I. Lysaiulre dans la Iragôdic d'Agésilas
"2. Agésilas.
;J. César dans la Mort de Pompée.
ï. Cornélie dans la même tragédie, Viriatc dans Serlonu-s.
» levoli veteris poetœ, et qui venait briguer des voix » contre lui jusqu'aux heures où l'on représentait ses » comédies :
« Occcpla res agi :
u Exclamât... »
Semblable en elï'et à ce vieil auteur, Corneille, nous l'avons vu, assistait à la première représentation de Britannicus. Un passage de la première préface nous apprend qu'il s'était récrié contre deux anachronismes relatifs à Britannicus et à Narcisse : « Britannicus n'en- » trait que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut: » on le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils » n'ont vécu. ^ n'aurais point parlé de cette objection, » si elle n'avait pas été faite avec chaleur par un homme » qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans » un empereur qui n'en a régné que huit, quoique ce » changement soit bien plus considérable dans la chro- » nologie, où l'on suppute les temps par les années » des empereurs. » Racine désigne ici bien clairement Corneille, et la tragédie à laquelle il fait allusion est celle d'/^^rac/ms^ où le règne de Phocas est prolongé do douze ans'. Nous avons condamné et nous condamnons encore ces représailles : les objections du vieux poète colportées par ses amis, les appréciations superficielles et injustes des critiques du temps n'auraient pas dû pousser jusque-là le jeune auteur de Britannicus.
1. Dans Serlorius, Sylla vit si.\ ans de plus que ne le veut l'histoire. Cet anachronisme brouille toutes nos idées sur cette époque ; Voltaire t'ait observer aussi (préface du Triumvirat) que Ptolémée, au moment de la mort de l'ompée, était un enfant de douze à treize ans, incapable de diriger une délibération, Cornélie, une femme de dix-huit ans, qui ne vil jamais César, n'aborda point en Egypte et lU' joua aucun rûle dans les guerres civiles. — Ici Corneille a suivi Lucain.
BIUTANMCU8. 18r.
Mais n'avons-nous pas le droit de réclamer poui' lui quelque indulgence et de plaider au moins les circonstances atténuantes? Quand on a lu les comptes rendus de Kobinet et de Boursault, peut-on se défendre de j)artager la douleur et l'irritation de Racine?
Robinet, dans sa lettre du 21 décembre 1001), annonce qu'il a vu Britannicus. Il daigne trouver que l'auteur est en progrès, au moins pour la pureté du langage, et il fait l'éloge de ces vers
D'un style magnifique, Et tous remplis de politique.
.\|)rès ces encouragements accordés à Racine qui a su profiter des leçons de ses maîtres, Robinet se récuse : car, lui aussi, il est poète tragique, et il a composé un BrilaiDÙcus. Il ne peut donc honnêtement juger pour le fond l'œuvre de son concurrent. Mais cette réserve, (ju'on pourrait croire inspirée par un sentiment de modestie, n'est qu'un prétexte pour amener l'éloge de sa pièce et pour en comparer les mérites avec les défauts choquants de celle de Racine :
Et je suis quasi près de croire
(Mais peut-être m'en fais-je accroire)
Que je l'ai tout au moins traité
Avec moins d'uniformité,
Que, plus libre dans ma carrière,
J'ai plus varié ma matière;
Qu'avecque plus de passion,
De véhémence et d'action,
J'ai su pousser le caractère
Et de Néron et de sa mère ;
Qu'en chaque acte, comme on a fait,
le ne finis pas le sujet
Faute de quelques vers d'attente
Pour joindre la scène suivante;
186 BRITANNICllS.
Que j'ai tout de même, à mon gré, Chaque incident mieux préparé.
Et qu'étant, dans la catastrophe, Un tant soit peu plus philosophe, Je ne la précipite point.
Ainsi cet homme, qui se refusait délicatement à juger l'œuvre de son rival, a trouvé moyen de critiquer et la monotonie du sujet, et la froideur des caractères principaux, et la conduite inhabile de l'action, où les actes ne sont pas liés, où les incidents sont mal préparés, où la catastrophe se précipite contre toutes les règles de Part. Au reste, si Robinet est franc, s'il déclare, sans fausse honte, qu'il a laissé loin derrière lui l'auteur l)opuIaire à'Andromaque, il n'est point cependant présomptueux : il a eu soin de reconnaître au début qu'?7 pouvait s'en faire accroire. Il renouvelle, en terminant, cette modeste concession :
Mais, comme j'ai dit, sur ce point, Il peut être que je me jlatle.
Accusez-le maintenant de s'estimer trop et de ne savoir j)as se tenir en garde contre la vanité et les illusions du poète !
