Lettre à M''* la duchesse de Bouilloa
soit les pièces critiques contre Britannicm^ Bérénice ou Iphigénie. EaGn, ce ne fut pas sans une arrièrepensée hostile à Racine qu'on y admit ua jeune auteur assez vain pour essayer, après Téchec de Le Clerc, le rôle de rival du grand poète.
Au reste, l'introducteur de Pradon à Thôtel de Bouillon, son patron auprès des puissances du lieu, fut M*"* Deshoulières. Nous avons vu cette célèbre dame honorée de Tadmiration du Mercure et remplissant de ses poésies les pages de ce journal. En effet, par son éducation comme par sa société, elle appartenait toutà-fait au parti que soutenait Visé. Née en 1633 ou en 1634, Antoinette du Ligier de la Garde avait, comme M"* de Sévigné et beaucoup de grandes dames de cette époque, étudié le latin, Titalien, l'espagnol. Elle avait surtout dévoré les romans de M"* de Scudéri et de la Calprenède; elle avait admiré à Thôtel de Rambouillet les Voiture et les Benserade. Mariée en 1651 à un officier qui suivit Condé dans les Pays-Bas, elle se consola quelque temps de Texil en ouvrant à Bruxelles une succursale du fameux hôtel. Elle brilla dans ces réunions par son esprit comme par sa beauté, et fut entourée d'hommages par les seigneurs français et espagnols, et même par le grand Condé. Une disgrâce inattendue et fort brutale vint l'arracher à ses succès et hâter son retour en France. Elle avait demandé au gouvernement espagnol le payement de la pension de son mari : à ses réclamations plusieurs fois répétées et un peu vives on répondit en la faisant arrêter et conduire en prison. Mais, par un coup hardi, M. Deshoulières délivra sa femme, et, profitant d'une amnistie offerte par Louis XIV, il rentra en France. M°** Deshoulières fut reçue avec empressement par la société qu'elle avait déjà entrevue avant son mariage. Elle eut
pour admirateurs et pour amis beaucoup de grands seigneurs, tels que les ducs de Montausier, de la Rochefoucauld, de Saint-Aignan, de Nevers, le comte de Bussi, aussi bien que les plus fameux poètes du temps, et elle entretint avec les uns et avec les autres un commerce d'épttres et de ballades. Les deux Corneille la protégeaient ; elle était en relations avec Mascaron el Fléchier; Benserade, Ménage, Boyer, Perrault, Charpentier, Quinault, Le Clerc, Tabbé de Lavau, les deux Tallemanty c'est-à-dire tous les académiciens opposés à Racine et à Boileau, recevaient ses vers et y répondaient, fréquentaient son salon et célébraient son talent à Tenvi du Mercure.
Les poésies de M""* Deshoulières ont sans doute un véritable mérite de facilité, de grâce et de douceur; mais cette facilité est quelquefois un peu prosaïque, cette douceur un peu monotone. On finit par se lasser de ces éternelles comparaisons entre le sort de Thomme et celui des oiseaux, des moutons, des fleurs, des ruisseaux; de ce pompeux éloge du bonheur de toute la nature opposé aux misères de l'humanité; de ces plaintes langoureuses sur la galanterie qui disparaît, sur l'amour dont le culte est déserté; de ces longues conversations avec son chien et avec son chat; et l'on est tenté d'applaudir à une épigramme décochée contre elle^ à l'occasion d'une idylle sur la naissance du duc de Bourgogne :
Pour immortaliser Tenfant qui vient de naître, Et qui gouvernera dans soixante ans peut-être, La Deshoulière a fait cent vers, tant mal que bien. Que lui donnera-t-on pour un si long ouvrage?
Si j*en étais cru, ma foi, rien.
Pour immortaliser et sa chatte et son chien,
Elle en a fait bien davantage.
