CHAPITRE lY
BÉRÉNICE (21 nov. 1670).
La Bérénice de Raciae et le Tite et Bérénice de Corneille. — Compte* rendus de Robinet. — Critique de Bérénice par Villars et réfutation de cette critique par Subliguy. — Critique de Tite et Bérénice par Villars. — Jugement de Saint-Évremond sur les deux pièces. — Comédie critique de Tite et Titus ou les Bérénices. — Parodie de Bérénice à la comédie italienne.
Nous navons pas à revenir sur l'origine de cette tragédie ni sur les circonstances qui en firent l'occasion d'une rivalité directe entre les deux plus grands poètes tragiques de la France. La princesse qui, attirée, dit-on, à ce sujet par des sentiments personnels et par un retour sur sa propre situation, l'avait suggérée à la fois à Corneille et à Racine, et qui avait voulu ménager à la cour comme à elle-même le plaisir de cette lutte involontaire, avait cessé de vivre quand les deux pièces furent représentées. Il n'est pas douteux que son suffrage n'eût été de tout point favorable au plus jeune des deux concurrents, et que l'œuvre élégante et délicate de Racine n'eût complètement satisfait son désir et ses espérances. En effet, si cette tragédie nous paraît aujourd'hui inférieure aux autres ouvrages du poète, il faut avouer qu'elle réunissait alors toutes les conditions du succès. L'amour y remplit toute l'action, et cet amour, plein de grâce et d'effusion, sinon d'énergie et de véhémence, n'en était que plus conforme au goût
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d'une cour toute occupée, elle aussi, d'intrigues galantes, de passions délicates et ingénieuses*. Le naturel et l'harmonie d'un style enchanteur ajoutaient encore au charme de ces peintures où l'on aimait à se reconnaître; et, pour achever l'effet de ces heaux vers, on pouvait souvent les appliquer au souverain, alors entouré de tous les prestiges de la jeunesse et de la heauté, de la gloire et de la puissance. On songeait à lui quand Bérénice décrivait avec tant d'émotion Téclat de son amant* :
Cette pourpre, cet or qui rehaussait sa gloire, Et ces lauriers encdr témoins de sa victoire ;
quand elle montrait ces yeux
Qu'on voyait venir de toutes parts • Confondre sur lui seul leurs avides regards;
(|uand elle peignait
Ce port majestueux, cette douce présence.
Et c'était encore vers le roi que se portaient toutes les pensées, lorsque Bérénice, après ce tahlcau où s'était complu son amour, s'écriait avec une douce ivresse :
Ciel ! avec quel respect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi ! Parle ! peut-on le voir sans penser, comme moi. Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître. Le monde en le voyant eiit reconnu son maître?
1. M. Cousin, dans sa passionnée et piquante Histoire de la jeunesse de M"* de LongtieviUe, rapproche avec raison la Bérénice des charmants ouvrages de M""" de La Fayette, Za'idc et la Princesse de Clèves.