‹ Les ennemis de Racine au XVII. siècleChapitre 79 sur 151 · A propos de satyre, quoy · texte numérisé non relu

A propos de satyre, quoy

Sous ce nom, Ton voit, bonioe foy,

Vsi\i{e\iTi*And7omaqtAe^ ce fut Taccueil empressé fait par Molière â cette pièce. Quoiqu'il eût donné à son ancien ami de justes motifs de ressentiment, il ne s'attendait pas sans doute à cette petite vengeance. Si Ton en croit Subligny, il alla jusqu'à attribuer la comédie à Molière lui-même. C'était assurément faire beaucoup d'honneur à cette œuvre, qui n'a rien de commun avec le talent et le style du grand poète comique, et Subligny a raison de triompher dans sa préface de cette prétendue méprise : « Cette comédie, dit-il, a diverti assez de » monde dans le grand nombre de ses représentations, D et elle a même assez plu à ses ennemis pour borner » la vengeance qu'ils en ont tirée à publier que le plus » habile homme que la France ait encore eu en ce » genre d'écrire en était l'auteur, je veux dire M. de. ji Molière. »

Quel est le caractère de cette pièce? On a dit que c'était la première des parodies : ainsi Subligny aurait eu l'honneur d'inventer ce genre aujourd'hui si répandu et si populaire. Cependant on se rappelle que la tragédie du Cid fut parodiée par Boisrobert, et que cette misérable bouffonnerie, provoquée par Richelieu, fut jouée au Palais-Cardinal par les marmitons de Son Éminence. La priorité appartientdonc à Boisrobert. En outre, le mot de parodie ne donne pas une idée très-juste de Tœuvre de Subligny. Quelques situations de sa comédie sont bien calquées sur celles à*Andromaque, quelques scènes sont bien calculées de manière à reproduire certains passages de la tragédie, en les chargeant; mais le plus

Icy des écrits qui sont pires Dix mille fois que des satyres.

Et qui font au moins plus de peur^ A maint et maint savant autheur.

(Lettre du 15 septembre IGGS.)

ANDHOMAQUE. t65

souvent c^est une simple critique, comme le Portrait du peintre ou la Satyre des Satyres de Boursault. L'auteur, au lieu d'exprimer directement ses opinions, les met dans ia bouche de ses personnages, et rend ses railleries plus vives et plus piquantes en les présentant quelquefois comme les éloges maladroits de sots admirateurs. Rien de plus commode que cette tactique, renouvelée de Boursault. On donne à Tauteur qu'on décrie des prôneurs maladroits, ignorants, emportés, ou même malhonnêtes; on fait de ses adversaires des personnes pleines d'esprit, de délicatesse et d'honneur : entre des parties si inégales, la lutte n'est pas un instant douteuse. Les admirateurs de la pièce attaquée, placés dans des situations défavorables, affublés de tous les ridicules, sont facilement vaincus. Mais les rires qu'ils provoquent atteignent-ils l'ouvrage censuré, et le critique a-t-il le droit de se targuer d'un pareil triomphe?

Telle est la première impression que fait la comédie de Subligny : on trouve que les partisans de Racine sont trop sacriGés, que les ennemis de la nouvelle pièce ont la part trop belle. L'auteur nous transporte dans une riche famille bourgeoise, au moment de la grande vogue d'Andromaque, Nous avons vu quelle perturbation la tragédie jette dans cette famille : elle y occupe tons les esprits, y trouble toutes les tètes, et vient même traverser un mariage qui se prépare, celui d'Hortense avec Eraste, gentilhomme dont la poursuite est agréée par la mère de la jeune fille. Mais Éraste a un grand défaut aux yeux d'Hortense : il est admirateur passionné d'Andromaquey tandis que sa fiancée trouve la nouvelle pièce pleine de défauts, et aussi faiblement conçue pour les caractères et pour l'intrigue qu'elle est mauvaise pour le style. Il a un autre tort plus grave, quoique Subligny n'y insiste pas, afin de rejeter sur la tragédie tout le

