‹ Les ennemis de VoltaireChapitre 10 sur 30 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Ottavieo8»«

100 LABBK DRSFONTAINES.

3*" Bastonnade encore à Londres de la main d'un libraire anglais, accident douloureux qui lui fit solliciter vivement et obtenir la grâce de revenir en France. C'est ainsi que le même fléau qui l'en a fait sortir, l'y a fait rentrer, pour y essuyer plusieurs autres affronts d'une autre espèce. Quand sera-t-il rassasié d'ignominies ? »

Il est difficile de rassembler plus d'injures en moins de mots. Il y a là cependant bien des mensonges, mais le peu de vérités qui y sont étalées avec une si cruelle complaisance enlevait d'avance aux démentis les mieux fondés toute cbance d'être crus.

Continuons.

L'avocat observe que l'abbé Desfontaines n'a rien fiiit qui ait pu lui mériter la baine de M. de Voltaire, qu'au contraire il l'a toujours ménagé dans ses écrits. La vérité est que, depuis la publication du Préservatif, il parut dans les Observations de Desfontaincs (tome XV, page 185) une défense très-vive et très-flatteuse de la tragédie de Zaïre, contre Fuzelier qui en avait fait la parodie. C'était assurément un acte d'béroïsme. Mais il faut répéter ici de Desfontaines ce qu'on en a déjà dit dans l'article précédent : son siège était fait , c'est-à-dire, que l'article ^nv Zaïre était sous presse quand le Préservatif en sortit, et que ces deux écrits parurent presque simultanément.

Passant à la lettre de M. Maflei , unique sujet de la colère de Desfontaines , l'avocat poursuit en ces termes :

l'aIUJK DESFOiMAliNES. 101

« Croira- 1-011 (page 9), que celui qui fait aujour- (riiui un si honteux reproche à M. Tahbé Deslbntaines, est celui-là môme qui fit son apologie il y a treize ou quatorze ans , et qui démontra dans un petit Mémoire dressé par lui-même la fausseté et l'absurdité de Taccusation ? Il le fit à la sollicitation de feu M. le président de Bernières, qui par complaisance le logeait alors chez lui, et que VoL taire ose appeler son ami.» «M. le président de Bernières, ajoute-t-il en note, «/w/ de Voltaire, petitfds d'un paysan I La profession d'homme de lettres est bien avantageuse. Cet ami le chassa de chez lu^ en 1726, après son discours insolent, dans la loge de mademoiselle Lecouvreur (1). Mais par quel attachement, ou plutôt par quelle partialité, et par quelle profusion de louanges l'abbé Desfontaines n'a-t-il pas payé pendant dix ans un service qui n'avait été, du côté de Voltaire , qu'une déférence aux volontés de son hôte et de son bienfaiteur. »

Ces reproches auraient pu être habiles, si madame de Bernières, qui survivait à son mari, n'eût été là pour apporter, comme elle le fit, son témoignage en faveur de Voltaire, et pour certifier, ce qui d'ailleurs était de notoriété publique, que Voltaire payait pension chez elle et son mari , qu'ils avaient dû faire cette concession à sa délicatesse , et que la preuve

(l) Il s'agit de la réponse de Voltaire au chevalier de Rolian. Ce jeune seigneur, à la suite d'une discussion qu'ils avaient eue ensemble dans la loge de mademoiselle Lecouvreur, ayant demandé qui il était, Voltaire, dit-on, s'était empressé de répondre : « Je suis le premier de mon nom et vous le dernier du vôtre. »

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qu'il n'avait pas démérité de ses amis, c'est qu'elle prenait hautement sa défense contre les calomnies du libelliste.

Examinant ensuite les raisons qui ont soulevé la bile de Voltaire, l'avocat cite la critique de la Mort de César et du Temple du Goût; critique innocente, mais juste , que Voltaire érigea en traits horribles de noirceur et d'ingratitude. Toutefois , sur une lettre de Voltaire, formulée dans les termes les plus affectueux et les plus expressifs , l'abbé Desfontaines retira sa critique. Que fait Voltaire ? Quinze jours après cette lettre, il insulte l'abbé Desfontaines dans le Mercure. Celui-ci demande la cause de ce changement subit : point de réponse. Voltaire continue d'insulter l'abbé Desfontaines par de mauvaises épigrammes qu'il fait courir. On se tait, on méprise l'injure ; il redouble : la patience de l'abbé Desfontaines l'enhardit, et il pousse l'affront jusqu'à l'excès dans des imprimés scandaleux.