La critique de Boursault n'est guère supérieure aux vers de Robinet; mais son compte rendu a du moins le mérite de nous faire connaître diverses circonstances de la première représentation de Britannicus. Ce récit forme l'introduction assez étrange d'un petit roman intitulé Arténiise et Poliante. L'auteur, homme enjoué et de belle humeur, commence sur ce ton badin : « Il » était sept heures sonnées à tout ce qu'il y a d'hor- » loges depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la porte « Saint-Antoine, et depuis la porte Saint-Martin jus-
» qu'à la porlc Saint-Jacques, c'osl-à-dire (ju'il était » sept heures sonnées par tout Paris, (|uand je sortis -> (lo riiôlel de Bourgogne où Ton venait de représenter » pour la première fois le liritiDinirus de M. Racine, » (jui ne menaçait pas moins (|ue de mort violente tous » ceux qui se mêlent d'écrire pour le théâtre. » L'aul''ur qui s'en est autrefois mêlé, lui aussi, mais « si peu •> que par bonheur il n'est personne qui s'en souvienne », était comme les autres en grande ap[)réhensiorr, <'[ <• dans le dessein de mourir duue plus honnête mort ') que ceux qui seraient obligés de s'aller pendre, il « s'était inis dans le parterre pour avoir l'honneur de >••
faire étoulTer ». Mais, contre son attente, il s est trouvé fort à son aise; car les marchands de la rue Saint-Denis, hahitnt's de rhùtcl de Bourgogne, selon Boursaull, s'étaient rendus « au spectacle du marquis de Cour- ') hofjer, qui ce jour-là justiliait publiquement qu'il était » noble ' ».
Ai)rès la line ironie de ce début, Boursault nous rend compte de la présence de (iOrneille « qu'il aperçut tout seul dans une loge », et de celle « d'un admirateur des nobles vers de llacinc » qu'il désigne par l'initiale II" et (pii est certainement Despréaux. Il croit railler bien spirituellement son ennemi le satirique, en décrivant les vives émotions que Hoileau manifestait pendant la représentation. « Son visage, qui au besoin passerait « pour un répertoire du caractère des passions, é|)OU- 1) sait toutes celles de la pièce l'une après l'autre, et se » transfoi'mait comme un caméléon, à mesure (juc les » acteurs débitaient leurs rôles. » Certes, on ne pouvait
1. Il s'agit d'une exécution capiUilc Le marquis de Courboyor, ^iMililliomme liu^uenot, condamné à mort pour unf dénonciation «mlomnieuse de lèse-majesté contre le sieur d'Annoy, i^nf la lAte trm- • liC'C en Grèvo, le vendredi 13 dtkîembrc IGG'.I.
188 BRITANNICLS.
faire mieux l'éloge et du spectateur, juge si sensible des beautés littéraires, et du poète, pour qui cette émotion était le plus bel hommage. Ni l'un ni l'autre ne durent être bien offensés de cette remarque, prétendue maligne, et de la phrase qui la concluait : « Je ne sais rien de )) plus obligeant que d'avoir à poiat nommé un fond de » joie et un fond de tristesse au très-humble service de » M. Racine. »
Boursault nous apprend ensuite un autre détail important : c'est l'existence, à l'hôtel de Bourgogne, d'un banc formidable où les auteurs se réunissaient « pour » décider souverainement des pièces de théâtre », autrement dit pour les soutenir de leurs applaudissements ou les faire tomber. Mais, cette fois, ils n'ont pas osé rester en groupe. De peur de se faire reconnaître, ils se « sont dispersés » ; ils contemplent la pièce incognito, (K désavouant d'abord, par crainte de la mort, leur glo- » rieuse qualité, puis rassurés par le troisième acte, et » enfin complètement ranimés par le cinquième, le plus » méchant de tous, qui eut pourtant la bonté de leur y> rendre tout à fait la vie ».