Il faut dire que, suivant Tallusion maligne de cette petite pièce, l'enthousiasme patriotique de M""" Deshoulières dans cette circonstance, et en général les épttres qu'elle adressait à ses nobles et riches protecteurs, n'étaient pas tout à fait désintéressés. Depuis le séjour dans les Pays-Bas, les affaires de la femme et du mari avaient toujours été fort embarrassées. Quoique M. Deshoulières eût obtenu un haut grade dans l'armée et le gouvernement de la ville de Cette, il n'apportait au ménage que la lourde charge de ses dettes; il abandonna à ses créanciers tout ce qu'il avait, et sa femme, pour préserver du moins sa petite fortune, dut obtenir une séparation de biens. Sa principale ressource était une pension de 2000 livres que lui accorda le roi ; quant à ses poésies, les hommages qu'elles lui valaient étaient, à ce qu'il semble, un peu stériles. Souvent elle laisse échapper quelques traits qui nous révèlent les difficultés de sa position et l'amertume de son âme. Les temps sont changés : les seigneurs d'aujourd'hui sont indifférents aux lettres et « orgueilleux de leui: ignorance » ; quant à ceux d'autrefois,
Restes d'une cour plus galante, Et moins dure aux auteurs que celle d*aujourd'hui,
hélas I ils vont disparaître. Aussi M""* Deshoulières profite-t-elle de tous les événements publics, victoires, mariages, naissances, pour adresser au roi ses félicitations ; aussi implore-t-elle en vers le crédit du P. Lachaise, de M"* de Maintenon ; aussi, dans sa fameuse idylle si-souvent citée :
Dans ces prés fleuris qu*arrose la Seine,
demande- t-elle pour ses chères brebis, c'est-à-dire
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pour ses enfants, les bontés du dieu Pan, c'est-à-dire de Louis XIV.
M"* Deshoulières eut le tort de ne pas se renfermer dans ce genre léger et facile, où la simplicité un peu commune de son talent lui assurait des succès. Elle voulut aborder la tragédie; mais elle n'avait aucune des qualités que demande cet art, le plus difficile de tous, ni l'élévation, ni la force, ni la passion. Sa tragédie de Jules-Antoine est complètement ignorée aujourd'hui; celle de Genséric n'est connue que par le sonnet attribué à Racine :
La jeune Eudoxe est une bonne enfant La vieille Eudoxe une franche diablesse, Et Genséric un roi fourbe et méchant, Digne héros d*une méchante pièce.
Et sur le tout le sujet est traité, Dieu sait comment! Auteur de qualité, Vous vous cachez en donnant cet ouvrage.
G*est fort bien fait de se cacher ainsi ; Mais, pour agir en personne bien sage, Q nous fallait cacher la pièce aussi.
Pour comprendre ces derniers vers, il faut savoir que la tragédie passa quelque temps pour l'œuvre d'un des amis particuliers de M"* Deshoulières, de son confrère en poésie, le duc de Nevers. Le pseudonyme étai assez dans les habitudes du noble poète; nous avons dit qu'il avait eu part au livre publié en 1674 contre Boileau par Desmarets et l'abbé Testu. Ses relations avec M"* Deshoulières, la communauté de leurs amitiés et de leurs haines littéraires, permettaient de croire à leur collaboration. Enfin on n'avait pas encore oublié, en 1680, l'affaire des deux PhèdreSy où ils s'étaient compromis ensemble pour la cause de Pradon,
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et le fameux sonnet qui pouvait passer pour son œuvro autant que pour celle de son amie.
Ainsi le duc de Nevers, la duchesse de Bouillon, M"^ DeshoulièreSy nous amènent également à ce Pradon que Boileau a si bien puni de ses torts et de ceux do ses protecteurs, et dont le nom est devenu le synonyme de la platitude et de la pauvreté littéraire. Né à Rouen, dans la patrie de Corneille, circonstance qui contribua peut-être à exciter son ardeur poétique, Pradon donna, en 1674, au milieu des plus grands succès de Racine, sa première tragédie, Pyrame et Thisbé. Il était alors bien jeune, car il est impossible d'admettre comme véritable la date qu'un biographe ^ assigne à sa naissance. S'il était né en 1632, sept ans avant Racine, eût-il pu, dans la préface de Tamerlan, tragédie imprimée en 1676, parler de lui comme d'un a jeune auteur qui commence », et excuser les fautes de son ouvrage par l'exemple des « maîtres du théâtre, qui y » régnent avec tant d'empire et de justice »? Il est évident qu'il veut parler de Racine ; car il ajoute, par allusion aux écrits publiés contre les tragédies de ce poète : « Si ces grands maîtres sont exposés eux-mêmes » à des critiques qui leur ont donné tant d'émotion, » pourquoi un jeune auteur qui commence et qui n'en > est encore qu'à se seconde pièce, en serait-il plus » exempt qu'eux? » Malgré la prodigieuse vanité qui s'étale dans cette préface d'une pièce tombée pourtant dès les premières représentations, et déjà dans celle de Pyrame et Thisbéy il daigne, on le voit, céder le premier rang à Racine et ne sa placer qu'à la suite des « maîtres du théâtre ».
Au reste, plus que tout autre, il avait sujet de donner