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malheur d'Eraste : il n^est pas aimé, et le cœur d'Hortense appartient à un rival, Lysandre, pour qui la jeune fille se montre même assez facile. Enfin, on peut reprocher encore à Éraste de perdre sa cause par sa sottise et sa honteuse ignorance, d*étre un personnage grossier et brutal, et, qui plus est, un fripon : car on apprend à la fin de la pièce « qu'il doit deux fois plus que son bien ne vaut » ; et la mère le congédie par ces mots : a Vous avez voulu me tromper ; le ciel n'a pas » permis que vous ayez réussi. » En vérité, Fauteur donne à Racine un bien triste défenseur; il est bien injuste lorsqu'il veut rendre Andromaque coupable de ce mariage manqué, et il n'a pas le droit de conclure par la bouche d'un ami d'Éraste : « Voilà ce que t'a valu » ÏAndromaque; l'auteur te doit être bien obligé. »

L'intrigue de cette petite pièce est fort peu de chose ; ce n'est qu'un prétexte à des entretiens dont Andromaque fait toujours le sujet, à des situations qui permettent de critiquer et le plan, et les caractères, et le style de la tragédie. Éraste presse la conclusion de son mariage qui devait être célébré dès le soir; Hortense repousse ses prières, en s'armant toujours de quelque trait emprunté à la pièce nouvelle : « Ah ! s*écrie-t-elle, je serais aussi » bête qu'Andromaque, qui épouse Pyrrhus sur parole^ » avant que d'avoir vu son fils en sûreté. » Éraste, lassé de ces faux-fuyants, s'emporte et menace : a L'heure de 9 notre mariage a été résolue, et puisque vous ne le » voulez point d'amitié, vous le voudrez de force; songez- > y bien. » A ce mot, Hortense triomphe : « Ah I ahl t voilà le songez-y bien de Pyrrhus. Après qu'il a fait le » doucereux auprès d'Andromaque, il la traite de la « même façon. » Éraste est poussé à bout, il tutoie sa maîtresse : « Ah I cruelle, fais, fais-moi mourir, achève. » Ce tutoiement est son coup de grâce. « Achève? répond

»Hortense; d'où vient encore ce tutoiement? Est-ce » que le titre d'amant disgracié vous a mis si fort au- » dessus de moi, comme celui d'ambai^adeur metOreste » au-dessus de Pyrrhus ?» Et elle se retire avec ces mots : a Adieu, Pyrrhus, adieu I » Malheureux Éraste ! que de raisons nVt-il pas pour maudire Andromaquet Combien Fopiniâtreté de son admiration est généreuse I et qu'il ferait sagement de suivre les conseils de son cousin Âlcipe, qui le blâme d'aller rompre en visière avec sa maîtresse pour une comédie ! « Quand tu aurais » dit, luireprésente l'officieux cousin, que ÏAndromaqtie » n'est pas une des meilleures pièces du monde, il y en » a bien d autres que toi qui le disent, qui n'ont pas de » maltresses à ménager. » Et comme il est lui-même du nombre de ces juges peu enthousiastes, il profite de l'occasion pour reprendre au long les critiques d'Hortense.

Cependant Éraste trouve à propos un auxiliaire : c'est une certaine vicomtesse, jeune veuve qui partage ses sentiments littéraires, et qui n'a pas non plus d'éloignement pour sa personne. La pauvre vicomtesse n'est pas épargnée dans l'exposition : on la représente comme une sorte de précieuse, entichée de poésie et de romans, et qui, au milieu de ses rêveries, a laissé perdre quarante mille livres de rente. Voilà le nouveau personnage qui vient défendre Andromaque ; mais ses éloges prolixes ne servent pas mieux la cause de la tragédie que les réponses brèves et peu motivées d'Éraste. « C'est peut- » être, dit-elle, la tragédie où toutes cnoses sont de » meilleur exemple ; et j'y songeais encore hier en ren- » dant visite à une petite provinciale fort au-dessous de » ma qualité, qui eut Tinsolence de m'attendre dans sa » chambre et sur son siège, au lieu de venir au-devant » de moi. Hélas I dis-je, cela est bien éloigné de Thonné-