Boursault arrive, on le voit, à la critique de la tragédie contre laquelle il a déjà lancé, en passant, quelques traits. Des connaisseurs auprès desquels il était placé et dont il a écouté les sentiments ont trouvé les vers « fort épurés » ; mais <.( Agrippine leur a paru fière » sans sujet, Burrhus vertueux sans dessein, Britan- » nicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans » prétexte, Junie constante sans fermeté, et Néron cruel » sans malice. D'autres qui, pour les trente sols qu'ils » avaient donnés à la porte, crurent avoir la permission » de dire ce qu'ils en pensaient, trouvèrent la nouveauté )) de la catastrophe si étonnante el furent si touchés de » voir Junie, après l'empoisonnement de Britannicus,
BRITANNICUS. i
s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vostu, qu'ils ;iu- )> raient nommé cet ouvrage une tragédie ehrétienne, >i » on ne les eût assurés que Vesta ne l'était pas. »
Ces jugem«!nts ne paraissent pas dé[)lair(! à Roursaiilt; jiiais il va nous donner bientôt sa propre sentence. Kii olVet, après la représentation du chef-d'œuvre de Racine,
ou du moins de ce qu'on croyait qui le dût être \ rn)ursault est allé souper chez une dame de grande qualité et de grand mérite. Il devait y réciter des fragments «l'une nouvelle pièce; mais à son arrivée, on commenta par lui demander des nouvelles de celle qu'il venait de voir, et voici, nous dit-il lui-même, de quelle manière il parla : « Quoique rien ne m'engage à vouloir du bien » à M. Racine et qu'il m'ait désobligé sans lui en avoir « donné aucun sujet, je vais rendre justice à son ou- » vrage, sans examiner qui en est l'auteur. » Quels sont ces lorts de Racine envers Roursault? Est-ce d'avoir soutenu contre lui la cause de Molière ou de Boileau? Kst-ce d'avoir accueilli le Portrait du peintre par quelque mot piquant? .Nous l'ignorons; mais en dépit de cette généreuse et chrétienne théorie du pardon des injures, le ton de Roursault est celui d'un honnne prévenu et malveillant, et la sévérité blessante de son langage n'est pas justifiée par la solidité et la profondeur de ses jugements. 11 ne conteste pas l'éloge que ses voisins ont fait du style de la tragédie. Dès cette époque, il semble que la supériorité de Racine sur ce point soit reconnue- Robinet lui-même s'est incliné devant la pureté et la magnificence des vers. Roursault fait de même : « II est » constant (pie dans le Britannicus il y a d'aussi beauv » vers (ju'on en puisse laire, et cela ne me surprend y> pas; car il est impossible (|ue M. Racine en fasse de » méchants. » Cependant Roursault ne laisse pas de railler quelques exclamations ([ui lui semblent indigues
l'.K» BRITANNICUS.
du style de la poésie : « Ce n'est pas qu'il n'ait répété » en bien des endroits : Que fais-je, que dis-je, et quoi » qiCil en soit, qui n'entrent guère dans la belle poésie. » Nous voilà loin du galimatias que Subligny signalait dans les vers d'Andromaque ! En tout cas, il serait facile de répondre à Boursault que le style de la poésie drauiatique n'est pas celui de l'ode ou de l'élégie. Dans un genre où le poète doits'eflacer derrière ses personnages,, où ceux-ci s'entretiennent sur le ton d'une conversation noble et distinguée, mais le plus souvent familière, ces formes sont naturelles, et moins choquantes qu'une pompe et une élévation soutenues.
Boursault passe ensuite à l'examen de l'action, et il se borne à répéter à peu près ce qu'il a déjà dit dans le récit de la représentation : « Le premier acte promel )) quelque chose de fort beau et le second ne le dément « pas ; mais, au troisième, il semble que l'auteur se soit » lassé de travailler, et le quatrième, qui contient une ) partie de l'histoire romaine, et qui, par conséquent, )' n'apprend rien qu'on ne puisse voir dans Florus et « dans Coëlîeteau, ne laisserait pas de faire oublier qu'on » s'est ennuyé au précédent, si, dans le cinquième, la » façon dont Britannicus est empoisonné et celle dont » Junie se rend vestale ne faisaient pilié. » Comment t'oncilier l'intérêt que Boursault reconnaît au quatrième acte avec l'ennui de ces récits historiques, où le poète a pillé Florus et son traducteur et continuateur alors^ célèbre, CoëlTeteau? Comment expliquer ce jugement sévère sur le troisième acte, où les emportements d'Agrippine sont rendus avec une énergie si digne de Tacite, où le charme des explications de Britannicus et de Junie repose si doucement des fortes scènes qui précèdent, où, dans la rencontre dramatique des deux frères, des deuxri vaux. Racine a donné, quoi qu'on en
BIUTANNICUS. l'Jl
(lise, laiil do grandeur au jeune Brilannicus, où ii a retrouvé la force, la rapidité concise, les traits soudains, les répli(iues vives et frappantes du dialogue de Corneille? Eulin, si l'entrée de Junie dans le corps des vestales est une invention peu liistori(iue, et qui a le tort de faire penser au dénoùnient habituel des grandes passions et des grandes infortunes au xvii'^ siècle, (jui peut « faire pitié » à Boursault dans la mort de Hritannicus? Que Irouve-t-il de « si méchant » dans un récil presque entièrement traduit de Tacite? Sans doute, le cinquième acte a moins d'intérêt que les précédents, et, après le récit de la catastrophe, les scènes qui complètent le dénoùment paraissent un peu froides. Cependant il faut au moins excepter de cette condanmation les sublimes imprécations d'Agrippine; il faut aussi tenir compte des nécessités de l'action qui forçaient Racine i\ nous instruire du sort des divers personnages. « Pour » moi, dit le poète en repoussant cette critique, j'ai ') toujours compris que la tragédie étant l'imitation » dune aciion complète où plusieurs personnes concou- » rent, cette action n'est point finie que l'on ne sache « en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. » C'est ainsi que Sophocle en use presque partout ; c'est » ainsi que, dans VAntigone, il emploie autant de vers » à représenter la fureur d'Ilémon et la punition de » Créon après la mort de cette princesse, que j'en ai » employé aux imprécations d'Agrippine, à la retraite de » Junie, à la punition de Xarcisse et au désespoir de » Néron, après la mort de Brilannicus '. « La répons»' de Racine est juste, sans doute; mais lui-même il a re-
l . Première préface. Ce morceau n'est pas reproduit dans la seconde; ce qui semble prouver que Uacinc, après réflexion, acceptait, au moinî en partie, la critique.