« Après cela, ajoute l'auteur du libelle, il a la folie de prétendre avoir encore des droits sur le cœur de l'abbé Desfontaines ! Ignore-t-il qu'il est de principe dans la société que les offenses effacent les bons oiïices? A plus forte raison quand l'offense est très-grande et que le bon office n'est qu'une justice rendue en considération d'un bienfaiteur dont on dépend. Voltaire, logé et nourri chez le président de Dernières , allié de l'abbé Desfontaines (un faquin, par ses airs de protection, nous oblige de parler de cette circonstance) , avait-il pu se dispenser de faire ce qu'il fit? » (page 11 .)

l'abbé DESFONTAINES. 103

Desfontaines s'efforce en vain, toujours par l'organe (le son avocat, de dénaturer le service qui lui a été rendu. Que ce service ait été spontané ou non, il n'en eut pas moins pour effet le salut de Desfontaines, lequel courait la chance d'être brûlé vif, sans les sollicitations directes de son adversaire, et le crédit dont, malgré sa disgrâce, il jouissait alors à la cour. Que Voltaire, après cela, ait plus ou moins parlé de ce service considérable , cela n'importe guère. Les prétentions des bienfaiteurs n'autorisent jamais l'oubli des bienfaits. C'est à quoi ne pensait point assez Desfontaines, quand il harcelait Voltaire de ses critiques, et qu'il espérait que les éloges dont il les accompagnait leur serviraient de passeport; mais, partagé comme il l'était entre ses scrupules d'obligé et ses devoirs de journaliste , il ne comprit pas que le seul moyen honnête de concilier les uns avec les autres était de garder le silence.

Il résulte d'explications données plus loin, que la vilaine affaire de Desfontaines avait été provoquée « par les fougueux et dangereux amis d'un homme qui n'est plus » et qui n'est pas nommé. Cette confidence n'est pas très-claire. Plus de détails , fortifiés surtout par des noms propres, étaient indispensables , et l'innocence de Desfontaines n'eût pas été gâtée, s'il ne 1' eût pas sacrifiée, en diffamant les amis anonymes d'un de ses amis mort.

Quoi qu'il en soit, il semble vouloir faire entendre qu'il fut dans cette circonstance, victime de quelques inimitiés personnelles , comme il affirme l'avoir été de son dévouement à un ami dans l'affaire du libelle

104 l'abbé DESlOiNTAIiNES.

contre l'Académie. Selon lui, l'autear de ce libelle lui en avait confié le manuscrit, sous le sceau du secret. Le manuscrit lui fut volé ; on l'imprima ; le public crut y reconnaître l'auteur, et nomma Desfontaines. Celui-ci fut arrêté ; mais il eut la générosité de garder fidèlement et jusqu'à la fin le secret à son ami , et il aima mieux s'exposer à tout que de tromper la confiance d'un homme qui avait compté sur sa probité.

Ce trait honore Desfontaines, sans doute ; mais on n'a ici pour garant que sa parole; et, ici encore, il aurait fallu d'autres preuves.

Il réfute encore quelques autres assertions du Préservatif , relatives à ses jugements sur les ouvrages de Voltaire; il se défend d'avoir fait imprimer en Hollande seize libelles contre lui, et s'exprime ainsi sur cette Apologie de Voltaire^ qu'il était accusé d'avoir écrite au sortir de Bicêtre:

« C'est aussi dans le même esprit qu'il (Voltaire) a inventé le libelle composé contre lui à la campagne, chez M. de Bernières, par l'abbé Desfontaines, qui, si on l'en croit, le montra à M. Thiriot qui l'obligea à le jeter au feu... M. Thiriot est un homme aussi estimé des honnêtes gens que Voltaire en est détesté. Il trahie comme malgré lui les restes honteux d'un vieux lien qu'il n'a pas encore eu la force de rompre entièrement. Or, on a demandé à M. Thiriot, qui est cité ici pour témoin, si le fait était vrai; et M. Thiriot a été obligé de dire qu'il n'en avait aucune connaissance On propose ici un défi à Voltaire. Le séjour à la campagne

LAnnÉ DKSiOiMAiiNES. I Oo

chez feu M. le président de Bernières est dnns les vacances de 17^5. Si un libelle imprimé cette année existe, qu'on le montre. S'il répond que l'abbé J)estaines l'a jeté lui-même au feu, qu'il cite des témoins; car, assurément, il ne doit point être cru sur sa parole. M. Tbiriot, dit-il, l'obligea de le jeter au feu. Et voilà M. Tbiriot qui déclare la fausseté du fait. Le sieur Voltaire est donc le plus bardi, le plus insensé des menteurs. » (page 20.)

