I. Histoire du Ihédlre français, t. X, p. 185, note
-. l'aul Mesnard, Racine (Grands écrirnins de la France), I. Il, p. .'?.
ANnr.OMAQi;i:. i:.:.
l-clle su fciiime de chambre, celle-ci, répond un IiU|u:us, « est occupée à faire THermione contre le cocher dont elle est coill'ée ». Un maître l'eproche-t-il à son valet l'insuccès d'un message délicat : « Monsieur, ditceluici, » j'ai fait comme Oreslc, qui ne laisse pas de tuer l'yrrhus, » quoique Cléone lui ait été dire qu'il n'en fasse ri(Mi. » La renommée iV Andromaque rGm\)l\l donc toute la pièce; et si le critique prétend contester la valeur du succès, il en constate du moins, sans le vouloir, le retentissement et l'étendue.
Racine est justement fier de celte brillante fortune de son œuvre. Dans son Epître dédicatoire, il fait hommage d'Andromaque à son aimable protectrice, Henriette, duchesse d'Orléans, et il rappelle à Madame la part qui lui revient dans la composition et le succès de la tragédie: « Ce n'est pas sans sujet que je mets votre illustre nom » à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrais- » je éblouir les yeux de mes lecteurs (|ue de celui dont •) mes spectateurs ont été si heureusement éblouis? On » savait que Votre Altesse Royale avait daigné prendre » soin de la conduite de ma tragédie ; on savait que vous j> m'aviez prêté quel(|ues-unes de vos lumières pour y » ajouter de ïiouveaux ornements; on savait enfin que; » vous l'aviez honorée de quelques larmes dès la première » lecture que je vous en lis. Pardoimez-moi, Madame. » si j'ose me vanter de cet heureux commencement de » sa destinée. Il me console bien glorieusement de la » dureté de ceux qui ne voudraient pas s'en laisser tou- » cher. Je leur permets de condamner V Andromaque » tant qu'ils voudront, pourvu qu'il me soit permis d'ap- » peler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de » Votre Altesse Royale. »
Ce n'est pas, on le voit, {\\}!Andrort)nqm' ait manqué de criticjues, et Racine ne peut s'empècîierde leur lancer
me ANDIIOMAQUE.
un Irait en passant; mais il fait bon marché de la censure de ces juges insensibles, et il s'en explique encore plus directement dans sa première préface : « Le public » lui a été trop favorable pour qu'il s'embarrasse du » chagrin particulier de deux ou trois personnes. »
Quelles sont ces personnes et quelle était la nature de leurs critiques? Les deux mordantes épigrammes de Racine nous ont fait connaître les griefs du marquis de Créqui et du comte d'Olonne. La trop fidèle douleur d'Andromaque, veuve invraisemblable et ridicule, qui l)leure encore son mari après une année, l'amour exagéré de Pyrrhus pour sa captive dont il fait sa maîtresse ; enfin, le rôle d'Oreste, ambassadeur sans dignité et sans respect pour le caractère dont il est revêtu ; tels sont les points sur lesquels portaient les objections des deux nobles censeurs. Mais on en faisait une autre que l'auteur a jugée plus grave et dont il a été plus ému; car c'est la seule qu'il mentionne dans sa première préface, et il la combat tout au long. On s'indignait de la violence et des emportements de Pyrrhus: il manquait de respect et de galanterie avec Andromaque, de probité et d'honneur avec Ilermione. C'était, dit-on, le grief du grand Condé ; Subligny en fera l'objet de plusieurs scènes de sa comédie ; Robinet y revient plus d'une fois dans son misérable compte rendu, dont nous ferons grâce aux lecteurs.
