LES PROTECTEURS DE RACINE
Mais l'histoire de ces deux tragédies, et surtout de lu .seconde, nous prouvera clairement que les anciens •ennemis de Racine n'avaient pas abandonné la partie, et que leur haine, forcée par la faveur du poète à s'entourer de précautions et de mystère, avait puisé dans le dépit de cette faveur plus de violence et d'amertume. Les chansons et les noëls du temps ne permettent pas de se méprendre sur les motifs de ces attaques passionnées. On retrouve jusque dans cette dernière partie •de la vie de Racine la trace des cabales formées contre lui. Elles surent le frapper parla main même de sa plus ardente protectrice, et elles réussirent à établir presque partout, peut-être même, malgré les protestations énergiques de Boileau, dans l'esprit du poète, l'opinion qu'Athalie était une mauvaise pièce, et que l'auteur s'était trompé en la composant ^
Celte dernière et grave blessure faite à la sensibilité de Racine, cet amer renversement d'espérances fondées sur une œuvre si merveilleusement belle et achevée, furent adoucis peu à peu, grâce aux sympathies toujours croissantes de M'"' de Maintenon et du roi, aux douces affections de la famille, et surtout aux sentiments d'une piété profonde et vive, bien qu'éloignée du faste et de l'orgueil. Mais, hélas ! il était dit que jusqu'à latin ce grand et excellent homme souffrirait par quelque côté de ce qui devait faire sa consolation et sa joie. A cette époque, où la décence extérieure et la régularité religieuse, imposées par le souverain et par sa com-
t. Mémoires de Louis RaciSe. Lettre de M"" de Maintenon au •comte d'Ayen, citée dans la deuxième partie de cette étude (chap IX). Au rapport de M""= de Maintenon, la duchesse de Bourgogne disait qa'Athalie était une pièce fort froide et que liaciue s'en était repenti. Disons toutefois quii ee dernier membre de phrase paraît être de l'invention de La ReaumcUe, éditeur des lettres de M™" de .Maintenon.
I,i;s PUOThXTLUIlS DE RACINE. li'J
pagne, n'étaient plus qu'une étiquette pesante, un masque qu'on brûlait de rejeter, la pieté même de Racine lui fit autant d'ennemis (jue sa faveur. On aiïeeta de le confondre avec cette foule si nombreuse d'Iiypoeriles (ju'avaient faite Louis XIV et M'"" de Maintenon. Cette race envabissait la société : ce n'étaient plus les Tartufes, bons pour la bourgeoisie et la première moitié du siècle; c'étaient les Onuplires\ « ces dévots (|ui, sous un roi atbéc, auraient été atbées », et (|ui le furent en ellet sous le régent, « dont la fortune llorissait et prospérait à l'ombre de la dévotion «. Il faut lire les pages profondément tristes d(i la Bruyère qui , par une ironie sanglante, les rattache au chapitre De la mode.
Lesennemis de Racine profitèrentd'' ce rapprochement. Dans le nombre se trouvait le parti du Temple, cette société d'un esprit si naturel et si déréglé, bien digne de ses ])rotecteurs, les princes de Vendôme, chez (pii on risquait toujours de mourir de faim ou d'indigesiion ; c'étaient le comte de Fiesque, le marquis de La Kare, l'abbé de Chaulieu, (jui, abjurant toute conscience littéraire, protégeaient les l'radon et les Campistron "-. C'est
1. La Bruyère (chap. xiii, De la modo), t IiIol;\trer les grands, )i mépriser les petits, s'enivrer de leur pro|)ro mérite, séciier d'envie, » mentir, médire, cabaler, nuire, c'est leur état... Ils savent ména- )( ger sourdement leurs intérêts et dépouiller leurs amis;.., une pe- » tite calomnie, moins ijuc cela, une légère médisance leur sulfit » pour ce pieux dessein. »
2. Plus (l'une épigranune fut lancée contre eux; en voici une assez remarquable :
Critiques rctioulos liien plus que roiloulables.
Des .lutoiirs les plus misiTablcs
Iiicon-i}fibles dél'cnscurs, Vous que Uaciiio ennuie et que l'radon enchaillc,
Pour qui VoiUire est sans douceurs,
Et l'Éncide languissante;