Préface de Mariamne* i. Acte III, 8c
Vous n*aYiez pas encore atleint Tàge où je touche, Déjà plus d*un tyran, plus d*un monstre farouche, A\ait de votre bras senti la pesanteur.
Et moi, (Ils inconnu d*un si glorieux père,
Je suis même encor loin des traces de ma mère.
A son tour THippolyte de Pradon rougit de ne s'être encore signalé qu'à la chasse ' :
A mon âge, Thésée avait purgé la t(frre
De cent monstres cruels qui lui faisaient la guerre.
Cependant jusqu*ici ma stérile valeur
D*un vil sang répandu ne peut me faire honneur.
Mon nom, à peine écrit sur Técorce des arbres,
N*est point encor gravé sur Tairaiu ou les marbres,
Et le nom d'Hippolyte et ses plus grands exploits
Sont connus seulement aux échos de ces bois.
Nous arrêterons ici ces rapprochements qu'on pourrait multiplier; nous consentirons même à expliquer par une imitation commune de Sénèque la ressemblance de la déclaration de Phèdre, de la réponse d'Hippolyte, du récit de la mort du jeune homme dans les deux pièces. Et pourtant bien des vers, bien des hémistiches, font penser à Racine *, et Fauteur semble avoir suivi ce mo-
i. Acte n, se. s.
i. Une montagne d'eau» s'ëlançant vers le sable,
Bitule, s'ouvre, et vomit un monstre ëpoumntable. Sa forme est d'un taureau ; ses yeux et ses naseaux Répandent un déluge et de flammes et d'eaux ; De §es longi beuglements les rocher* retentiueni, ■ Jusqu'au fond des foréls les cavernes gémissent. Dans la vague écumante il nage on bondissant, Et le flot irrité le suit en mugitsant.
Mais ses chevaux fougueux que le monstre intimide Ne reconnaiitent plui de maître ni de guide.
Peut-on lire ces vers sans se demander si Pradon n'avait pas sous les yeux e récit de Racine?
dèle de beaucoup plus près que Sénèque et Euripide.
Hais comment put-il connaître la tragédie? Sans doute, ses amis et lui trouvèrent moyen d'assister aux lectures que Racine en fit dans les derniers mois de Tannée 1676. Chacun des membres de la cabale nota dans sa mémoire les principales situations, s'appliqua à saisir au vol quelques traits saillants, à retenir quelques vers, et ce précieux butin porté au trésor commun ne fut pas perdu pour le poète. Qui sait même si Ton n'acheta pas les communications de quelque comédien, si Ton ne trouva pas des arguments assez forts pour obtenir la copie complète ou partielle de la tragédie? Le témoignage de M"" Deshoulières fortifie ces soupçons, puisqu'elle avoue que Pradon a doublait la tragédie de Racine sur le récit qu'il en avait ouï faire », puisqu'elle parle de la « cabale qui favorisait ce poète contre M. Racine ». Quant à Pradon, le plagiat était dans ses habitudes; trop souvent, dans ses deux premières pièces, il avait copié Racine pour s'être fait scrupule de profiter des ressources dues à l'activité et aux persuasives sollicitations de ses protecteurs.
La rivalité de Pradon, les manœuvres de ses amis, Tinsolence de sa préface, ne furent pas les seuls dégoûts de Racine. Il eut encore à subir la critique prétentieuse et pauvre de Subligny, l'ineptie de ses reproches et de ses éloges, son absurde et solennelle affectation d'impartialité. Subligny commence sa Dissertation sur les tragédies de Phèdre et Hippolyte par des allusions aux intrigues et aux querelles dont nous avons fait* l'histoire; c'est tout ce bruit qui l'a décidé à dire son mot sur les deux pièces. D'ailleurs,. il daigne reconnaître que la lutte entre les deux champions n'est pas égale. Cependant l'audace de Pradon n'en est que plus noble : il aura l'honneur d'avoir délié un si fameux adversaire.