» télé de Pyrrhus qui, loin de souffrir qu'on amène » Oreste à son audience, le va chercher où il est, pour » ^savoir le sujet de son ambassade. » Elle n'est pas moins touchée « du bon exemple de cette Ândromaque, qui x> pleure son époux après plus d'un an, comme le premier » jour», et elle se récrie sur la moralité de ce spectacle. Alcipe ne manque pas de répondre sur le ton de M. d'Olonne : « D'accord, madame, cela est tout à fait rare. » Au milieu de tous ces débats, les intérêts d'Éraste sont de plus en plus compromis. Au deuxième acte, nous faisons connaissance avec Lysandre, plus coupable qa'Androtnaqm des rigueurs d'Hortense envers Érast€. La fière ennemie de Racine est fort tendre avec cet amant préféré ; elle souscrit très-facilement à un projet d'enlèvement, elle prolonge très-complaisamment ce rendezvous dans lequel la surprend Éraste. Excusons-la : ce n'était peut-être qu'un artifice pour exciter la jalouse colère de son malheureux fiancé, et provoquer des reproches qu'elle repoussera victorieusement par de nouveaux emprunts à Andromaqvs. Éraste est las de cette pièce, qui lui amène tant de traverses. « Maudite Andromaque f » s'écrie-t-il ; et cependant un second entretien avec la vicomtesse vient affermir son admiration chancelante et ranimer le feu de son enthousiasme. Loin de tout contradicteur, les deux partisans A* Andromaque peuvent à leur aise épancher leurs sentiments, et Éraste, si réservé en présence d'Hortense ou d'Alcipe, se répand ici en éloges malencontreux dont chacun est une critique. Il n'est pas jusqu'à son ignorance grossière dont le malin Subligny ne fasse une arme contre Racine. Éraste, peu versé dans l'histoire, prend Ulysse pour un gentilhomme français : « C'était, dit-il, le plus fin diable qui fût en France. » La vicomtesse l'interrompt pour corriger cette erreur: «Vous voulez dire en Grèce. — En Grèce, en

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France, qu'importe ? » répond Eraste ; ce qui veut dire, dans l'intention de Subligny, que les personnages de Racine sont des Français habillés à la grecque, des héros formés sur le modèle de la Clélie, où, suivant Éraste, Pyrrhus a appris son métier d'amoureux. Nous voilà loin de la préface de Racine et du reproche d'emportement et de grossièreté tant de fois adressé au personnage de Pyrrhus ! Mais Subligny n'est pas embarrassé pour si peu de chose : si Pyrrhus est emporté avec Hermione, il est galant et doucereux avec Ândromaque. Cependant Hortensene luia-t-ellepas reproché le « Songez-y bien?» ne s'est-elle pas raillée de sa colère et de ses menaces? son langage alors est-il encore celui d'un Céladon? N'importe, il est convenu que Racine « accommode ses héros à la sauce douce ; » Tamom' de Pyrrhus pour Andromaque est donc plein de douceur, de respect et de docilité.

Au début du troisième acte, les événements ont marché. Érasle a voulu déjouer les projets de Lysandre et d'Hortense, en faisant enlever sa prétendue; mais par une erreur qui précipite le dénoûment, au lieu d'Hortense, c'est la vicomtesse qu'il a enlevée. Ses ennemis triomphent, et Hortense lui apprend qu'elle va épouser Lysandre. Plus que jamais, au milieu des vives discussions qui s'engagent, Adromaque joue son rôle. C'est par le fameux discours de Pyrrhus à Hermione que la jeune fille accueille son malencontreux amant :

Vous ne m'attendiez pas, monsieur, et je vois bien Que mon abord ici trouble votre entretien.

Et elle continue, toujours en parodiant Pyrrhus : « Oui, » monsieur, j'avoue qu'on vous avait vpué la foi gmje » lui voue. Une autre que moi vous dirait que sa mère

M aurait fait cela sans consulter son cœur, et que sans » amour elle aurait été engagée à vous ; mais jene veux » pas m'excuser. Si vous voulez, j'épouserai Lysandre, M parce que je veux être traîtresse. Éclatez contre moi :

» Donnex-moi tous les noms destinés aux parjures; » Je crains votre silence et non pas vos injures, etc. »

Le pauvre Éraste n'a pas le droit de se récrier : comment peut-ii trouver mauvais un compliment emprunté à la tragédie qu'il admire tant?