connu plus tard que robjection n'était pas sans valeur; car il a supprimé la scène où Junie reparaissait. Il a fait mieux : dans ses tragédies postérieures, et surtout dans Mithridate, dans Phèdre et dans Athalie, il a rendu ses dénoûments plus rapides et plus frappants, sans <|u"ils soient moins complets. Le spectateur quitte le théâtre aussi bien instruit du sort de tous ceux qui l'intéressent; mais, pour lui donner celte satisfaction, le poète n'a pas eu besoin de diminuer l'effet de la catastrophe, de refroidir et d'effacer nos impressions. Il a gardé pour la Hn son coup le plus fort, et il nous renvoie tout pleins de la pensée du principal personnage et de l'émotion produite par son triomphe ou sa chute, sa récompense ou son châtiment'.
Après ces critiques, Boursault passe à l'éloge des acteurs. Mais que pense-t-il des caractères? Il faut croire (|u'il s'en tient au jugement de ses voisins du parterre; car il ne dit mot de cette partie importante de la tragédie. Ainsi, ni la ligure énergique et passionnée d'Agrippine, ni la mâle et simple vertu de Burrhus, ni la cruauté encore timide de .Xéron et le rapide développement de ses mauvaises passions, ni la scélératesse profonde et terrible de Narcisse, n'ont trouvé gràcedevant Boursault. N'avons-nous pas le droit après cela de reléguer sa critique au rang de celle de Robinet, et de confondre dans un pareil mépris le compte rendu du gazetier et celui du poète nouvelliste? Pour comble de ressemblance, Bour-
1. D'après le Bolœana, Boileau blâmait aussi ce dénoiiment, ou <lii moins la retraite de Junie. Il disait encore que Britannicus est irop petit devant -Néron. Nous avouons que cette dernière critique nous parait peu fondée : Britannicus n'est pas si liumble et si timide <|u'on l'a prétendu, et il brave fièrement Néron au troisième acte. Au reste, le bolœana, comme tous les recueils du même genre, ne mérite p;is une confiance entière.
BRITA^NICIIS. 193
sailli, comme llobinel, joindra bienUH la pratique à la théorie. Il devien Ira, lui aussi, poète (ragi(jue, et ses pièces de Germrnikm et de Marie Stuart enseigneront à Racine les véritables règles et (a véritable pcrlection de l'art.
Trouverons-nous dans les œuvres de Saint-Kvremond une appréciation plus sérieuse? La lettre où il donne à iM. de Lionne son sentiment sur Brilannicus n'est pas plus satisfaisante que celle où il jugeait Andromaque. On y trouve encore ces restrictions singulières qui ressemblent au désir de ménager tous les partis : « Britan- » nicm, dit-il, passe, à mon sens, V Alexandre et ï'Andro- » maque; les vers en sont plus magnifiques, et je ne » serais pas étonné qu'on y trouvât du sublime. » Et lui-même, qu'en pense-t-il? n'a-t-il pas d'opinion formée sur ce point, ou a-t-il peur de se compromettre en l'exprimant? Un outre, est-ce bien la magnificence qui caractérise le progrès du style de Racine dans sa tragédie? Les mériteà éminents qu'il convenait d'y signaler n'était-ce pas une simplicité nerveuse, une vigueur bien ménagée, une concision digne de Tacite? Du moins le critique ne reproche pas, comme Boursault, à la pièce de n'être <|ue de l'histoire romaine mise en vers. Mais il fait à Racine une autre querelle ; il accuse vivement l'horreur du sujet et l'aversion qu'inspirent les principaux personnages : u Je déplore le malheur de cet au- » teur d'avoir si dignement travaillé sur un sujet qui ne » peut souffrir une représentation agréable. Kn effet, » l'idée de Narcisse, d'Agrippine et de Néron, l'idée, » dis-je, si noire et si horrible qu'on se lait de leurs « crimes, ne saurait s'effacer de la mémoire du specta- » teur, et quelques efforts qu'il fasse pour se défaire de >■> la pensée de leurs cruautés, l'horreur (ju'il s'en forme « détruit en quelque manière la pièce. » N'y a-l-il donc
i94 HHITANNICIS.