Mais que pense Subligny du procédé même de Piadon? Dans une longue pérrode aussi lourde qu'elle est prétentieuse, il donne à entendre que Racine a bien pu s'attirer par quelques torts cette rivalité ; et sa phrase, sous forme de prétention, renfenne plus d'une insinuation contre le grand poète. Il n'ose prononcer entre les deux adversaires ; il n'ose décider si la pauvre et plaie tragédie de Pyrame et Thisbé a pu réellement alarmer l'auteur de tant de chefs-d'œuvre; si la chute de Tamerlan ne s'explique pas facilement par l'ineptie ûb la conception et la faiblesse pitoyable des vers, sans que Racine 'ait cabale contre l'ouvrage. Il lui faut de la complaisance pour admettre que les deux principales actrices aient décliné la redoutable concurrence de la Champlneslé. II ne comprend pas qu'une femme de talent ait refusé le rôle ridicule et faux de la Phèdre de Pradon, et qu'avec un tel désavantage elle ait craint d'aO'ronter la comparaison d'une grande comédienne, dont une création sublime allait soutenir et élever encore le talent !
Après ces longs préliminaires, Subligny commence l'examen des deux pièces ; et d'abord il en condamne le sujet qu'il trouve peu propre au théâtre français. L'exemple d'Euripide et de Sénèque ne justifie pas Racine et Pradon ; car, chez les païens, Phèdre était moins criminelle que chez nous : a c'était un article de foi » qu'elle n'avait ni le pouvoir ni la liberté de résister à » ses impulsions dominantes. » En bonne justice, Subligny n'aurait pas dû étendre ce reproche à la pièce de Pradon, dont Théroïne, malgré les singuliers remords que lui prête l'auteur, n'est ni adultère ni incestueuse. Au reste, Subligny semble bientôt se raviser et démentir son premier reproche; car il n'approuve pas l'auteur d'avoir altéré un sujet si connu : a II fallait, dit-il, le l^ traiter dans son affreuse vérité ou ne le point traiter
su PHËDRE.
» du tout. • II reconnaît que Pradon « en craignant d'en» » freindre les lois de la modestie ou de la bienséance, a » violé les règles du théâtre et du bon sens. » Nous ne serons pas aussi sévère que le critique sur le respect dû à la mythologie. Nous ne croyons pas, comme lui, que changer de telles traditions ce soit choquer le bon sens et manquer aux règles du théâtre ; mais nous répéterons qu'en s'écartant du sujet donné par la mythologie, Pradon a ôté à sa pièce toute raison d'être. Dans la position où il place ses personnages, les combats et les remords de Phèdre, sa terreur à la nouvelle du retour de Thésée, l'accusation calomnieuse qu'elle intente elle-même contre Hippolyte, les imprécations et la vengeance de Thésée, sont inconcevables, monstrueux, absurdes. L'auteur ne se tire de ces impossibilités qu'en oubliant à tout moment son sujet, en faisant parler sa Phèdre comme si elle était et se croyait la femme de Thésée.
Revenons à la censure du sujet tel que l'a développé Racine. « L'idée d'inceste, dit le critique, glace nos » cœurs. J'ai vu les dames les moins délicates n'entendre t les mots dont cette pièce est farcie qu'avec le dégoût » que donnent les termes les plus libres, et je trouverais » M. Racine fort dangereux, s'il avait fait cette odieuse n criminelle aussi aimable et autant à plaindre qu'il en » avait envie, puisqu'il n'y aurait point de vice qu'il ne » pût embellir et insinuer agréablement après ce succès.» Était-ce donc la première fois que l'inceste était produit sur la scène française, et Subligny avait-il oublié Y Œdipe de Corneille? Non, sans doute; car il cite un peu plus loin cette tragédie pour y prendre un argument contre Racine : a Le grand génie qui a mis Œdipe sur notre s théâtre a eu soin de ne plus le faire voir, dès qu'il est > convaincu de son crime. » Mais la conviction des spectateurs ne devance-t-elle pas celle d'Œdipe? Dès que
celui-ci paraît sur la scène, ne sait-on pas ce qu'il est et dans quel abtme les destins Font précipité? Et pourtant on supporte sa vue, on supporte celle de Tinfortunée Jocaste. Pourquoi donc frémirait-on en contemplant Phèdre, qui n'a pas assouvi sa passion, mais qui en rougit et la cache, qui veut mourir c pour ne point faire » un aveu si funeste >, qui, dans cette confidence môme arrachée par les larmes et les prières d'Œnone, nous peint si vivement ses combats, son horreur d'ellemême? Subligny la traite A*odimie criminelley et pourtant ce n'est qu'à la nouvelle de la mort de Thésée qu'elle se permet une espérance, qu'elle hasarde une démarche. Sa déclaration même n'est pas complètement volontaire; ce n'est pas de sang-froid qu'elle marche au-devant du péril où elle succombe. L'auteur a ménagé avec un art admirable cette pente où elle glisse et qui la mène c à franchir les bornes de Taustère pudeur ». Jusqu'ici, quoi qu'en dise Subligny, si elle n'est pas aimable, elle est du moins bien à plaindre, et nous la jugeons plus malheureuse encore que coupable.