Battu sur les caractères et sur la conduite de l'action, réduit à reconnaître qu'il « peut y avoir dans la pièce » des choses contre les règles », il se rejette sur la beauté du style : « Au moins, dit-il, il n'y en eut jamais de

> si bien écrite ; l'on ne vit jamais un langage plus net

> et plus juste, s Mais, à l'instant, Hortense, Lysandre, le cousin Alcipe, entreprennent de lui prouver le contraire ; et comme ces ennemis d'Androm^ue ont fait une profonde étude de la tragédie qu'ils trouvent si mauvaise, comme ils en savent par cœur de nombreux passages, et qu'au besoin, « pour secourir leur mémoire troublée », ils peuvent tirer de leur poche le volume qui ne les quitte pas, nous entrons dans une critique minutieuse des vers de Racine. Les personnages occupés de si chers intérêts oublient leur rivalité et leur amour pour contester des expressions, attaquer des tournures de phrase, et traiter de galimatias des alliances de mots le plus souvent aussi heureuses que hardies.

Telle est la pièce de Subligny ; mais ces trois actes n'ont pas suffi à l'auteur pour épancher sa verve satirique. Dans sa préface, il revient à la charge ; il reprend un à un tous les défauts que sa comédie a déjà signalés. Le style surtout est pour lui l'objet d'un examen nou-

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veau et fort étendu; en effet, « il a omis beaucoup de fautes de diction, dont l'énumération eût refiroidi la pièce » ; mais la matière ne lui manquait pas ; car « il en a, dit-il, compté près de trois cents ». Sans nous donner, grâce à Dieu, sa liste complète, il communique au lecteur une bonne partie de son répertoire. Quelques-unes de ces observations sont justes et Racine en a profité ; car les détails relevés par Subligny ont disparu dans la seconde édition d'Andromaque ; mais beaucoup de tours nouveaux que le critique traitait de fautes ont été maintenus avec intention par le poète. Empruntés le plus souvent au latin, dignes par leuj^ allure dégagée et rapide d'entrer dans une langue que la méthode sévère de Vaugelas avait quelque peu embarrassée et affaiblie, concis et brillants sans cesser d'être clairs, ils méritaient le droit de cité que Racine demandait et a conquis pour eux. Grâce à lui, ils ont passé dans les habitudes du style poétique, et, tandis que leur hardiesse scandalise Subligny, tandis qu'il réclame contre eux au nom du bon sens et crie au galimatias, à peine songeons-nous aujourd'hui à remarquer leur force et leur originalité ^ Cependant cette partie de la critique de Subligny est encore la moins contestable ; elle rendra

i. Subligay critique ces vers de Tacte II, se. 2 :

Et ces peuples barbares Do mon sang prodig^ué sonl devenus avares.

On n*est avare, dit-ii, que d*une chose qui nous est chère ; prodigué n*est pas juste ; car puisqu*Oreste est vivant, son sang n'a pas été prodigué. Ne peut-on prodiguer sa vie sans mourir? Et le mot avare détourné de son sens le plus rigoureux ne donne- t-il pas à l'idée plus de force? Ces peuples sont avides de sang :

Ils n'apaisent leurs dieux que du sang des mortels.

Or celui d'Oreste est en leur pouvoir; lui-même, il le leur aban-

nf ândromâque.

Racine plus sévère pour lui-même. Quoique le style à'Andromaqm eût déjà, dans bien des passages, une facilité et un naturel pleins de douceur et de grâce, et quelquefois une élévation et une énergie saisissantes, on y sentait encore la jeunesse par quelques faiblesses, par quelques expressions plus brillantes que justes. Sans rien perdre de sa richesse et de sa couleur poétique, il joindra bientôt à ces qualités une précision et une rigueur qui défient l'examen le plus attentif.

Quelle est la valeur des autres critiques de Subligny? Nous avons pu déjà, soit à propos de la préface de Racine, soit en examinant le jugement de Saint-Évremond, apprécier et réfuter les plus générales, le rôle de Tamour dans la nouvelle tragédie, et la violation de la vérité historique. Subligny ne pardonne pas à Racine d'avoir

donne, et ils refusent de le verser! Ne peut-on dire qu'ils en sont avares?

Au P' acte, se. I, Oreste dit à Pylade :

Je pensai que la (i^crro et la gloire De soins plus importants rempliraient ma mémoire.