Comment Racine justifie-t-il le caractère de Pyrrhus, sur quelle autorité s'appuie-t-il pour le défendre ? Chose curieuse ! ce poète tant accusé d'altérer l'histoire, d'afîadir les héros de l'antiquité et de « les assaisonner à la sauce douce », appelle à son aide la tradition historique, le témoignage des anciens poètes : « Mes personnages, » dit-il au commencement de sa première préface, sont » si fameux dans l'antiquité que, pour peu qu'on la
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» connaisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels » que les anciens poètes nous les ont donnés; aussi » n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer » à leurs mœurs. Toute la liberté que j'ai prise, c'a été » d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus que Sénèque, » dans la Troade, et Virgile, dans le second livre de » VËnéide, ont poussée beaucoup plus loin que je n'ai » cru le devoir faire; encore s'est-il trouvé des gens qui )i se sont plaints qu'il s'emportât contre Androraaque et » qu'il voulût épouser une captive à quelque prix que » ce fût ; et j'avoue ([u'il n'est pas assez résigné à la voi> lonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux comm ') que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus » n'avait pas lu nos romans; il était violent de son natu- » rel et tous les héros ne sont pas faits pour être des » Céladons. » Quoi ! c'est Racine qui écrit ces lignes ! Quoi ! il se moque, comme Corneille, des héros transl'ormés en Céladons ! Ce fait prouve au moins qu'à l'éjjo- ([ueoù parut Andromaque, l'amour à la façon des romans de M"" de Scudéri et des pièces de Quinault comptait encore beaucoup de partisans, et que Racine, loin de gâter 5on temps, l'a réformé; car à une galanterie prétentieuse et fausse il a substitué l'expression naturelle <ît pathéti(iue d'une sensibilité délicate, et souvent les transports saisissants dune ard<'ur emportée et furieuse. L'amour, il est vrai, est l'âme de la nouvelle pièce; c'est par lui que s'engage et se comj)lique l'action; c'est lui qui en précipite le dénoùment. Mais cet amour, profondément tragique dans le personnage d'Ilermione, a aussi, sauf quelques traits de mauvais goût, dernier tribut paye il l'époque, un caractère puissant dans Pyrrhus et dans Oreste: c'est, une passion de cœur, éminennnent émouvante et sympathique, car on y sent la vérité et îa vie. €'était là le grand progrès d' Andromaque sm Alexandre,
158 AISDROMAQUE.
cl il y en avait encore un autre : la légende de Pyrrhus et d'Andromaque se prêtait bien mieux que l'histoire d'Alexandre à une intrigue amoureuse. Les vers de Virgile, cités si à propos parllacineau débutde sa deuxième préface, justifiaient l'infidélité et la violence de Pyrrhus, les fureurs et la vengeance d'Oreste. Comme le dit avec raison le poète, ce passage donnait <( l'action, les acteurs » et même leurs caractères, excepté celui d'IIermione, » dont la jalousie et les emportements sont assez mar- » qués dans VAndromaque d'Euripide ». Si la tradition était changée sur quelques points, (ju'importe dans un sujet plus fabuleux qu'historique? et Ilacine n'avait-il pas le droit d'invoquer les poètes grecs, qui tant de fois, dans leurs tragédies, se sont écartés des traditions le plus généralement acceptées? Toujours est-il que cet épisode, même chez les anciens, est plein des fureurs et des fatales conséquences de l'amour, et que le poète moderne pouvait, sans choquer la vraisemblance, y développer librement cette passion. Alexandre, Porus, n'agissant au milieu d'une guerre si importante que sous l'inspiration et pour le plaisir d'une maîtresse, étaient des personnages ridicules et faux. Pyrrhus, dans les loisirs de sa petite cour, se livrant aux transports de sa nature violente et périssant victime de ses passions et de celles des autres, élait une reproduction fidèle du Pyrrhus d'Euripide et de Virgile. On pouvait critiquer quelques détails de son langage; mais, pour le fond, il était, aussi bien que les autres personnages du drame, conforme à la tradition et à la vérité. C'était, dans une mesure suffisante, le héros antique ; c'était surtout l'homme de tous les pays et de tous les temps : or, selon nous, voilà le fond de l'art, voilà le mérite supérieur et capital du poème tragique.
Que pensa Sainl-Evremond de celte transformation
ANDllOMAQUK. 15'J
OÙ il avait le droit de reconnaître lo fruit heureux de ses i'rili(|ues? Applaudit-il à dos jjrogrès (|ui étaient en partie son œuvre? Lui qui avait eu des encouragements si flatteurs pour un poète encore novice, eut-il à cœur de rendre honiinafro au talent déjà mûr de l'auteur (V Andromaqiu' ? Il faut l'avouer, son appréciation fut bien froide et bien vague ; et, dans la sévérité précise et motivée de la Dissertation sur Alexantlre, il y avait ])lus de bienveillance i)ourI{acine que dans les louanges douteuses et embarrassées qu'il accorde à la nouvelle pièce, M. de Lionne la lui a envoyée en même temps (|ue VAttila de Corneille. Dans une première lettre, Saint-Evremond, quoique à peine il ait eu, ditil, le loisir d'y jeter les yeux, rend compte à son ami de ses impressions : « Cette tragédie a i)ien l'air des belles » choses ; il s'en faut presque rien qu'il n'y ait du grand. X C-eux qui n'entreront pas assez dans les choses l'ad- » mireront, ceux qui veulent des beautés pleines y cher- » cheront je ne sais quoi qui les empêchera d'être tout » à lait contents. » Que signifient ces précautions oratoires, ces formes restrictives , ces éloges retirés à mesure qu'on les accorde? Est-ce là une critique sérieuse et sincère? N'a-t-on pas le droit de réclamer d'un censeur si rigoureux plus de précision dans son blàme, plus d'aigumeiits et de Aiits à l'ajjpui de sa sentence? Il semble, en vérité, (ju'il craigne de se compromettre et (|u'il veuille ménager à la fois les amis et les ennemis du poète. Ce (pii suit n'est pas moins vague. Montlleury, comédien de l'hôtel de Bourgogne, (jui jouait Oresle, venait de mourir, épuisé, disait-on, par la fatigue de ce rôle '. M. de Lionne, en annonçant à son
I. H;iylc, Dictionn. Iiisloriqite, à rnrticle Andromaql'K, iiolo 1, cilo Il ce propos le passage suivant du l'ainaxse réforme, où l'on fait par-
IGO AINDROMAQUE.
