A décembre
4. Monsieur, frère du roi, et Madame (Henriette d'Angleterre;.
ALEXANUlli:. l;!l
Rppn-sontpr enfin l'ouvrage sans égal
D'une des plumes sans égales.
Alexandre a parlé devant nos conquérants...
Un des fondies de notre Prince, L'intrépide Condé, qui lui doit faire un jour
De cent pays une seule province,
Dont il verra grossir sa cour,
Dans cette valeur ancienne,
A vu le crayon de la sienne.
D'.Vnguien y remarqua des exemples pour lui.
Cent jeunes guerriers d'aujourd'hui
Y prirent de nobles idées...
Cent beautés furent voir cette pièce divine,
Et si mes yeux ne me trompèrent pas, J'y vis une âme et délicate et fine
Sous les majestueux appas
De la princesse Palatine.
Le gazelier ne se borne pas à ces éloges. Lui qui plus tard traitera Racine de doucereux, de Céladon, il le représente, d'après sa pièce, comme le modèle des héros :
il faut que son auteur soit iiomme de courage : On le voyait dépeint dans chaque personnage;
Ses sentiments y sont hardis ;•
Et surtout l'on y fut surpris De voir le roi Porus, à qui tout autre cède, Y pousser la fierté de l'air d'un Nicomède.
Ces applaudissements, ces éloges, la joie arrogante <le Racine, e.vcitèrent encore les ennemis du vieux poète ; ils en devinrent plus aigres dans leur ressentiment, plus décidés à contester à l'auteur d'Alexandre les qualités du poète tragique, à encourager les brigues lormées contre la pièce, enfin à accueillir avec enthousiasme et à répandre les critiques écrites contre elle.
Un autre incident contribua encore à susciter des ennemis à la tragédie nouvelle. U Alexandre fut joué d'abord par la troupe de Molière. D'après le Registre
MO ALEXAMDIli;.
du comédien La Grange (Archives de la Comédie française), la première représentation en fut donnée le 4 décembre 1605. « Mais, dit Louis Racine, l'auteur, » mécontent des acteurs, leur retira sa pièce, et la donna » aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne; il fut cause » en même temps que la meilleure actrice du théâtre )) de Molière * le quitta pour passer sur le théâtre de » Bourgogne, ce qui mortifia Molière et causa entre eux » un refroidissement qui dura toujours. » La date précise de cette grave affaire nous est donnée encore par le Registre de La Grange. L'Alexandre parut sur cette nouvelle scène le 18 décembre; et ce témoignage, que les auteurs de l'Histoire du Théâtre français n'ont pas connu, confirme le récit de Louis Racine. Il n'est pas vrai que la tragédie, comme les frères Parfaict l'ont soutenu d'après la Gazette de Robinet, ait été produite le même jour sur les deux théâtres. Les lettres du gazetier prouvent seulement que les représentations du Palais-Royal ne furent pas immédiatement arrêtées. On ne peut tirer d'autre conclusion de la lettre du 27 décembre, sur laquelle s'appuient les frères Parfaict - :
Le fameux Alexandre
Parait, comme on sait, à la fois,
i. M"^ Du Parc. Au reste, elle ne quitta la troupe de Molière qu'en 1667, à Pâques, pour remplir à l'hôtel de Bourgogne le rôle d'Aridromaque.
2. M. L.-Aimé Martin {Œtivres complètes de Racine, 1844, t. 1, p. XLi, note) a re|)roduit l'erreur des frères Parfaict :
Diiuaiiclic on son Palais-Royal, Je l'allai voir d'un cœur féal.
Après l'éloge des acteurs et des actrices, Robinet ajoulc :
Et cerle, il oit Lion difficile De pouvoir rien trouver do tel, Si ce ti'est peut-être à riwtel.
ALEXANDHi;. lil
Sur nos deux thédlres fruni'ois.
I»c raiitmir aiiiiiin'z l'adresse !
C.iir [Htiir ce vaimiueur de la Grèce, Ce n'est pas trop de ces deux lieux.