Subligny chicane le mot mémoire^ qu*il est facile de justifier. N'est-ce

pas en occupant sa mémoire de pensées plus graves qu'Oreste en

chassera Hermione? Peut-on, sans une sévérité injuste, demander à

un écrivain en vers plus d'exactitude?

Subligny est encore plus rigoureux quand il condamne ces deux

vers :

Mais admire avec moi le sort dont la poursuite

Me fait courir moi-môme au piège que j'évite.

Il y voit trois fautes graves : persécution serait le mot propre, moimême est une belle cheville; éviter est absurde; il faudrait dire que je voudrais éviter, — Poursuite est très-clair; moi-même appuie heureusement sur l'idée ; f évite est un latinisme qui n'embarrasse personne, et qui donne à la phrase plus de concision. Quel poète, che^ les anciens et chez les modernes, résisterait à une analyse si minutieuse?

fait vivre Astyanax. Cependant « ce déguisement de > rhistoire » se rencontrait déjà dans la Franciade de Ronsard. Mais là, suivant le critique, a il sert à quelque » chose de grand et d'ingénieux, puisque le poète tire » d* Astyanax l'origine de plusieurs grands rois ; dans » Andromaque^ au contraire, on le sauve sans dire » pourquoi, ni ce qu'il devient. » Apparemment Andromaque n'a pas de raisons pour sauver son fils ; apparemment la vie de cet enfant est inutile à la tragédie*, où elle forme le nœud de Taction, où elle donne lieu à la douce effusion, aux perplexités, aux alarmes et à la résolution désespérée d*Andromaque! Rien ne rachète cette faute d'histoire I Que Racine ne songeait-il à nous montrer dans Astyanax l'auteur de la monarchie française? Bien plus que l'amour et les larmes de sa mère, cette belle invention nous eût intéressés à sa personne, et lui eût fait pardonner de vivre malgré la Fable!

Subligny insiste longuement dans sa préface sur beaucoup d'autres objections sans importance; il se récrie, par exemple, sur la grosse imprudence de Pyrrhus qui emploie sa garde à veiller sur Astyanax, et se livre safis défense aux coups d'Oreste et de ses Grecs. C'est là, suivant Subligny, une bévue impertinente. Pyrrhus aurait pu du moins partager avec l'enfant. Que n'a-t-il été plus frappé des paroles menaçantes d'Her« mione?

Porte au pied des nutels ce cœur qui m'abandonne ! Va, cours ! Mais crains encor d'y trouver Hcrniionc !

Que n*a-t-il écouté les sages conseils de Phénix?

Seigneur, vous Tentendez. Gardez de négliger

Une amante en fureur qui cherche à se venger, etc.

Il est vrai, pourrait-on dire, que Pyrrhus, « impatient

174 a:ndromaque.

» de revoir sa Troyenne » qui a lui parle du cœur, la D cherche des yeux », n'a pas l'esprit assez libre pour s'occuper d'un péril si vaguement annoncé par une femme ; dans son ardeur amoureuse, il ne prête guère Toreille aux discours de son gouverneur. C'est en vain que Phénix insiste ; Pyrrhus l'interrompt :

Ândromaque m'attend ; Phénix, garde mon fils.

Et il s'échappe sans avoir rien entendu. Tel est le délire de la passion, dont Racine a si bien pénétré tous les secrets. C'est la passion qui transporte Pyrrhus; c'est elle qui l'a rendu coupable envers lui-même et envers Hermione; elle a fait son crime, elle fait son aveuglement et fera son châtiment, et c'est là que se manifestent le sens et la moralité de la tragédie. Tous les personnages qui n'ont pas su rester en possession d'eux-mêmes, qui ont abandonné leur volonté et leur cœur aux aveugles mouvements de la sensibilité, Pyrrhus, Hermione, Oreste, expient cruellement leurs fautes. Andromaque seule, la noble et vertueuse épouse, la dévouée et tendre mère, est sauvée avec son fils; elle commande, elle règne en Epirè, et ce dénoûment, suffisamment justifié par Virgile, est d'accord à la fois avec le plaisir et avec la conscience du spectateur.