pas aussi des scélérats dans le théâtre de Corneille, à commencer par llodogune? Saint-Évremond, qui défend ce personnage contre M, de Barillon, ne fonde-t-il pas son apologie sur d'excellentes raisons? « Pourquoi, dit- » il, bannir de notre scène Rodogune, et y recevoir avec )) applaudissements Electre et Oresle? Pourquoi Atrée y » fera-t-il servir à Thyeste ses propres enfants dans un » festin? Pourquoi Néron y fera-t-il empoisonner Bri- » tannicus? Pourquoi Hérode, roi des Juifs, roi de ce )i peuple aimé de Dieu, fera-t-il mourir sa femme? Pour- » quoi Anmrat fera-t-il étrangler Roxane et Bajazet? » D'accord; mais Saint-Evremond ne songeait pas, en écrivant ces lignes, qu'il avait condamné Britannicm. En s'appuyant sur cet exemple, il nous apprend luimême quelle valeur il faut accorder à des critiques si légèrement faites et si facilement oubliées.
Les attaques dont nous avons rendu compte ne sont pas les seules qu'ait provoquées la tragédie à sa naissance : les deux préfaces de Racine prouvent qu'il y en avait eu d'autres plus précises. La première porte sur le caractère de Néron, trop cruel selon les uns, trop bon selon les autres. Racine n'a pas de peine à repousser cette accusation contradictoire : « Il ne faut, dit-il aux » premiers, qu'avoir lu Tacite pour savoir que, si Né- » ron a été quelque temps un bon empereur, il a tou- » jours été un très-méchant homme... J'avoue, répond- » il aux seconds, que je ne m'étais pas formé l'idée » d'un bon homme dans la personne de Néron : je l'ai » toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un > monstre naissant : il n'a pas encore mis le feu à » Rome, il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses^ » gouverneurs : à cela près, il me semble qu'il lui )' échappe assez de cruautés pour empêcher que per- » sonne ne le méconnaisse. » La seconde préface com-
BlUTANNiCUS. 195
plèle celle apologie : « Néron a en lui les semences de « tous les crimes; il commence à vouloir secouer le » joug... II cache sa haine sous de fausses couleurs... » C'est un monstre naissant, qui n'ose encore se décla- « rer et qui cherche des couleurs à ses méchantes ac- >■> lions. »
(Vest par Tacite que Racine réfute ceux qui l'accusaient d'avoir fait de Narcisse « un lr»>s-méchant homme » et le confident de Néron ». (îet affranchi avait, dit l'historien, une conformité merveilleuse avec les vices encore cachés du prince, cujus abditis adliuc vitiis mire l'ongruebaty et si, à l'avènement de Néron, Agrippine le força à se tuer, ce fut malgré Néron'. Cette sympathie autorisait suffisamment, selon nous, le changement que Uacine s'est permis d'apporter ici à l'histoire. Même sans alléguer les anachronismes que s'est pennis Corneille, il est facile de répondre aux ohjections des contemporains, reproduites depuis par l'ahbé Dubos- et par bien d'autres. Narcisse n'est pas un de ces personnages (}ue leur importance et leur célébrité commandent au poète de respecter rigoureusement. Ce sei'ait, de sa part, une faute grave d'abréger ou d'étendre la vie d'Alexandre ou de César; mais, pour une figure secondaire, il a droit de réclamer un peu de la liberté due à l'invention dramatique. Pourvu qu'il ne dénature pas le caractère du uersonnage, pourvu que les actions qu'il lui prèl»^ soient en rapport avec sa vie tout entière, pourvu qu'en prolongeant ses jours il n'altère pas un événement important de l'histoire, sa licence est très-légitime.
(hi peut en dire autant de la mort de Hritannicus. (Qu'importe que le jeune prince ail péri deux ou quatre