Plusieurs autres passages de celte lettre et de la suivante viennent à l'appui du môme fait *. Sans doute Molière ne se trouva pas aussitôt en mesure de remplacer la pièce qu'on lui retirait, mais il ne la maintint pas lonjilemps dans son répertoire; car il est certain qu'elle ne lut jouée que trois l'ois, c'est-à-dire une semaine, au théùtre du Palais-Royal. On s'explique sans peine le mécontentement de Molière. Il eut le droit d'être blessé de la conduite de Racine, de se rappeler qu'il avait accueilli, encouragé, servi le jeune homme encore ignoré; il put l'accuser de sacrifier l'amitié et la reconnaissance à une inipulient(> ardeur de succès et de renommée; et, s'il se plaignit avec quelque vivacité, s'il a exercé plus tard quelques représailles, on ne saurait l'en blâmer. Louons-le plutôt d'avoir su conserver de lestime pour le talent d'un homme qu'il avait cessé d'aimer, et d'avoir défendu la comédie des Plaideurs contre ceux qui pensaient lui plaire en la décriant. On sait au reste que Racine, à une époque antérieure à celle des Plaideurs, n'avait pas jugé le Misanthrope avec une sinct';rité moins impartiale. A la nouvelle de léchée de ce chef-d'œuvre, il s'écria : « Il est impossible que Molière ait fait une mauvaise comédie. »
Quelle qu'ait été l'influence de cet incident fâcheux sur les inimitiés soulevées par la tragédie d'Alexandre, il est certain qu'elles furent nombreuses et passionnées. Le poète, dans la première préface d'Alexandrey les
1 . Dans la lettre du 3 janvier 1666, il donne à ses lecteurs le compte
rendu de sa visite ù l'Iiôiel de Bourgogne.
signale avec cette vicacité amère qu'il portera longtemps dans ses protestations contre la critique. Déjà la dédicace y fait hardiment allusion ; l'auteur ne craint pas d'engager directement le roi dans sa cause, et de lui faire épouser sa querelle : « Quelques efforts, dit-il, que » l'on eût faits pour défigurer à Votre Majesté mon » héros, il n'a pas plutôt paru devant elle qu'elle l'a » reconnu pour Alexandre. » Mais la préface est bien plus explicite. Racine commence par se féliciter du succès de son Alexandre^ et « des illustres approbations » des premières persoimes de la terre et des Alexandres » du siècle, qui se sont hautement déclarés pour lui. » Mais il affecte surtout de s'enorgueillir des manœuvres de ses censeurs ; mieux que des éloges qui pourraient passer pour des encouragements, elles donnent au poète de l'estime pour son œuvre : « J'avoue, dit-il, que, » quelque défiance que j'eusse de moi-même, je n'ai pu » m'empècher de concevoir quelque opinion de ma tra- » gédie, quand j'ai vu la peine que se sont donnée cer- » taines gens pour la décrier; on ne fait point tant de » brigues contre un ouvrage qu'on nestime pas ; on se » contente de ne plus le voir quand on l'a vu une fois, el » on le laisse tomber de lui-même, sans daigner seule- » ment contribuer à sa chute. Cependant j'ai eu le » plaisir de voir plus de six fois de suite à ma pièce Ir » visage de ces censeurs ; ils n'ont pas craint de s'ex - » poser si souvent à entendre une chose qui leur déplai- » sait; ils ont prodigué libéralement leur temps et leurs » peines pour la venir critiquer, sans compter les cha- » grins que leur ont peut-être coûtés les applaudisse- » ments que leur présence n'a pas empêché le pnbli( » de me donner. »
Ainsi, à en croire Racine, les adversaires de sa pièce avaient tout fait pour en combattre le succès. Afin d'en
AI.K\AM)r. K. n:v