Ce que nous venons de dire réfute les critiques faites contre le caractère de Pyrrhus. Si ce personnage manque à sa parole et aux lois de Thonneur, il en est puni; le poète n'a pas prétendu en faire le modèle d'un héros parfait. Mais il ne faut pas demander à Subligny de pénétrer l'art profond de Racine ; il faut lui pardonner même son inconcevable appréciation du caractère d'Hermione. Il est évident qu'il ne comprend rien à cette passion mêlée d'emportement et de tendresse, de

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faiblesse et d'énergie, de colère et de soumission. N'oset-il pas, ce savant moraliste, critiquer le désespoir d'Hermione et les reproches dont elle accable le trop docile ministre de ses fureurs? N'ose-t-il pas demander a qu'elle soit quelque temps sensible au plaisir d'être vengée »? Enfin, ne va-t-il pas jusqu'à condamner le sublime : qui te l'a dit? Il eût été, selon lui, préférable que Pyrrhus, « au lieu d'insulter à Hermione, lui témoignât quelque regret d'être infidèle ». Alors « elle aurait pu reprocher à Oreste la mort de son amant avec quelque vraisemblance ». Oui, sans doute; mais que devenait la peinture de cette passion, qui, même chez une femme superbe et violente comme Hermione, survit à tout, aux retards, aux hésitations, aux rebuts, enfin aux plus sensibles outrages? Que devenait cet aiùour, si pathétique parce qu'il éclate plus que jamais lorsqu'on le croit transformé en haine, parce qu'il trouve dans l'accomplissement de la vengeance commandée, la plus forte manifestation de son ardeur, l'expression la plus déchirante et la plus désespérée de sa puissance^?

Telles sont les principales objections de Subligny : les unes sont mesquines et puériles, les autres inintelligentes et absurdes. Le critique n'a pas aperçu les beautés qui ont fait la popularité durable de la tragédie; il n'en a pas été ému; il n!a pas l'air de les soupçonner. Selon lui, ce succès est de mauvais aloi, c'est une duperie et une surprise; le public s'est laissé prendre aux manèges d'un charlatan. Ce sont les conclusions expresses de la préface de Subligny. Bien qu'il ait

1. Oreste, selon Subligny, a tort de ne pas prendre au mot Hermione, qui lui ordonne de tuer Pyrrhus. 11 hésite à commettre ce crime épouvantable! Il se fait presser à toute heure! Peut-on si mal connaître le cœur humain? Combien Subligny en remontrerait à Racine'.

quelques vagues éloges pour le beau génie de Tauteur, pour la vigueur de ses pensées, pour la noblesse de ses sentiments; il affirme que les partisans i*Andromaque ont été éblouis, « les plus beaux endroits où l'on s*cst » récrié sont toutes expressions fausses ou sens tron- » qués, qui signifient tout le contraire ou la moitié de » ce que l'auteur a conçu lui-môme. » A ses yeux, la tragédie, sans être précisément « une très-méchante pièce, est encore bien loin d'être bonne ». Subligny craint qu'on ne gâte le jeune poète à force d'encens; il prétend lui rendre un véritable service, en le sauvant, comme il dit, de la fureur des applaudissements, « eu > l'empêchant de s'endormir sur la foi d'une perfection 9 imaginaire, et de se figurer qu'il a atteint le grand » Corneille, au-dessous duquel il restera toute sa vie, s'il » ne corrige son style et la conduite de son théâtre. »

Cette protestation en faveur de Corneille ne pouvait manquer de se produire dans la critique de Subligny; comme les autres, il dvait besoin de ce grand nom pour soutenir la faiblesse de ses attaques. Placée ainsi sous le patronage du fameux poète, sa comédie devait trouver un accueil plus empressé et plus complaisant. C'est là, sans doute, avec la malignité de l'esprit humain, ce qui en a fait le succès. On a ri et applaudi à la Folle Querelle pour humilier Racine, pour venger Corneille; on y est venu aussi parce que de tout temps les hommes sont curieux de satires, et se plaisent à voir travestir et ridiculiser les œuvres qui les ont le plus émus et transportés. Quant à Racine, assurément cette

V petite pièce lui a causé un sensible déplaisir; mais il en a très-certainement tiré profit. Elle l'a excité à donner à son style plus de précision et de rigueur, à créer un drame plus sévère, à concevoir des caractères vertueux comme on lui en demandait. En appréciant les progrès

du poète dans son Britannicmy nous reconnaîtrons la justesse des vers que Boiieau lui adressait plus tard :

Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus

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