‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 101 sur 151 · Paragraphes 6, 7, 8 et · texte numérisé non relu

Paragraphes 6, 7, 8 et

essentiels le poète était astreint à une fidélité rigoureuse; il fallait que les paroles, les sentiments^ la conduite du terrible monarque fussent eu rapport avec les récits et les portraits de tant d'historiens; qu'on le vit avec a sa » haine violente contre les Romains, son courage, sa » finesse, sa dissimulation, sa jalousie. » 11 fallait que Pharnace parût comme le lâche protégé de Rome, comme le fils perfide qui précipite la mort de son père, et reçoit ' sa part des dépouilles ; il fallait que cette trahison fit la catastrophe. Des faits si connus ne pouvaient être changés. Mais qu'à ce fond historique Racine ait mêlé un drame intime, que les démêlés politiques du père et du fils se compliquent dans la pièce d'une rivalité d'amour, que ce nouveau motif de haine et de vengeance soit entré dans le crime de Pharnace, qu'importe, si cette complication n'amène aucune invraisemblance, si elle permet de peindre certains côtés du caractère de Mithridate et de marquer plus fortement les autres, si les personnages introduits pour le besoin de ce drame sont historiquement possibles, si leur position, leur caractère sont dans les convenances du sujet et dans la couiCur du temps, enfin, si leur part dans l'action peut se concilier avec les récits de l'histoire?

Mais le caractère même de Mithridate est-il vrai, et Racine qui en fait ressortir la fidélité a-t-il raison contre les critiques de Visé? On a rarement contesté l'expression vigoureuse et saisissante que l'auteur a su donner à la haine du monarque contre les Romains, à son infatigable et intrépide audace, à la gi*andeur et à la puissance de ses plans. Sans doute un illustre écrivain de nos jours ^ s'est plu à rabaisser le beau discours du troi*

1. M. Cousin, Du vrai, du beau, et du bien: « La scène si vantée • de Mithridate exposant son plan de campagne à ses ÛIs est un

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sième acte, si fortement pensé et écrit, si nourri d'arguments solides, de faits précis, de souvenirs et de preuves historiques, en outre, comme Racine le remarque, si intimement lié à Taction *■ ; il la dédaigneusement rejelé au rang des morceaux de rhétorique. Mais peut-être estil permis de ne pas se rendre à cette condamnation sévère, prononcée en passant, sans exposé de motifs, sur le ton d'un décret plutôt que d*un jugement. Nous osons le croire, cette scène, admirée depuis deux siècles, n'est pas indigne de Corneille; aussi bien que le discours d'Agrippine, elle pourrait être balancée avec les scènes politiques et militaires de Cinna, de Sertorius et de la Mort de Pompée.

On a plus souvent critiqué cette passion dont la violence, peu naturelle chez un vieillard, fait de Mithridatc le rival de ses deux fils, et surtout l'artifice auquel il s'abaisse pour surprendre les sentiments de Monime et de Xipharès. Sur le premier point, l'histoire de toute la vie de Mitbridate, cette jalousie féroce qui lui fit tant de fois sacrifier ses maîtresses, les mœurs de l'Orient, donnent gain de cause à Racine : sans ce trait important, son tableau eût été moins original, moins exact et nioins complet. Nous croyons que le second trait n'est pas moins conforme au génie de l'homme et de la nation, à cet esprit de dissimulation propre au farouche guerrier, et dont l'histoire moderne de l'Orient offrirait tant d'exemples fameux. Des dominateurs, non moins l'edoutables que Mithridate, ont été aussi astucieux et,

• morceau de la plus belle rhétorique qui ne peut entrer en parallèle » avec les scènes politiques et militaires de Cinna, de Sertorius, sur* t tout avee la première scène de la Mort de Pompée.

1. I J*ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet; je m'en

• suis servi pour faire connaître à Mithridate les secrets sentiments

• de ses deux fils, etc. »

si l'on veut, aussi bassement perfides, en attirant dans leurs pièges les ennemis qu'ils voulaient détruire. Mais cette astuce est terrible comme celle du tigre : on ne songe pas à en rire, parce qu'on tremble pour les malheureux qu'elle menace. On déteste le bourreau, on a pitié de la victime; la situation est saisissante et Témotion vraiment tragique. Ne peut-on pas répondre ainsi à Fonteneile et à ceux qui, après lui, ont critiqué l'artifice de Néron et celui de Mithridate? La comparaison même d'Harpagon et de Mithridate n'est-elle pas le triomphe de Racine? La position semble la même; mais quelle différence dans le caractère des hommes et dans les conséquences de l'artifice! Aucun danger ne menace Cléante et Marianne ; Monime et Xipharès, comme Britannicus et Junie, sont sous le coup de la mort. La jalousie d'Harpagon est désarmée et impuissante; celle de Mithridate et de Néron déchire et tue. On peut le dire avec Voltaire * : « L'une amuse, réjouit, fait rire les hon- » nêtes gens; l'autre attendrit, effraye, fait verser 'des i> larmes. t> L'une est du ressort de la comédie, l'autre rentre de droit dans le domaine du poète tragique.

Quant à la critique de Visé sur le dénoûment, elle a bien peu de valeur. En dépit des spirituelles plaisanteries du gazetier sur la fin chrétienne du héros, il est bien vrai que les plus violentes passions se calment en face de la mort, et qu'à ce moment suprême, l'âme s'élève et s'épure, la raison reprend ses droits et dompte les plus impérieux mouvements du cœur. De plus, Mithridate récompense en Xipharès Thérilier de sa haine contre liome, l'espoir de sa vengeance, le fils généreux qui a immolé son amour à son devoir, qui a exposé ses jours pour sauver des mains des ennemis un père em-

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