mieux saisir les côtés faibles, ils avaient allronlé l'ennui de plusieurs représentations consécutives, et la douleur encore plus sensible d'entendre applaudir une œuvre si méprisée. (In ne les accusera pas du nioins d'avoir prononcé à la légère; si leurs attaques sont dures, elles ne sont pas irréfléchies. Racine relève ces objections avec une arrogance qui dépasse le début de sa préface : « Je ne représente pas à ces critiques le goût de l'anti- » quité : je vois bien qu'ils la connaissent médiocre- » ment. >> Cette réponse directe et blessante, où Ion sent la confiance présomptueuse d'un jeune homme troj) content de lui-même, donnait d'autant mieux prise aux ennemis de Racine qu'au fond elle était faible et peu concluante. L'auteur lui-même a paru le sentir, car il glisse sur ce point important, et il se hâte de déplacer la question et de fiiire valoir les autres mérites de sa pièce, l'utilité de toutes les scènes, leur liaison logiijue et nécessaire, l'intérêt soutenu d'une action chargée de^ peu d'incidents et de matière. Mais son triomphe est dans la contradiction des critiques, et il ne manque pas d'y insister : « Ce qui me console, c'est de voir mes » censeurs s'accorder si mal ensemble : les uris disent » que Taxilc n'est point assez honnête homme, les » autres qu'il ne mérite point sa perte; les uns soutien- » nent qu'Alexandre n'est point assez amoureux, les )) autres ({u'il ne vient sur le théâtre que pour parler » d'amour. » 11 a le droit de conclure qu'il n'a pas besoin de ses amis pour le justifier et de terminer sa préface par ce dernier trait : « Je n'ai qu'à renvoyer mes » ennemis à mes ennemis; je me repose sur eux de la » défense d'une pièce qu'ils attaquent de si mauvaise » intelligence et avec des sentiments si opposés. »
Une connaissance imparfjiite d(^ ranlicjuité, une conception fausse du caractère de Taxile et surtout de celui
fii ALEXANDRE.
d'Alexandre, trop froid au gré de ceux-ci, trop amoureux selon ceux-là, telles sont, de l'aveu de Racine, les principales critiques adressées à sa pièce. Elles sont importantes, et toutefois il aurait pu encore en indiquer d'autres. Quelques vers de Robinet le témoignent. Dans son premier compte rendu, le gazetier commence par railler en passant la galanterie peu antique du nouvel Alexandre; puis il insinue une autre critique, sur laquelle ont appuyé tous les adversaires de Racine :
Là Porrhus fait aussi son rôlo, Et généreusement contrôle Le grand vainqueur de l'univers, Lors même qu'il le tient aux fers.
Sans nul doute, cette fierté du caractère de Porus, tracé sur le modèle des héros et des héroïnes de Corneille, cette audace de langage d'un vaincu qui brave son vainqueur, avaient été remarquées avant Robinet. C'était un défaut essentiel de la tragédie; elle méritait moins le litre à' Alexandre que celui de Porus, sous lequel la désignait M. de Pompone *, qui en avait entendu lire les premiers actes chez M'"" de Plessis-Guénégaud. Racine, dans sa seconde préface, dont le ton modéré fait un contraste frappant avec celui de la première, a réparé par une longue apologie cette importante omission de sa première défense. Il ftuit dire que sa nouvelle
1. Lettre à Arnauld d'Andilly, l février 1065. Il énumèrc les personnes présentes : M. de la nocliefoucauld, M™' de la Fayette, M^^ et M"" de Sévigné; et « sur le tout, ajoule-t-il, |Despréaux que vous » connaissez, qui y était venu réciter de ses satires, qui me jîa- » rurent admirables, et Ilacine, qui y récita aussi trois actes et demi » d'une comédie de Ponts, si célèbre contre Alexandre, qui est assu- 1 rément d'une fort grande beauté. »
ALE\A.M»l!i;. lir.
réponse s'adressait surtout, dans son intention, à une pièce critique postérieure à la pr«;niière publication (TAlexandre, et qui, en reproduisant avec étendue et avec force toutes les objections déjà faites, insistait particulièrement sur celle-là. On diivine (ju'il s'agit d(^ Saint- Évremond et de sa célèbre Dissertation sur Alexandre.
