le silence, sans que le public eût cherché par ses regrets et ses sollicitations à le faire revenir sur une résolution qui ne demandait <|u'à se laisser vaincre. L'E/)/fr^ au surintendant Fouquet, ([ui, en 1(»5U, ranima sans peine l'ardeur de Corneille, et la préface de la tragédie A^ Œdipe \ font assez paraître que cette oublieuse indifférence avait été le plus grand des chagrins du poète, la cause principale de son décou ragement. Un autre auteur régnait sans partage dans la tragédie, et, loin de perdre au retour de Corneille, il brilla d'un nouvel éclat par la défaite d'un tel rival ; c'est Quinault, non pas le poète élégant et harmonieux qui, beaucoup plus tard, lit les vers iïArmide, mais celui (ju'a si justement attaqué Hoileau, et dont les tragédies, empruntées aux romans de mademoiselle de Scudéri et de la Galprenède, renchérissaient encore sur ces

i. Do Ion âge importun la timide faiblesse

.\ trop et trop Ion)jtemps déguisé ta pary^ssi', Et foiirni des couleurs à la raison d'Ktat Qui mutine ton cœur contre le siècle ingrat.

{Épitre à Fouqucl.)

M Tout le monde ne sait pas que sa bonté (de Fouquet) s'est étendue 1) jusqu'à ressusciter les muses ensevelies dans un long silence, et rt qui étaient comme mortes au monde, puisque le monde les avait » oubliées, » (Préface d'Œdipe.)

ouvrages pour le ridicule, et donnaient aux héros de l'antiquité et du moyen âge le langage et les sentiments des ruelles. Boileau, dans le Dialogue des héros de roman, a relevé quelques traits de ces pièces doucereuses qui pendant dix ans se succédèrent chaque année sans que rien troublât leur triomphe. Qui connaît aujourd'hui, autrement que par le satirique, la Mort de Cyrus, qui commença, en 1050, la vogue de Quinault, et la Stratonice (1057) où «jusqu'à je vous hais, tout se dit tendrement », elVAmalasonthe{ii\Dii), tragédie dont l'héroïne raffine sur les précieuses de l'hôtel de Rambouillet, et dont le héros, Théodat, brûle pour la reine des Ostrogoths d'un amour si délicat, si discret et si humhle? Qui a lu même l'illustre pièce d'Astrate (1003), qui lit tomber la Sophonisbe de Corneille, et qui mit le comble à la renommée de son auteur? Tous les poètes qui se hasardèrent au théâtre à côté de Quinault suivirent docilement son exemple : la Clotilde de l'abbé Boyer (1059), VOstorius de l'abbé de Pure (11)59), les nombreuses tragédies de Thomas Corneille, Bérénice (1058), Darius (1059), Stilicon (1000), Camma (1001), etc., sont les fades et insupportables produits de la môme école. Tous ces poètes prennent à l'antiquité ou aux premiers âges de l'invasion des Barbares les noms de leurs personnages, disposent en maîtres des événements, des lieux et des dates, transforment à leur gré les caractères, et les ramènent à un type uni- (|ue, celui des bergers de M. d'Urfé ou des héros de mademoiselle de Scudéri.

Il faut bien le dire, le grand Corneille lui-même n'échappa pas tout à fait à la contagion. Quoiqu'il se fasse illusion sur ce point et qu'il se plaigne « du, goùl (le ces délicats qui veulent de l'amour partout ' » ; quoi-

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