‹ Les ennemis de Racine au 17è siècleChapitre 57 sur 146 · Lettre de la mère Agnès de Saiutc-Tliècle Racine · texte numérisé non relu

Lettre de la mère Agnès de Saiutc-Tliècle Racine

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» salut, ([ui est la chose du monde que je souhaite )' avec le plus d'ardeur. » Elle lui parlait avec une naïve horreur de « son commerce avec des ^ens dont » le nom est abominable à toutes les personnes (|ui » ont tant soit peu de piété, à qui on interdit l'entrée » de rKglise et la communion des lidèles. » Klle conjurait son cher neveu « d'avoir pitié de son âme, de ): rompre des relations qui le déshonoraient devant » Dieu et devant les hommes ». Elle terminait en lui déclarant avec une résolution calme et sévère, {jue « tant qu'il serait dans un état si déplorable et si con- » traire au christianisme, il ne devait pas penser à la )) venir voir «. Mais une dernière phrase atténuait la riiiueur de celle défense : « Je ne cesserai point de |)rier » Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous » la faisant, puisque votre salut m'est si cher. » N'en douions point, celte lettre, les remontrances et les supplications dont la mère Agnès poursuivait Racine à mesure (ju'il avançait dans la carrière, la pensée des larmes et de la pénitence par lesquelles la pauvre religieuse expiait la renommée coupable de son neveu, troublèrent plus d'une fois le poète au milieu des enivrements du succès ; plus d'une fois son âme, éprise de la gloire, fut loul-à-coup déchirée comme d'un remords au souvenir et au nom de Port-Royal. En vain il voulut se roidir contre cette pensée importune, et rompre à jamais avec ses anciens maîtres par une attaque directe et publique. La violence même de ce procédé prouve l'agitation de son cœur: la blessure saigne, elle est profonde ; Racine ne la guérira qu'après Phèdre, en renonçant décidément au théâtre.

La querelle de Port-Royal est de 1666, c'est-à-dire à peu près de l'épocpie oîi sa tante lui écrivit la lettre alarmée et pressante ([ue nous avons analysée ; où

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l'auteur, qui n'avait fait représenter jus([ue-Ià ((ue deux tragédies, n'était pas encore assez engagé dans la carrière pour que les solitaires eussent perdu l'espoir de l'en faire sortir. On sait comment naquit le débat. L'auteur de la comédie des Visionnaires, que nous avons déjà nommé comme un des premiers champions dans la querelle des anciens et des modernes, Desmarels de Saint-Sorlin, longtemps esprit fort, était devenu tout à coup catholique ardent et illuminé. Son Clovis (1657), sa Marie-Magdeleine, second poème plus ignoré (jue le premier, car Boileau n'en a pas parlé, et tous les autres ouvrages postérieurs à la conversion du poète, étaient inspirés par le zèle religieux. S'il atta([uait les anciens, c'était pour élever sur la ruine des auteurs païens la poésie chrétienne, dont il proclamait l'excellence, en même temps qu'il prétendait la prouver par ses poèmes. Puis il s'érigeait en prophète, il expliquait l'Apocalypse. Dans un ouvrage adressé au roi sous le titre d'Avis du Saint-Esprit, il proposait de lever une armée de cent quarantc-quatn^ mille hommes pour exterminer l'hérésie. Enfin, soi» délire prophétique se répandait en diatribes contre les jansénistes ; il attaquait Arnauld et foudroyait Port- Royal,

Nicole se chargea de répondre à cet adversaire, dont il était facile de railler la monstrueuse extravagance : il écrivit contre lui les Hérésies imayinaires, et deux lettres que, par une allusion piquante à la comédie cl au caractère de Desmarets, il appela Les Visionnaires. Mais Nicole ne se bornait pas à défendre les opinions de ses amis et à relever les folles inventions du poète théologien. Il s'indignait de ce rôle de docteur pris subitement par un homme connu dans le monde |)ar des romans et des comédies ; et, développant à cette

CAliACTllIlK llUîlTAltl.l': I) K liACINE. IIU

occasion les doctrines sévères de l'ort-lloyal, il lan(;ail conlre los yoeies do thôîltrc et les romanciers un leirihlc analhèinc. « Ces qualités, disait-il, ne sont pas )> fort honorables, au jugement des honnêtes gens, et » elles sont horribles, considérées suivant les prin- )^ cipes de la religion chrétienne. Un faiseur de romans » et un poète de théâtre est un empoisonneur public, i> non des corps, mais des âmes. Il se doit regarder » comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels, " ou qu'il a causés en elîet, ou qu'il a pu causer. »

La lecture de ce passage enflamma le jeune Racine. Il n'y vit pas seulement une dure et impitoyable condamnation de la poésie ; il se crut frappé personnellement. Quand le succès d' J lexandre venait d'épouvanter l*ort-l\oyal ; quand la maison gémissait sur le scandale de cet ennemi de la religion sorti de son sein, et dévouant h l'enfer des talents qu'on avait cultivés pour le ciel ; (juand la mère Agnès venait d'interdire à son neveu l'entrée de la communauté, Racine crut que Nicole avait voulu lui iniliger un nouveau châtiment. Il prit pour lui le mot d'empoisonneur public, et, trop peu maître de son ressentiment, il répondit avec une éloquence pleine de verve et d'amertume, à un homme dont il devait à tant de titres respecter la sévérité et même l'injustice. Il n'entre pas dans l'objet de notre travail d'analyser cette lettre si vive et si dégagée d'allures, d'un style à la fois si précis et si nerveux, si brillant et si incisif. On regrette pour le caractère de Racine qu'il se soit laissé entraîner à l'écrire; mais on y trouve une occasion nouvelle d'admirer ce talent flexible, habile à manier la prose comme les vers, comparable dans la controverse à l'auteur des /'ef/Yrs Lettres, (ju'il accuse Nicole d'avoir fort mal imité.

L'écrit de Racine suscita deux répliques, la iireniieic.

il:> CARACTKn i; IRRITA HLi: DE RACINE.

datée du ±2 mars 1G66, est de M. Dubois, traducteur de (iuel([ues ouvrages de Gicéroii et devenu plus tard ' membre de l'Académie française. Selon Louis Racine, elle fut quelque temps attribuée à Lemaistre de Sacy. Elle n'en était pas indigne par le sérieux et la solidité (lu raisonnement; et, sans avoir aucune des qualités brillantes du style de Racine, elle réfutait sur quelques points avec succès le défenseur intéressé de la comédie. L'autre réponse est bien inférieure ; elle affecte un ton enjoué et badin ; elle riposte par des plaisanteries bien lourdes, par une bien fade ironie, à l'esprit fin et délicat, aux traits acérés de l'agresseur. Elle était l'œuvre d'un auteur alors peu connu et engagé déjà, quoiqu'il prétende le contraire, dans le parti de Port-Royal. Barbier d'Aucour, venu à Paris jeune et sans ressources, avec l'intention de se livrer à l'étude du droit-, fut accueilli par un libraire du parti de Port-Royal. Grâce aux secours de ce libraire et à quelques répétitions au collège de Lisieux, il parvint à obtenir le titre d'avocat. Ses débuts dans cette carrière ne furent pas heureux, et c'est de lui que Roileau, désireux de punir un des adversaires de Racine, a dit dans les derniers vers ilu Lutrin:

Le nouveau Cicéron, tremblant, décoloré, Cherche eu vain son discours sur sa langue égaré.

Il dut à une autre anecdote le surnom d'axocal sacrus ''. C'était en plaisantant les Jésuites qu'il s'était rendu coupable de ce barbarisme ; ce furent les Jésuites (jui

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