Dès que la tragédie avait été publiée, on l'avait fait parvenir au spirituel exilé, si curieux de littérature. Cette lecture devait avoir pour lui un intérêt d'autant plus vif, <iu'il était instruit déjà du grand succès d'Alexandre, et qu'en sa qualité d'admirateur j)assionné de Corneille, il devait être importuné de tout ce bruit, et impatient de juger par lui-même cette œuvre tant applaudie. Il lut la pièce : il en remar(|ua facilement les nombreux défauts, plus sensibles encore à la lecture qu'à la représentation ; il fut, avec raison, rassuré sur la supériorité de Corneille, et, tout en rendant bommage au talent distingué du nouveau poète, il ne crut i)as (jue le Grand Alexandre put inquiéter l'auteur d'Horace, de Cinwaetde tant de chefsd'œuvre. 11 explique lui-même, dans une lettre à son ami, M. de Lionne, comment il fut amené à mettre par écrit ses sentiments sur la tragédie nouvelle, et à envoyer à Paris cette nouvelle critique. Une dame Hourneau', « qu'il a fort vue, dit-il, en Angleterre, et qui a l'esprit » très-bien fait, » lui avait envoyé V Alexandre, avec prière de donner son jugement. Pour satisfaire sa correspondante, Saint-Evremond, « sans s'être donné, prétend- » il, le loisir de bien lire la tragédie, écrivit à la hâte ce » qu'il en pensait. » Mais il avait entendu que cette lettre
1. Elle était femme d'un président de la sénéchaussée de Saumur. Elle avait accompagné M™" de Comminges en Angleterre, quand -M. de Comminges y alla en 1G65, comme ambassadeur.
ilO ALEXANDRi:.
ne serait pas montrée; il se dit très-mécontent de la publicité donnée à sa dissertation : « M"'" Bourneau m'a » fait un très-méchant tour d'avoir montré un sentiment )) confus que je lui avais envoyé sur V Alexandre... Moius )) religieuse que vous à se gouverner selon les senti- » ments de ses amis, il se trouve qu'elle a montré ma » lettre à tout le monde. » Saint-Evremond a deux motifs de contrariété. D'abord il n"aime pas celte popularité qu'on lui fait sans son aveu : « Je hais exirèmement de » voir mon nom courir par tout le monde presque en » toutes choses, particulièrement en celles de cette na- )) ture. » Puis il est fâché d'avoir causé de la peine à Racine : « M™^ Bourneau m'attire aujourd'hui l'embarras » que vous me demandez. Je ne connais point M. Racine; » c'est un fort bel esprit que je voudrais servir,, et ses « plus grands ennemis ne pourraient pas faire autre 1^ chose que ce que j'ai fait sans y penser. » Quel est cet embarras dont parle Saint-Evremond? Est-ce une allusion au parti qu'on tira contre Racine de la dissertation, avidement accueillie et répandue? Faut-il l'entendre du mécontentement de qucl([ues hauts personnages protecteurs du jeune poète? Peut-être ces deux motifs entrentils dans les regrets de l'auteur; peut-être môme la dissertation, telle que nous la lisons aujourd'hui dans ses 4Puvres, n'est-elle qu'une seconde édition, destinée à adoucir les torts de la première. On peut le croire, puisque Saint-Evremond exprime le vœu que ces petites pièces, données jusque-là « dans îe désordre où elles » passent de main en main jusqu'à celles d'un impri- » meur», soient publiées correctement par ses amis; puisqu'il envoie lui-même à M. de Lionne cette dissertation, que sans doute son ami connaissait déjà par les copies de la lettre à M'"^ Bourneau. .\iiisi s'expliqueraient ces longs développements, qui ik; voal guère avec la
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confusion et lii lii\le dont s'est accusé Saint-Évremond : ainsi s'expliqueraient aussi les éloges complaisants qui sont comme l'cxorde vX l'alténuation oratoire de la crili(|ue.