Mais la calomnie dont Hippolyte est victime? Avec quelle habileté Racine a rejeté sur Œnone ce qu'elle a de plus odieux I Comme il a su atténuer le crime de Phèdre, d'abord par le trouble où la jette la vue d'Hippolyte, puis par la démarche qu'elle tente pour détromper Thésée, puis par la nouvelle de cet amour qui change brusquement le cours de ses idées, arrête l'aveu déjà sur ses lèvres, et l'arrache un moment à ses remords pour la jeter dans toutes les angoisses, dans toutes les fureurs de la jalousie! Et ensuite quel retour déchirant sur sa*conduite, quelle horreur pour ses crimes 1 de quelles malédictions elle accable et Œnone et elle-même! Quelle leçon dans ces douleurs d'une âme si cruellement torturée par sa passion, même avant
qu'elle s'en punisse par un humiliant aveu et par la mort! N'en déplaise à Subligny, nous croyons que Racine, sans nous donner de sympathie pour le crime de Phèdre, a réussi à nous attendrir sur sa personne, à nous faire plaindre une coupable qui se condamne et se châtie elle-même si sévèrement. Nous croyons de plus que ces peintures n'ont pas pour effet c d'embellir le vice et de » l'insinuer agréablement ». Nous dirons plutôt avec Racine, appuyé de Boileau et même du sévère Ârnauld, qu'on en reçoit une impression utile et morale; car c les moindres fautes y sont sévèrement punies, la seule
> pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur
> que le crime même; les passions n'y sont présentées
> aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles » sont cause ; et le vice y est peint partout avec des cou-
> leurs qui en font connaître et haïr la difformité ^ 2> Après la condamnation du sujet, Subligny examine
comparativement les caractères dans les deux pièces. Il commence par Thésée, et trouve celui de Racine c trop
> crédule et trop imprudent II ne songe pas que l'auteur n'a pas voulu présenter Thésée comme un personnage parfaitement sage et mattre de lui. Pour le succès de la calomnie, ne fallait-il pas lui donner un caractère violent et emporté? Enfin Thésée pouvait-il refuser créance au crime d'Hippolyte sans tomber dans le soupçon d'un crime plus monstrueux encore et moins croyable? L'accusation, dit Subligny, est bien mieux motivée et plus forte dans Sénèque et dans Euripide. Sans doute, puisque d'un côté c'est Phèdre elle-même qui vient sans pudeur accuser un innocent, et que de l'autre, la mort de la reine, les tablettes accusatrices qu'elle a laissées, sont des preuves qui semblent irréfu-
i. Préface de Phèdre.
tables. Dans les id^es des anciens, où Phèdre n*est qu'une victime de la colère de Vénus et un instrument de sa vengeance contre Hippolyte, cette conduite s'explique; c'est une dernière conséquence du délire dont la déesse a frappé la reine. Mais, chez les modernes, une telle conception eût-elle été supportable? et n'est-ce pas alors que Subligny eût pu traiter l'héroïne de Racine d'odieuse criminelle?
Subligny juge le Thésée de Pradon « un peu meil- » leur », et sa crédulité « un peu mieux fondée ». Cependant, à son avis, tous les incidents imaginés par l'auteur sont « grossiers et très faibles, et traînent dans » les farces les plus triviales ». Enfin, oublie-t-il que le Thésée de Pradon n'est que le fiancé de Phèdre? En appelant sur son fils, par un simple motif de jalousie, une mort infaillible, n'est-il pas le plus cruel et le plus odieux des pères ?
