‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 35 sur 151 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Société de la première moitié du xvii" siècle. — Mademoiselle, M. et M"»« de Longueville, M. et M™ de Montausier. — M"* de Sévigné. — Segrais. — Saint-Évremond. — Le duc de Nevers. — La duchesse de Bouillon. — M"" Deshoulières. — Pradon.

A côté de la jeune cour, dont le goût docile, comme celui du mattre, aux inspirations des nouveaux poètes, rompit tout à fait avec le passé, la société de l'âge précédent, et, suivant une expression souvent employée alors, la « vieille cour », demeura longtemps avec son tour d'esprit et ses habitudes littéraires, avec sa prédilection pour certains auteurs et certains genres. Les succès et la popularité croissante des nouveaux poètes, le discrédit où tombèrent ceux que l'hôtel de Rambouillet avait applaudis, durent encore ranimer la ferveur du culte qu'on avait voué à ceux-ci et provoquer en leur faveur d'ardentes protestations. De là une guerre où l'attaque n'est en réalité qu'une défense, et où la passion et l'injustice sont excusables, même quand elles vont à soutenir Gotin ou Chapelain contre Molière et Boileau, à plus forte raison quand il s'agit de défendre la prééminence du grand Corneille, et de protester, même par des critiques injustes, contre ceux qui veulent lui opposer ou lui préférer Racine.

A la, tête de ce parti du passé était la fameuse Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans. Le rôle qu*elle avait

joué dans les troubles de la Fronde et dans les réunions de rhôtel de Rambouillet la désignait naturellement comme la protectrice de tous ceux qui lui rappelaient Tâge brillant de sa jeunesse et de sa puissance ; par son rang comme par son immense fortune, elle devait être le centre de l'opposition contre la poésie nouvelle et le chef du parti de la vieille cour. Elle eut, pendant vingtquatre ans, pour gentilhomme ordinaire Segrais, poète facile, qui avait célébré dans ses églogues M""* de Rambouillet et Julie d'Ângennes, et qui resta toujours fidèle aux souvenirs et aux poètes de ce temps. L*éloge un peu exagéré que Boileau fit du talent de Segrais ne le rapprocha pas du satirique et de ses amis, et il resta jusqu'au bout un de leurs adversaires les plus acharnés. Mademoiselle protégeait aussi une des victimes les plus célèbres de Boileau et de Molière, Tabbé Gotin, qu'elle appelait « son ancien » ; elle recevait et aimait Chape-lain, Ménage, Boyer, tous les poètes supplantés par la nouvelle école. Sans doute, elle s'affligeait avec eux des attaques qui les troublaient dans la paisible jouissance de leur renommée, et s'indignait surtout des succès d'un jeune homme dans l'art dramatique, donaaine exclusif, à ses veux, de l'auteur du Cid.

On connaît le zèle emporté de M. de Montausier pour tous ces auteurs qui avaient travaillé à la fameuse Guir^ lande de Julie. L'époux de Julie d'Angennes, représentant et héritier direct du fameux hôtel, était engagé d'honneur à la défense des hommes qui en avaient fait l'ornement et la gloire. Aussi menaçait-il d'envoyer les médisants « rimer dans la rivière » ; aussi s'employait-il à faire refuser le privilège nécessaire à la publication de Y Art poétique. Cependant le célèbre duc ne tint pas toujours rigueur aux nouveaux poètes : on sait quel jugement il porta sur la comédie du Misanthrope et sur ce

caractère d'Alceste dont on prétendait qu'il avait fourni roriginal. Il ne fut pas non plus insensible à un adroit hommage de Boileau dans lÉpUre à Racine :

Et plût au ciel encor, pour couronner Touvrage, Que Montausier voulût lui donner son suffrage!

Les restes de sa froideur ne tinrent pas, dit-on, contre ces vers, et il devint un des juges les plus bienveillants des deux amis.

Au nombre des illustres partisans de Corneille et, en général, des écrivains de l'âge précédent, il faut compter encore la plus brillante habituée de Thôtel de Rambouillet, M""' de Longueville, qui ne tarda pas, du reste, à se séparer du monde et à expier dans les rigueurs de la pénitence les entraînements et les fautes de sa jeunesse. M. de Longueville resta le protecteur des poètes qu'elle avait aimés, de Cotin, de Ménage, de Chapelain ; et aux attaques de Boileau contre l'auteur de La Pucelle, il répondait en doublant la pension du poète. Sa fille, jyfme j^ Nemours, à qui Loret dédia La Muse historique, une autre grande dame, la duchesse de Rohan, n'étaient pas moins attachées à ces écrivains. Segrais, qui, après sa rupture avec Mademoiselle*, habita l'hôtel de M"** de la Fayette, chercha sans doute à exciter chez la spirituelle marquise les passions qui l'animaient. Mais M'^^de la Fayette avait trop de goût, elle avait trop vécu avec Henriette d'Orléans, pour épouser la querelle d'écrivains médiocres, et pour être ennemie de Racine et de Boileau. Comme son ami, M. de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, comme sa parente, M"* de Sévigné, elle

i, Â répoque clu mariage avec Lauzun, en 1672. Il avait combattu vivement la passion de Mademoiselle.

sut conserver de la bienveillance pour les hommes, sans défendre les auteurs. Elle fut liée avec Boileau qui lisait ses vers chez M. de la Rochefoucauld, et, si elle garda à Corneille une admiration un peu exclusive, nous pouvons affirmer pour elle ce que nous prouverons bientôt pour M"» de Sévigné : ses préférences ne Tégarèrent jamais jusqu'à rabaisser Racine au rang des Boyer ou des Pradon, et jusqu'à entrer dans les cabales formées contre lui.

M"* de Sévigné fut en effet, comme chacun le sait, une des plus fidèles admiratrices de Corneille. C'est pour elle le poète tragique par excellence; aucun autre ne lui saurait être ni égalé ni comparé. Elle l'appelle a son vieil ami »; elle a en est folle ^ ». A chaque triomphe nouveau de Racine, elle proteste, pour ainsi dire, en répétant son cri d'admiration pour Corneille. Elle excite sa fille, elle s'excite elle-même à rester fidèle à leur culte : a Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardon- » nons-lui de méchants vers en faveur de divines et su- » blimes beautés qui nous transportent *. » « Rien, dit-elle ailleurs, rien n'approchera jamais des divins endroits de Corneille^. » Et encore : « Ma fille, gardons-nous de lui comparer Racine ; sentons-en toujours la différence*. » Elle en appelle à l'autorité des hommes les plus compétents ; elle renforce son jugement de celui de l'ami particulier de Racine : « Despréaux en dit encore plus que moi ; en un mot, c'est le bon goût, tenons-nous-y ^. » Avec quelle joie elle annonce la tragédie nouvelle que prépare Corneille 1 combien elle compte sur le succès de

•4. Lettre du 9 mars 1672.

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