Ces éloges, si encourageants pour Racine, prouvent (|ue Saint-Evremond ne partageait pas l'opinion de CorntMlle sur la nature du talent du jeune homme, et qu'il le croyait j)ropre à la poésie dramati(|ue. Après ce gracieux, début conunencentlesorili(iues, mais enveloppées encore de louanges, et pleines de bienveillance et de mesure : «Je voudrais, dit-il, (jue Corneille formât avec la » tendresse d'un père son vrai successeur. Je voudrais )) (ju'il lui donnât le bon goût de cette antiquité qu'il » possède si avantageusement, (|u'il le fit entrer dans le » génie de ces nations mortes, et connaître sainement le » caractère des héros qui ne sont plus. C'est, à mon avis, » la seule chose (|ui manciue à un si bel esprit. Il a des )' pensées fortes et hardies, des expressions qui égalent » la force de ses pensées ; mais vous me permettrez de vous » dire après cela qu'il n'a connu ni Alexandre ni Porus. » » Ainsi, Saint-Evremond se rencontre tout d abord avec les censeurs auxquels Racine avait répondu si faiblement dans sa première préface, et toute sa dissertation est connue le développement de cette critique générale, appliijuée surtout aux deux personnages principaux de la tragédie, Alexandre et l'orus. Alexandre pàlitdevant Rorus : « 11 paraît que l'auteur a voulu donner une plus » grande idée de Rorus que d'Alexandre ; en cpioi il n'était n pas possiblede réussir, car l'histoire d'Alexandre, toute » vraie qu'elle est, a bien l'air d'un roman, et faire un « plus grand héros, c'est donner dans le fabuleux, c'est » (Uerà son ouvrage non-seulement le crédit de la vérité, » mais l'agrément de la vraisemblance. »
Mais sans donner dans le fabuleux, sans former « des
imaginations trop vastes et trop relevées «, il y avait un moyen d'élever Porus au-dessus de son vainqueur : c'était de représenter celui-ci tellement petit qu'il devînt facile de le dominer. Or, au jugement de Saint-Evremond, c'est la faute qu'a commise Racine : « Il a fait de » son Alexandre un prince si médiocre que cent autres » le pourraient emporter sur lui comme Porus. Ce n'est » pas qu'Ëphestion n'en donne une belle idée ; que Taxile, » que Porus même ne parlent avantageusement de sa » grandeur; mais, quand il paraît lui-môme, il n'a pas >■> la force de la soutenir... A parler sérieusement, je ne » connais ici d'Alexandre que le seul nom ; son génie, son » huniGiiir, ses qualités ne me paraissentenaucun endroit. » Je cherche dans un héros impétueux des mouvements » extraordinaires qui me passionnent, et je trouve un j) prince si peu animé, qu'il me laisse tout le sang-froid » où je puisse être. » Avouons-le, cette critique, reproduite presque textuellement par Fontenelle, dans ses Réflexions sur la poétique, est parfaitement fondée, et Racine, qui la combat dans sa seconde préface, n'a pas réussi à la réfuter. « J'ai tâché, dit-il, de représenter en » Porus un ennemi digne d'Alexandre, et je puisdire que » son caractère a plu extrêmement sur notre théâtre, » jusque-là que des personnes m'ont reproché que je » faisais ce prince plus grand qu'Alexandre. Mais ces per- » sonnes ne considèrent pas que, dans la bataille et dans la » victoire, Alexandre est en eiïet plus grand que Porus. » qu'il n'y a pas un vers dans la tragédie qui ne soit à » la louange d'Alexandre, que les invectives mêmes de » Porus et d'Axiane sont autant d'éloges de ce con- » quérant. » Oui, mais les sentiments et les pensées d'Alexandre parlant sur le théâtre doivent répondre à l'idée que nous nous ftiisons d'Alexandre comballant; cette grandeur dont nous entretiennent ses amis, qu'avouent
ALIAA.Mdt K. Ii«
ses oiinemis eux-mêmes, il faut qu'elle éclate dans sa personne, dès qu'il paraît devant nous; il est fâcheux ((u'il se pn^sentt' « uniquement occupé, comme dit Fon- )> tenelle, de l'amour d'une petite Cléophile, que le spec- )> tateur n'estime pas beaucoup », et qu'à la nouvelle de l'attaque de son camp par Porus, au lieu de courir au danger, il reste à causer avec deux femmes.