Pour ne rien dire encore de Tbiriot qui, dans plusieurs lettres, attesta le fait en question à Voltaire, il faut remarquer l'adresse avec laquelle Desfontaines le cajole, afin de l'encourager dans son lâcbe démenti, et surtout de le brouiller avec Voltaire; il faut remarquer , en outre , le défi important que Desfontaines lance à Voltaire, au sujet de V Apologie, libelle qui, ainsi qu'on l'a vu précédemment, existait si bien qu'il a été réimprimé dans la Bibliotkcque française de Dusauzet.

Un certain Saint-Hyacintbe, homme d'esprit, mais espèce de chevalier d'industrie, qui avait eu le talent de se faire passer pour l'auteur du Matlianasius (1), quoiqu'il n'eût composé que la chanson qui sert de fondement à ce plaisant commentaire, avait fait imprimer, à la suite de l'œuvre de MM. de Salengre et S'Gravesande , un opuscule tout entier de sa façon , sous le titre de Déification du docteur Aristarclms Masso. Si l'on en croit Voltaire, Saint-Hyacinthe est bien loin, dans ce livre, de faire de bonnes plaisan-

(1) Je sais que cette opinion est combattue ; mais il n'importe guère.

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teries ; elles y sont , en effet , un peu forcées et surtout beaucoup trop prolongées. Saint-Hyacinthe avait spéculé sur sa réputation d'auteur du Chef-d'œuvre d'un inconnu, qu'il avait escroquée, selon Voltaire, comme il avait volé madame Lambert. Il avait été moine, soldat, libraire, marchand de café, et il vivait alors du profit du biribi. Vingt ans auparavant, il avait écrit des libelles contre Voltaire, et, depuis OEdipe, il l'avait suivi comme un roquet qui aboie après un homme qui passe sans le regarder.

Ce fier mépris exaspéra naturellement Saint-Hyacinthe. Aussi s'en vengea-t-il en insérant , dans la Déification, un passage horriblement injurieux contre Voltaire, dont l'auteur de la Voltairomanie ne manqua pas de s'emparer.

Voici ce passage : il est une allusion à l'aventure du pont de Sèvres.

« Un officier français , nommé Beauregard , s'entretenait avec quelques personnes que la curiosité avait , comme moi , attirées au pied de la double montagne ( le Parnasse ). Un poète de la même nation, portant le nez au vent comme un cheval houzard, vint effrontément se mettre de la conversation , et , parlant à tort et à travers, s'abandonna à quelques saillies insultantes que l'officier désapprouva. Le poète s'en mit peu en peine et continua. L'officier, s'éloignant alors, alla dans un détour par où il savait que le poète devait passer pour aller parler à un comédien. \\ y vint, en effet, accompagné d'un homme à qui il récitait des vers, et qu'il ne croyait pas devoir être le témoin d'une de ses in-

l'abbé desfontaines. 107

fortunes. Car rofKicier arrêtant le poète par le bras : — J'ai ouï-dire que les impudents étaient lâches , lui dit-il, j'en veux faire l'épreuve et ne puis mieux m'adresser qu'à vous. Voyons, monsieur le bel esprit, si vous vous servirez bien de cette épée que vous portez, je ne sais pourquoi; ou préparez-vous à recevoir de cette canne le châtiment de votre insolence. Tel qu'une catin pâlit et s'effraie aux éclats redoublés du tonnerre, tel le poète pâlit au discours de l'officier, et la frayeur lui inspirant avec le repentir des sentiments d'humilité et de prudence :

— J'ai péché, lui dit-il, et je ne prétends pas Employer ma valeur à défendre mes fautes :

J'offre mon échine et mes côtes Au juste châtiment que prépare ton bras. Frappe, ne me crains point, frappe, je te pardonne, Ma vie est peu de chose et je te l'abandonne. Tu vois en ce moment un poète éperdu, Digne d'être puni, content d'être battu ; N^'opposer nul effort à ta valeur suprême. Beauregard n'aura point de vainqueur que lui-même.

— « Ces beaux discours ne servent ici de rien, dit l'officier; défendez-vous ou prenez garde à vos épaules. Le poète n'ayant pas la hardiesse de se défendre, l'officier le chargea de quantité de coups de bâton, dans l'espérance que l'outrage et la douleur lui donneraient quelque courage... Mais la prudence du poète redoubla , à proportion des coups qu'il reçut : ce qui fit que l'homme qui l'a-

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vait accompagné s'écria , en s'adressant à roffîcier :

— Arrêtez, arrêtez l'ardeur de votre bras ,

Battre un homme à jeu sûr n'est pas d'une belle âme ,

Et le cœur est digue de blâme

Contre les gens qui n'en ont pas.

