‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 100 sur 151 · Lettre du 25 février 1G · texte numérisé non relu

Lettre du 25 février 1G

tèie de Milhridate ; mais n'a-t-il pas toute licence, et n'est-il pas, quoi qu'il fasse, assuré de plaire? « Quoi- » qu'il ne se soit quasi servi que du nom de MithrIdatOy » et de ceux des princes ses fils et de celui de Monimc, » il ne lui est pas moins permis de changer la vérité des » histoires anciennes pour faire un ouvrage agréable, » qu'il lui a été d'babiller à la turque nos amants et nos » amantes. Il a adouci la grande férocité de Mithridate, » qui avait fait égorger Monime sa femme, et, quoique 9 ce prince fût barbare, îi Ta rendu en mourant un des » meilleurs princes du monde. 11 se dépouille en faveur » d'un de ses enfants de l'amour et de la vengeance, » qui sont les plus violentes passions où es hommes » soient sujets, et ce grand roi meurt avec tant de » respect pour les dieux qu'on pourrait le donner pour » exemple à nos princes les plus chrétiens. i> Visé conclut par des louanges ironiques comme son début : « Ainsi M. Racine a atteint le but que doivent se pro- > poser tous ceux qui font de ces sortes d'ouvrages, et » les principales règles étant de plaire, d'instruire et de » toucher, on ne saurait donner trop de louanges à cet » illustre auteur, puisque sa tragédie a plu, qu'elle est » de bon exemple, et qu'elle a touché les cœurs. » Il semble que ce dernier trait soit une allusion à la préface de Bérénice. Racine y disait à propos des règles, au nom desquelles on attaquait sa pièce : « la principale » règle est de plaire et de toucher; toutes les autres ne » sont faites que pour parvenir à cette première. » A la règle de plaire et de toucher. Visé ajoute à dessein celle d'instruire. Mithridate l'a si bien remplie! La mort de ce roi est si chrétienne, et la tragédie tout entière, qui nous enseigne à vaincre les passions les plus violentes, est de si bon exemple !

Voyons cependant ce qu*il faut penser des deux cri-

tiques de Visé. Certes elles sont graves, et Racine était bien loin d'y souscrire, lorsque, dans sa première préface, après avoir rappelé la célébrité de son héros « dont » la vie et la mort font une partie considérable de This- » toire romaine, » il écrivait cette phrase : « excepté • quelques événements que j*ai un peu rapprochés par » le droit que donne la poésie, tout le monde reconnaîtra » aisément que j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de » fidélité. » Il se croyait bien sûr de- Tassentiment des lecteurs ; car, sans s'arrêter à prouver cette assertion, il justifia seulement par l'autorité de Florus, de Plutarque, de Dion et d'Appien, le dessein moins connu de Mithridate, et signala l'influence de ce plan gigantesque sur 1j révolte de Pharnace et de l'armée, et sur la mort du héros.

Mais apparemment la critique de Visé avait trouvé des approbateurs; car Racine, dans l'édition de 1676, ajouta à sa préface plusieurs passages destinés évidemment, bien que le ton ne soit pas celui d'une apologie ni d'une réplique, à défendre les points contestés de sa tragédie. Le premier paragraphe fut fortifié des lignes suivantes : « îf n'y a guère d'action éclatante dans la vie D de Mithridate qui n'ait trouvé place dans ma tragé- » die. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en jour » les mœurs et les sentiments de ce prince, je veux dire » sa haine violente contre les Romains, son grand cou- » rage, sa finesse, sa dissimulation, et enfin cette jalou- » sie qui lui était si naturelle, et qui a tant de fois coûté » la vie à ses maîtresses. » A l'appui du dessein prêté à Mithrîdate, le poète apporta encore une citation de Dion Cassius * ; enfin il passa en revue les trois autres personnages de sa tragédie, Monime, Xi phares et Pharnace,

i. Paragraphe 5 de la Préface.

m mithridâte.

pour alléguer ses autorités^. Le caractère de Monime lui a été fourni par Plutarque, et Racine justifie par une citation de cet auteur les traits nobles et touchants qu'il a donnés à son héroïne. Il est vrai que ce passage même, où la triste mort de Monime est racontée, dépose contre la fidélité historique du dénoûment, et confirme, au moins sur un point, la critique de Visé : depuis longtemps, à l'époque où Racine place son action, Monime avait péri victime de la féroce jalousie de son époux.

Racine prouve ensuite Texistence historique de Xiphares et de sa mère Stratonice, qui livra à Pompée les trésors de Mithridâte. Mais a-t-il eu le droit de prolonger la vie du prince qui, suivant le témoignage de quelques auteurs, fut enveloppé dans le châtiment de sa mère? Racine se borne à cette phrase : < Il y a des historiens » qui prétendent que Mithridâte fit mourir ce jeune « prince pour se venger de la perfidie de sa mère. » Mais il ne cite pas, sans doute faute de les avoir trouvés, ceux qui s'écartent de cette opinion. Il est plus fort en parlant de Pharnace; il prouve facilement que le ca-r ractère de ce personnage et son rôle dans la tragédie sont conformes aux récits des historiens. ^

Restent donc deux points où l'histoire, de l'aveu plus ou moins formel de Racine, a été changée: l'existence de Monime et sans doute celle de Xipharès à Tépoque de la mort de Mithridâte; leur place au milieu des événements qui accompagnent et précipitent le dénoûment. Il s'agit de voir si cette altération de l'histoire est une grande faute, et si elle n'est pas autorisée par ce que Racine appelle le droit de la poésie. Or le butde sa tragédie, c'est de retracer le caractère de Mithridâte, c'est de nous dépeindre sa mort. Sur ces deux points

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