II
A présent de la rime abandonnant les lois,
Us veulent que Phébus reprenne tous ses droits;
Et sortant tout à coup de Uordre poétique,
Ils enta*ent étrangers dans le monde historique.
Il faut, du reste, pardonner cette boutade au poète grand seigneur. Quand les deux amis furent élevés par la faveur du roi à cette charge importante qui leur fit tant d*envieux, le duc de Nevers était encore sous l'impression de sa querelle avec eux, etM'affaire de Phèdre devait avoir laissé dans son cœur bien de l'aigreur et du ressentiment.
Outre le duc de Nevers, les principaux acteurs de celte intrigue furent, on le sait, la duchesse de Bouillon et M"* Deshoulières, sans compter Pradon, dont la plate et pitoyable tragédie servit d'instrument à la cabale. On regrette de trouver dans cette affaire l'aimable et spirituelle M*"* de Bouillon. Celle qui avait si bien deviné le génie de là Fontaine, qui avait excité à Château-Thierry la verve du poète encore peu connu, et dont l'influence décida peut-être l'avenir de « son fablier », méritait de ne pas se faire la protectrice de Pradon, et de ne pas entrer, même sous l'empire d'un ressentiment particulier*, dans cette machination contre un chef-d'œuve. Mais dans le milieu où vivait M"' de Bouillon, elle ne pouvait guère échapper aux préventions contre Boileau et
1, Voy. dans la Seconde partie le chapitre viii. Si Ton admet, d'après le récit fait à Brossette par M"* Deshoulières, bien longtemps après la représentation des deux Phèdres (1711), que M"* de Bouillon, en louant les deux salles, a voulu venger son frère, le duc de Nevers, du sonnet injurieux qu'on imputait à Racine et à Boileau, on avouera encore que les représailles étaient bien vives.
Racine ; et, avec son caractère ardent et impérieux, une fois engagée dans la querelle, elle devait pousser plus loin que toute autre la vivacité de ses attaques. En effet, M""* de Bouillon, dès les premières années de son mariage, avait installé dans son hôtel des réunions littéraires qu'elle aimait à présider. Or, les habitués de ce cercle étaient Ménage, Boyer, Benserade, M""* Deshoulières, c'est-à-dire les adversaires de la nouvelle école poétique. Quelquefois on y voyait le vieux Corneille. La Fontaine, que M"* de Bouillon ramena avec elle de Château-Thierry, ne devait guère manquer à ces réunions. Nous savons par lui qu'on y traitait des questions littéraires et dramatiques. M°* de Bouillon prenait une grande part à ces discussions, et elle exerçait là, en quelque sorte, cette royauté dont, à en croire Saint-Simon i, elle avait le goût et l'instinct :
Les Sophocles du temps et rillustre Molière, Vous donnent toujours lieu d*agiter quelque point. Sur quoi ne disputez-vous point'?
Sans doute, dans cette petite académie, l'opinion n'était pas très-favorable à Racine, on y parlait avec peu de bienveillance des productions nouvelles du poète, et l'on y accueillait avec empressement, soit les lettres de Saint-Évremond, soit les jugements du Mercure galant^
1. Mémoires, t. VII, chap. vn, édit. Hachette, in-12, 1855-58. (f Elle était le grand justicier du xvii* siècle, la reine de Paris et de » tous les lieux où elle avait été exilée... Mari, enfants, tous les » Bouillon, le prince de Gonti, le duc de Bourbon, qui ne bougeaient, » à Paris, de chez elle, tous étaient plus petits devant elle que • l'herbe... Elle savait, parlait bien, disputait volontiers, et quel- I quefois allait à la botte... L'esprit et la beauté la soutinrent, et le » monde s'accoutuma à être dominé. »