Nous n'acceptons pas aussi complètement l'opinion de Saint-Evremond au sujet du caractère de Porus. Il a raison sans doute de vouloir que ceux qui représentent « quelques héros des vieux siècles entrent dans le génie » de la nation dont il a été, dans celui du temps où il a » vécu, et particulièrement dans le sien propre». Il a raison de distinguer le romancier du poète dramati(iue, et de vouloir que « ces grands personnages de ranli{iuité, » si célèbres dans leur siècle, et plus connus parmi nous » que les vivants mêmes, les Alexandre, les Scipion, les » César, ne perdent jamais leur car.ictère entre nos « mains. » Mais n'exagère-t-il pas, (juand il demande au poète de dépouiller sa propre nature et d'aller jusqu'à « l'étrange ));(iuand il prétend que « le climat change les » hommes comme les animaux et les productions, in- « flue sur la rais(m comme sur les usages, et qu'une )) morale, une sagesse singulière h la région y semblr <c régler et conduire d'autres esprits dans un autre » monde »? Il oublie que, malgré ladilîérence de mœurs, de langage, de costume, l'homme au fond est partout le même ; il oublie surtout que le véritable intérêt de la tragédie, comme en général de la littérature, est dans la peinture des sentiments et des passions qui constituent l'homme de tous les pays et de tous les temps, et que le plus immortel des poètes est celui qui est le moins le peintre d'une certaine époque et d'une certaine nation, et le plus l'interprète de la nature universelle et im-
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muable. On a vu de nos jours h quels abus pouvait conduire la couleur locale, et combien cette recherche d'une exactitude pour ainsi dire matérielle, peut faire oublier à l'auteur le fond même de son art, et lui ôler toute inspiration et toute chaleur. Je regretterai donc peu que les discours de Porus n'aient pas « quelque chose de plus étrange et de plus rare », que Racine n'ait pas imité l'exemple de Quinte-Curce dans cette harangue des Scythes tant admirée de Saint-Evremond, qu'il ne nous ait pas transportés dans le climat des Indes, au milieu de cette nature merveilleuse, de ces fleuves immenses, « de » ces chariots, de ces éléphants, de ces éclairs, de ces » foudres, de ces tempêtes». Il est facile de se perdre dans ces détails; en recherchant cette sorte d'intérêt, le poète court grand risque de ne pas rencontrer cette autre plus importante que Saint-Evremond a raison de lui demander, c'est-à-dire « d'entrer dans l'intériear et de tirer » du fond de ces grandes âmes, comme a fait Corneille, )) leurs plus secrets sentiments».
Sans doute, il n'y a pas assez de cette analyse profonde dans la tragédie d'Alexandre, et Saint-Evremond a encore raison sur ce point. Il critique aussi très-justement l'amour qui occupe tous les personnages de la pièce et derrière lequel disparaît « tout ce qu'il y a de plus grand et de plus précieux parmi les hommes ». Sans doute, il est ridicule « qu'on parle à peine du camp des deux rois x> qu'on asservit à des princesses purement imaginées; )) que la défense d'un pays, la conservation d'un royaume » n'excite point Porus au combat, qu'il y soit animé » seulement par les beaux yeux d'Axiane, et que l'unique » but de sa valeur soit de se rendre reconnnandable i> auprès d'elle». Il ne l'est pas moins qu'Alexandre sorte précipitamment du coml)at pour aller revoir Cléophile, et que l'intérêt de son amour lui fasse «remeliroau
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» hasard le succès de la halaille, au moment où elle de- » vient douteuse ». Mais ces dc'îfauts si bien relevés ne se ii'duisont pas ;\ un simple ouhli de la couleur locale; ce sont des (aulcs cii(K|uaiilos coulre la vériU' des caracti'res, contre la vraisemblance, contre la raison. Comme le dit Sainl-Évreinond, les héros de la tragédie ont les mœurs des chevaliers errants; mais il aurait pu ajouliM- qu'ils ont celles des tragédies de Quiiiault et de ses contemporains, sans en excepter toujours les dernières pièces de Corneille. Racine subissait encore l'inlluence de ce mauvais goût, héritage d(; 'M"" de Scudéri et de ses énmles- La dissertai ion dont nous avons présenté les principaux traits n'était pas seulement une critique spirituelle et juste de V Alexandre : c'était, on peut le dire, un panégyrique continuel de Corneille; partout l'auteur y exprimait son admiration pour le génie du grand poète, et il se faisait surtout l'apologiste d'une tragédie récente (ir)()3), accueillie très-froidenuînt, la Sophonisbe. Cet honnnage fut très-sensible à Corneille, qui aimait beaucoup la Sophonisbe. 