L'otïicier alors, après avoir ainsi disposé le poète à ses remontrances : — Sectateur des muses, lui ditil , apprenez qu'il est plus important d'être sage qu'il n'est nécessaire d'être poète, et que, si les lauriers du Parnasse mettent à couvert de la foudre, ils ne mettent point à l'abri des coups de bâton. En disant ces mots, il jeta dans un champ celui qu'il avait en main. Mais, ô prodige! ce bâton devint dans l'instant même un arbre, etc. »

(Déification de l'incomparable docteur Aristarchus Masso , pag. 327 du tom. II du Chef-d'œuvre d'un inconnu, de l'édition de Londres, 1738, in-12.)

Cette aventure est-elle vraie, ne l'est-elle pas? c'est un point qui n'a jamais été bien éclairci. Mais vraie ou fausse, les ornements dont la pare Saint-Hyacinthe sont évidemment de son invention.

D'ailleurs, on ne saurait dire que Voltaire fût un de ces lurons résolus, toujours prêts à dégainer pour la défense de leurs paroles téméraires, mais il n'était pas non plus un lâche, les efforts qu'il fit, les dangers auxquels il s'exposa pour rejoindre M. de Rohan et se mesurer avec lui, démontrent assez le contraire. Tout ce qu'on peut dire , c'est que les coups

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do bâton assènes par les gens de ce personnage, étant restés impunis, donnèrent lieu à plusieurs histoires de ce genre, lesquelles, se nndtipliant sous la plume vindicative des innombrables ennemis de V^oltaire, n'étaient après tout que des versions revues et augmentées de l'histoire primitive.

Le reste de la VoUair'omanie est consacré à prouver que Voltaire n'entend pas certain passage d'Horace et qu'il ne sait pas le premier mot de la discussion à ce sujet entre Dacier et le marquis de Sévigné, à railler sa passion pour Newton et à lui faire honte de son ignorance en physique.

« Je crois la Voltairomanie, dit en finissant le libelliste, assez bien démontrée par tout ce que je viens de dire. Plût à Dieu que Voltaire ne fût que dépourvu de lumières et de jugement, qu'il ne fût qu'insensé! Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il est faux, impudent, calomniateur... Qu'il écrive désormais tout ce qu'il lui plaira, en prose ou en vers ; on l'a mis ou plutôt il s'est mis lui-même hors d'état d'obtenir la moindre créance dans le monde. Au reste, quelque maltraité qu'il paraisse ici, on a encore usé d'indulgence. Que de choses ne sait-on pas qu'on veut bien s'abstenir de publier ! Les horreurs de son libelle dispensent néanmoins de la modération. II est certain que s'il pouvait être guéri de son sot orgueil, il serait moins fou, moins impie, moins téméraire, moins calomniateur, moins enragé, etc., etc. Or, qu'y a-t-il de plus capable d'abattre cet orgueil monstrueux, principe radical de tous ses vices et de tous ses opprobres, que ce

qui est contenu dans cette lettre salutaire, dont votre charité ne manquera pas de lui faire part? »

Ce pamphlet, l'un des plus sanglants et des plus implacables qui soient sortis d'une cervelle humaine» restera l'éternel opprobre de son auteur, moins à cause de la violence de forme qui le caractérise et qu'explique jusqu'à un certain point le droit de représailles, que pour les mensonges impudents, manifestes, dont il est rempli, et parce qu'il est le type du plus profond avilissement de la faculté de penser et d'écrire. La honte en retombe aussi sur le public d'alors qui s'en amusa, sur les magistrats qui n'eurent pas le courage de le poursuivre, et sur les ministres qui le tolérèrent, l'achetèrent et le lurent avec le plaisir qu'éprouve tout gouvernement corrompu et faible, quand on prend soin de déshonorer publiquement les hommes qu'il redoute, et contre lesquels il n'ose pas sévir. Voltaire en fit la cruelle expérience.

Mais avant d'entrer dans des détails à cet égard, il est bon de connaître la conduite que tint alors le plus ancien des amis de Voltaire, celui que le poète a aussi le plus aimé, qu'il a associé à sa célébrité, et dont le nom est passé jusqu'à nous en possession de cette auréole glorieuse, avec aussi peu de fondement, selon moi, que celui de Fréron nous est parvenu et est demeuré pour la plupart comme le symbole de l'envie, de l'ignorance et de la méchanceté. On voit qu'il s'agit de Thiriot.

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