CHAPITRE IV
Le» ennemis de Boileau. — L'Académie française. — Les anciens et )es modernes. — Les critiques secondaires : Subligny, Yillars^ Tabbé de Villiers, etc.
Il ne faudrait pas croire que les satires de Boileau, les comédies de Molière, les succès de Racine, aient tout à coup rejeté dans le néant Chapelain, Benserade, Ménage et tous ces écrivains si longtemps admirés. Sans doute la haute raison du roi et le bon sens populaire donnèrent bientôt la victoire aux nouveaux poètes ; san9 doute leurs chefs-d'œuvre ne tardèrent pas à réformer le goût de la nation. Mais les auteurs de Fâge précédent demeurèrent, aigris par leurs disgrâces, rapprochés par la communauté des ressentiments et des injures, prêts à tout faire pour se venger des poètes qui avaient détruit leur popularité, et décidés à traverser au moins, par leurs cabales et par les restes de leur influence, des succès dont Téclat les désespérait. Or, ils avaient encore pour eux, et ils conservèrent jusque vers la fin du xvu* siècle, leur nombre qui leur assurait l'avantage à TAcadémie française. Â mesure que la mort éclait*cit leurs rangs, ils se renforcèrent de toutes les médiocrités qui parurent et dont ils sentaient bien que le concours leur était naturellement acquis. Outre leurs nombreux et puissants protecteurs, outre les gazettes .qui
servaient leur cause et les salons qui leur étaient ouverts, ils avaient aussi leurs cercles particuliers; et rAcadémie était comme un grand cercle d'où ils s'attachèrent à écarter longtemps les nouveaux poètes et dont ils firent le foyer de leurs intrigues.
Parmi ces auteurs, un de ceux dont Tinfluence fut le plus prolongée et le plus durable, est l'abbé Ménage, mort seulement en 1692. Il avait été le maître, et il était resté l'ami et l'admirateur de plusieurs grandes dames que nous avons nommées, entre autres de M"* de Sévigné. À rhôtel de Rambouillet, son rôle avait été considérable. Les premiers succès de Molière firent pâlir son étoile. Il se reconnut dans quelques traits des Précieuses ridicules^ et c'est à lui qu'on prête ce mot fort sensé : « 11 nous faudra brûler ce que nous avons adoré, » et adorer ce que nous avons brûlé. » Il se signala cependant parmi les adversaires des nouveaux poètes, qui, (lu reste, ne le ménageaient pas. Boileau, dans les Satires, avait plus d'un mot à son adresse ; on crut que Molière avait pensé à lui en traçant le personnage de Yadius des Femmes savantes. Ménage vengeait comme il pouvait ses injures, et son esprit caustique, qui l'empêcha, dit-on, d'entrer à l'Académie française, lui permit sans doute de jouer plus d'un méchant tour à ces poètes insolents et à leurs amis. Chaque semaine il avait chez lui une assemblée a où venaient, dit Boileau, beaucoup de petits esprits ^ ». On y causait de littérature ; sans doute on s'y armait surtout d'arguments et de colère contre la témérité des nouveaux poètes. On y lisait des vers à leur adresse, épigrammes, épltres, satires ; tantôt la Défense du poème héroHqtie de Desmarets et de son illustre collaborateur, le duc de Nevers ; tantôt ces pam*
i. Note de lu iroisiomc satire.
phlets de Pradon que Boileau se fait plaisamment annoncer dans répitre à M. de Lamoignon :
Pradon à mis au jour un livre contre vous, Et chez le chapelier du coin de notre place, Autour d*un caudebec, j*en ai lu la préface.
Sans doute on ne manquait pas non plus d'y produire et d'y vanter les critiques publiées contre les tragédies de Racine ; on s'y réjouissait du juste châtiment infligé par M. de Nevers et M™* de Bouillon à ces intrigants qui avaient su confisquer à leur profit toutes les faveurs de la cour, tous les suffrages du peuple ; qui, habitués « à répandre partout leur noire médisance », étaient toujours prêts à se défendre Tun Tautre, et à chanter mutuellement leurs louanges :
Si Boileau de Racine embrasse Tintérêt, A défendre Boileau Racine est toujours p et; Ces rimeurs faux-filés Tun Tautre se chatouillent, Et de leur fade encens tour à tour se barbouillent*.
Les habitués du salon de Ménage composaient aussi le cercle de M°* de Scudéri, qu'il ne faut pas confondre avec sa belle-sœur, M"" de Scudéri, l'auteur du Cyrus, Cette dame, veuve à trente ans ^ de l'auteur du poème d'AlariCy eut à cœur, pendant toute sa vie, de venger son mari des traits du satirique. Elle chercha vainement à exciter contre Boileau son ami le comte de Bussy- Rabutin^. Elle ne manquait pas d'autres relations im-
1. If r&âon Epître à Alcandre à Ans le Triomphede Pradon, Lyon,lG84.