ami cet événement qui fit du bruit, ajoutait que la pièce y avait perdu. Saint-Evremond saisit cette idée et prend plaisir à y insister : « Vous avez raison de dire » que cette pièce est déchue par la mort de Montfleury ; » car elle a besoin de grands comédiens qui remplissent » par l'action ce qui lui manque. » Mais que ne préciset-il ce qui manque â Andromaque ? Peut-on se contenter du jugement qu'il donne comme son dernier mot : « A tout prendre, c'est une belle pièce, qui est fort au- » dessus du médiocre, quoique un peu au-dessous du » grand . » Et cette appréciation superficielle est suivie de l'éloge pompeux d'Attila !
Cependant une lecture plus réfléchie aura peut-être modifié les sentiments de Saint-Evremond ; elle lui permettra du moins d'appuyer sa sévérité sur des arguments sérieux. Trois amis lui ont envoyé chacun de leur côté un exemplaire (ï Andromaque ; tous les trois lui ont demandé son jugement; sans doute il voudra répondre par un examen approfondi à la curiosité déférante de ceux qui l'interrogent. C'est encore à M. de Lionne qu'il adresse cette seconde appréciation. « Votre Andromaque m'a semblé très-belle », dit-il en commençant ; mais il se hâte de corriger cet aveu par des réserves aussi nombreuses et aussi peu motivées que dans la première lettre : « Je crois qu'on peut aller plus loin
1er ainsi le fanicux comédien : « Qui voudra savoir de quoi je suis M mort, qu'il ne demande point si c'est de la fièvre, de l'iiydropisie ou de » la goutte, mais qu'il sache que c'est d'Andromaque. Je voudrais que » tous ces composeurs de pièces tragiques, ces inventeurs dépassions » à tuer les gens, eussent comme Corneille un abbé d'Aubignac sur les « bras : ils ne seraient pas si furieux. Mais ce qui me fait le plus de » dépit, c'est q\i' Andromaque va devenir i)lus célèbre par les cir- » constances de ma mort, et que désormais il n'y aura plus de poète ■' qui ne veuille avoir riionneur de tuer un comédien en sa vie. «
\ MUlO.MAylih. lui
» d.ins los passions, et qu'il y a encore quchjuo chose rt de plus profond dans les sentiments que ce qui s'y >i trouve: ce qui doit être tendre n'est que doux, et ce rt (jui doit exciter de la pitié ne donne que de la ten-
> ilresse. » Singulière critique d'une pièce où la passion 4îst si pathétique et si furieuse dans Ifennione, la ten- <lresse si aimahie et si pénétrante dans Andromaque, où il y a une science si profonde du cœur humain, où ces luttes orageuses de l'âme, véritable source de l'émotion dramatique, sont retracées avec un art si consommé, avec une vérité si vivante !
11 est vrai que Saint-Évremond n'aime pas les veuves au théâtre, excepté la seule (homélie, parce qu'au lieu de lui faire imaginer « des enfants sans père et une femme « sans époux, ses sentiments tout romains rappellent 1 l'idée de l'ancienne l{ome et du grand Pompée*». « In- >^ Iroduisez, dit-il ailleurs, une mère qui se réjouit du » honheur de son fils, ou s'afllige de l'infortune de sa « pauvre fille ; sa satisfaction ou sa peine fera peu dim- ^ pression sur l'àme des spectateurs. Pour être louché
dos larmes et des plaintes de ce sexe, voyons une
> iunanle qui pleure la mort d'un amant, non pas uno 1' ft^mme (jui se désole à la perle d'un mari. La douleur i> (les maîtresses, tendre et précieuse, nous touche bien
> plus que raflliclion d'une veuve artilicieuse ou inté- ■' ressée, qui, toute sincère qu'elle est quelquefois, nous ^> donne toujours une idée noire des enterrements et de '^ leurs cérémonies lugubres. » Cette singulière opinion prouve au moins que Saint-Evremond n'est pas, comme d'autres partisans de Corneille, opposé à la peinture de l'amour dans la lrag('îdie -. Mais sa théorie sur les mères