11 remercia vivement Saint-Kvreniond. Dans cette lettre dont nous avons cité un j)assage directement applicable à Racine, le poète développait sa théorie sur l'amour : «J'ai cru jusqu'ici que l'amour » était une passion trop chargée de faiblesse pour être «dominante dans une pièce héroïque; j'aime qu'elle y » serve d'ornement et non pas de corps, et que les » grandes âmes ne la laissent agir (ju'autant qu'elle est )• compatible avec de plus nobles impressiims. Nos dou- » cereuxetnos enjoués sont de contraire avis; mais vous » vous déclarez du mien : n'est-ce pas assez pour vous » en être redevable au dernier point? » Nous trouverons ailleurs l'occasion de contester ce rôle secondaire d'une passion, bien froide et bien peu tragique, dès qu'elle n'est pas dominante ; mais quels étaient ces doucereux ei ces
enjoués? A qui Corneille pensait-il en parlant, dans un autre passage de sa lettre, de «ces opiniâtres entêtements » qu'on a pour les héros refondus à notre mode » ? C'étaient encore des traits à l'adresse de Vaxileur à' Alexandre^ et ce nouvel incident ne contribua pas à rapprocher les deux poètes.
Si la Dissertation sur Alexandre n'avait pas eu d'autre résultat, il faudrait déplorer qu'elle ait été écrite ; mais, on peut l'affirmer, elle n'a pas été perdue pour Racine. Sans doute, au premier moment, malgré la bienveillance du début, elle blessa son amour-propre susceptible : mais, comme toujours, la réflexion triompha de ce mouvement d'humeur; il reconnut la justesse de la plupart des observations de Saint-Evremond et il ne les oublia pas en traçant les caractères de son Andromaque. On peut affirmer que le rapide et merveilleux progrès de son talent et de son goût fut en partie l'ouvrage de cette critique. La Thébaïde était une pièce pâle et médiocre; Alexandre, une imitation plutôt qu'une œuvre originale : quelques caractères étaient calqués sur Corneille, d'autres se ressentaient de VAstrate. Avec Andromaque apparut une tragédie nouvelle, moins forte et moins élevée que celle de Corneille, mais pleine de sensibilité et de naturel, d'expression et de vérité. Malgré des imperfections et des taches, malgré quelques défauts de jeunesse, un chef-d'œuvre était donné au théâtre français, et le public du temps ne s'y trompa pas. Voyons quelle attitude prit la critique en face de ces transports d'admiration, et comment elle accueillit une œuvre dont Alexandre ne permettait pas de pressentir les beautés supérieures.
CIIAriTllE H
ANDROMAQl'K (novembre l&Vl).
Témoignages de Perrault, de, Hobinet, de Subligny, sur le succès d'Andromaque. — Épilre dédicutoire et première préfacer de Racine. — Compte rendu de Robinet. — Jugement de Saint-ftvremond. — la Folle querelle de Subligny.
Nous avons cité le témoignage peu suspect de Perrault sur le succès de la tragédie nouvelle : « Andromaquc fit autant de bruit à peu près que le Cid. » La Muse de Robinet, la Gazette Ai'. Henaudot, la pièce critique de Subligny, attestent cà leur tour l'éclat de cette victoire. Selon Kobinet ', « les vers et tous les incidents » du poème ont <;harmé la cour :
La cour qui, selon ses tlésirs, Tous les jours change de plaisirs, Vit jeudi certain dramatique.
Poème tragique et non comique.
Dont on dit que beaux sont les vers Et tous les incidents divers, Et que cette œuvre de Racine Maint autre rare auteur chagrine.
Il semble même, d'après ce récit, que la cour ait ei» la primeur de la nouvelle pièce, et cette conjecture est forliliéo par les lignes suivantes de la Gazette du môm&