Préface de Tamerlan
e^ SOCIÉTÉ DU XVII* SIÈCLE.
sans audace et sans emportement, aux admirables types d'Agrippine et de Roxanel Quelle distance de ces amoureux sans grâce, sans délicatesse, sans effusion, aux charmantes créations de Racine !
Ne poursuivons pas cet examen : nous aurions trop beau jeu contre Pradon; il nous serait trop facile de prouver que lui qui, avec tous les ennemis de Racine, reproche au grand poète de « masquer en Céladons » les héros de l'antiquité, n'a jamais conçu de pièce où l'amour, et non pas cette passion ardente, si tragique dans les personnages d'Hermione, de Roxane et de Phèdre, mais un amour fade et langoureux, ne fit le nœud même de l'intrigue. Dans sa Troade, connue par les épigrammes de Racine S Ulysse, « un des plus galants hommes de la Grèce )>, comme il dit dans sa préface, est épris des charmes de a Taimable Polyxène». Chez lui, Régulus même, devant Carthage, est amoureux ; il passe plus de temps à soupirer qu'à presser le siège de la ville, et ne tombe entre les mains des Carthaginois que par la trahison d'un rival jaloux. L'auteur, si zélé défenseur de la vérité historique, n'ignore pas seulement la géographie, comme le lui reprochait un jour le prince de Conti ' ; mais il conMnet en histoire les fautes les
^uand j'ai vu de Pradon la pièce dclcsUible, Admirant du destin le caprice fatal, Pour te perdre, ai-je dit, Ilion déplorable, Pallas a toujours un cheval.
Voyez encore le sommet épigrammatiquc :
D'un crêpe noir Hëcube embëguiude, etc.
2. C'est à propos de Tamerlan. Le prince de Conti reprochait à Tauteur d*avoir placé en Europe une ville d'Asie : c Je prie V. A. de
moins concevables. Pour lui, à l'époque de la première guerre punique, le nom de Scipion est déjà ce nom fameux, si cher aux Romains, si redouté des Carthaginois ; et, dans son Régulus^ on parle des exploits et de la gloire des Scipions comme en eût parlé un contemporain de Sylla ou de Gicéron. Le camp romain est rempli de femmes et d*enfants, et à côté du jeune Âtilius, fils de Régulus, on y voit la fille du c proconsul d'Afrique », Fulvie, Tobjet des fetix du général en chef, Taimable personne qui le rend infidèle au souvenir de Thermantie, fille de Scipion. Le style présente souvent des anachronismes aussi grossiers, et, dans Phèdre et Aricie^ on lit ce vers :
L*absence de Thésée est pour elle un martijre.
Voilà Tauteur que madame Deshoulières prit sous sa protection, qu'elle fit entrer avec elle à l'hôtel de Nevers et à rhôtel de Bouillon ; voilà le poète que l'on choisit pour soutenir contre l'auteur d'Andromaquey de Britannicus, de Mithridate et d'iphigénie, un duel dramatique.
A peine arrivé de sa province, Pradon était devenu un des ornements du salon de M°* Deshoulières ; il avait brillé dans ces réunions où, selon Boileau ^:
Les fades auteurs S*ea vont se consoler du mépris des lecteurs ;
OÙ les Perrin et les Coras critiquent amèrement le mau-
m*excuser, répondit Pradon, je ne sais pas trop bien la chronologie. » Cette confusion burlesque donne quelque vraisemblance aux vers de Boileau :
Huer la métaphore et la métonymie,
Grands mots que Pradon croit des termes de chimie.
(Épît. X, V. 53, 54.) 1. Sat. X, v. 438458.
U SOCIÉTÉ DU XVIf SIÈCLE.
vais goût du siècle; où la maltresse du lieu, corrigeant les arrêts du public.
Plaint Pradon opprimé des sifflets du parterre,
et, tranchant à sa manière la fameuse querelle des anciens et des modernes.
Pèse sans passion Chapelain et Virgile, Remarque en ce dernier beaucoup de pauvretés, Mais pourtant confessant qu*il a quelques beautés.
Pradon entretint l'amitié de M"* Deshoulières en se faisant son admirateur et son disciple docile, en lui soumettant tous ses ouvrages ; et, il est permis de le croire, Tœuvre insipide qu'il composa, après son entrée à Thôtel de Bouillon, comme instrument du complot formé contre Racine, a été concertée entre le poète et ses illustres patrons. Ce fut dans ce petit comité littéraire qu'on en disposa le plan, qu'on en choisit les personnages, non sans profiter des bruits répandus sur la tragédie de Racine, non sans insérer dans lechef-d'œuvre qu'on enfantait plus d'une situation empruntée à la Phèdre.
Quoique le succès de cette intrigue ait été éphémère, elle réussit pourtant à décider la retraite de Racine. Si ^ant est que Corneille eût besoin de vengeance, il était vengé. Ses amis pouvaient faire valoir à ses yeux leur œuvre ; car tous les personnages que nous avons nommés avaient couvert et justifié de ce nom vénérable leurs attaques contre Racine. L'admiration du vieux poète, le désir de défendre sa prééminence contestée, telle avait été la cause ou tout au moins le prétexte de cette opposition.
Mais plus d'une fois, on a pu le remarquer, ces pré-
ventions et ces haines ont été nourries encore par d'au-très passions. La cause de Corneille a été en même temps celle de tous les poètes de l'âge précédent : en attaquant Racine, c'est la nouvelle école, c'est Boileau qu'on a attaqué ; on a vengé sur lui Chapelain, Benserade, Cotin, Boyer, M^ de Scudéri, autant que Corneille. Mademoiselle, M. de Montausier, M. de Longueville, s'intéressent bien vivement à ces auteurs ; Segrais s'arme pour leur querelle ; le Mercure et la Gazette de Robinet cherchent à soutenir par d'emphatiques éloges leur réputation chancelante; le duc de Nevers s'est enrôlé parmi eux et a écrit en leur société contre le satirique. L'influence des mêmes sentiments est visible chez M"* Deshoulières qui vit en commerce habituel avec eux; elle est visible chez M"" de Bouillon qui les réunit dans son salon, et qui a épousé si vivement leur querelle dans l'affaire des deux Phèdres.
Que pouvait contre Racine cette autre classe d'ennemis? Déjà forts de la protection de M^^ de Montpensier et des débris de l'hôtel de Rambouillet, de la faveur de M. de Nevers et de M*"" de Bouillon, quelles ressources avaient-ils en eux-mêmes pour embarrasser la marche du poète? *