Arrivé au caractère de la Phèdre de Racine, Subligny se borne à reproduire, avec plus de violence, sa première condamnation. « C'est, dit-il, une forcenée. » M. Racine lui donne trop d'amour, trop de fureur et » trop d'effronterie.» — Et ce critique sévère admire sans réserve la Phèdre de Sénèque, misérable dévergondée qui se complaît dans ses crimes, qui va, devant le cadavre d'Hippoiyte tué par sa calomnie, accabler Thésée d'invectives, et lui demander compte du sang qu'elle-même a fait répandre! Il admire beaucoup la retenue de la Phèdre d'Euripide c qui meurt de dépit et D de honte parce que sa nourrice a révélé sa passion à )> Hippolyte » ; et il ne songe pas que cette femme si réservée imagine, exécute la calomnie la plus abominable, car elle est sans retour, sans rétractation possible, et la mort lui donne la plus forte des sanctions. Au reste, Subligny, injuste pour la Phèdre de Racine, traite
i^ussi durement que nous le pourrions faire celle de Pradon : « On ne sait ce qu'elle est, ni ce qu'elle dit ; » elle n'a point de caractère arrêté ; sa politique est sans » fondement, et toutes ses actions, aussi . bien que ses » discours, ne signifient aucune chose. »
Le critique n'est pas mécontent de l'Aricie de Racine. Quant à celle de Pradon, il ne l'épargne pas plus que sa Phèdre. « M. Pradon, dit~il, ne lui a pas donné un » caractère assez judicieux; c'est elle qui fait l'amour à » Hippolyte, qui lui dit tout ce qu'il devait dire de plus
> tendre, et elle découvre comme une étourdie sa
> passion devant Phèdre, par un mot que la personne la p moins raisonnable n'aurait pas prononcé. :» Il faut avouer qu'Aricie n'a guère de retenue, et qu'elle répond avec un empressement bien peu déguisé à la déclaration d'Hippolyte. Il faut avouer aussi qu'elle trahit bien ridiculement devant Phèdre l'amour qu'elle a dissimulé jusque-là ; et l'on ne pouvait imiter avec plus d'ineptie la terrible situation d'Atalide. Phèdre, abusée par sa confidente et par Hippolyte lui-même, se croit aimée du jeune homme. Elle raconte qu'elle a vu le père en présence du fils, et que celui-ci, fort habile apparemment k feindre un amour qu'il ne sent pas, n'a pu se contenir même devant Thésée :
Son désordre a fait voir un feu qu'il voulait taire.
Thésée est pénétrant, il a paru surpris
De trouver de Tamour dans les yeux de son fils.
Un grand danger menace donc Hippolyte. Mais Aricie sait fort bien que les soupçons de Thésée sont imaginaires- Elle sait qu'un mot de son amant ou d'ellemême dissipera les doutes du roi, et même assurera leur union : car, dans la pièce de Pradon, la princesse
iJÈ
n'est pas le dernier rejeton d'une famille proscrite, et Thésée tout le premier^ sans connaître l'amour des deux jeunes gens, a formé le projet de les unir. Cependant, malgré tant de raisons pour être tranquille, elle ne peut contenir son épouvante et son désespoir ; elle éclate, comme Âtalide à la nouvelle subite de la mort résolue, commandée de Bajazet Elle s'écrie :
Que deviendrai 8-je, hélas î si cet amant si tendre Périssait
Phèdre, brusquement tirée de sa confiance, ne ménage pas la rivale qui s'est si maladroitement déclarée :
Dieu ! qu'est-ce que je vois !
Vous feriez juger, à vos sens interdits, Que le père vous touche toi moins que le fils*
Et elle interroge Aricie sur ce ton délicat :
Est-ce vous, est«Hîe moi qui le fait soupirer ?
Aricie veut réparer le mal causé par son inconcevable sottise :
Ah ! sans doute, madame, S*il soupire, vos yeux ont fait naître la flamme.
Phèdre répond encore par un mot dérobé à Racine :
Souhaitez-le ', du moins !
i. Racine, Britannicus, acte II, se. 3 :
La s€eur yods loucbe ici beaucoup moins que le frèrcb