CHAPITRE VI IL
À la lecture de la Voltairomanie, et jusqu'au passage où il est question du témoignage de Tliiriot, Voltaire fut frappé d'une sorte de stupeur. Mais arrivé à ce même passage où Tliiriot est cité avec emphase comme démentant son ami, au lieu d'être transporté de colère, comme il était naturel en pareille occasion, Voltaire se sentit pénétré de la plus vive douleur.
Cette tendresse constante de Voltaire pour ce bourgeois gâté par la bonne compagnie, pour cet écornifleur des tables des fermiers-généraux et des grands seigneurs, pour ce sybarite auquel l'usage des plaisirs perçus aux dépens d'autrui avait inspiré l'amour et le culte exclusif de sa petite personne, cette tendresse, dis-je, a quelque chose d'incompréhensible. L'abandon de Thiriot, dans une circonstance où Voltaire n'eût pas eu trop du secours de dix amis comme celui qu'il croyait être le sien par excellence, fut si honteux, si lâche, si impardonnable, qu'on ne sait que penser du prix que Voltaire attachait à une telle amitié et du souci qu'il avait de se la voir enlever.
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Comme on n'aperçoit nulle part que Tliiriot ait rendu de ces services considérables qui font que l'oi)ligé est toujours prêt à se sacrifier pour celui qui l'oblige, à se donner à lui corps et âme, on en est réduit aux conjectures sur les causes de la passion de Voltaire, et si, faute d'en découvrir de positives, on s'arrête aux premières qui se présentent à l'esprit, on est tenté d'en conclure qu'un si grand dévouement d'une part, une insouciance si impudente de l'autre, ne se rencontrent que chez les gens qui se sont associés pour quelque méchante action, et que l'un n'est si obséquieux et si souple à l'égard de l'autre, que parce qu'il en appréhende les indiscrétions.
Il y a cependant deux faits dans la vie de Thiriot qui pourraient donner la clé de cette énigme. Le premier est le dévouement réel qu'il témoigna à Voltaire, lorsqu'il soigna cet ami attaqué de la petite vérole et qu'il lui tint lieu de garde-malade nonobstant les périls de la contagion ; le second est qu'en l'absence de Voltaire il était son espion à Paris et lui rendait compte des ouvrages où il était question de lui ; si ces ouvrages étaient anonymes, il lui en nommait les auteurs, desquels il ne manquait pas de donner la chronique scandaleuse, fournissant ainsi à Voltaire tous les matériaux nécessaires à la préparation de ses vengeances : rôle excusable peut-être et qu'atténuerait jusqu'à un certain point l'intimité qui les unissait presque dès l'enfance, si Thiriot ne l'eût joué moins à titre d'ami que de gagiste et de gagiste quelquefois fort peu délicat.
Ces deux faits admis je continue mon récit.
l'abré desfontaines. 113
Il y avait dix jours que la V oltairomanie avait paru , et à l'exception de l'avis qu'en avait donné Thiriot à Voltaire le jouruiùnie de cette publication, Thiriot faisait le mort et laissait son ami sans nouvelles. Cependant, il était chargé dans ce libelle d'une imputation si grave, on y opposait si effrontément son témoignage à celui de son ami, que naturellement il devait être pressé de s'en expliquer.
Voltaire lui écrit et lui marque la surprise où le jette sa réserve obstinée. Il lui mande que, pendant qu'il reçoit des plus indifférents les lettres les plus fortes et les plus touchantes, les offres de service les plus flatteuses, que madame du Châtelet, madame de Champbonin, tout ce qui est à Cirey, efirayés de son silence, ne savent à quoi l'attribuer, il a la mortification de ne pas recevoir de lui la moindre preuve d'amitié. (A Thiriot, 24 décembre 1738.)
Thiriot ne répond pas.
Voltaire insiste. Au bout de quinze jours, Thiriot daigne s'expliquer, mais d'une manière si vague, si entortillée, que Voltaire, qui le voit fuir le débat, l'y ramène forcément, en lui rappelant qu'il ne sait que de lui seul l'histoire du libelle de Desfontaines, dans le temps de Bicêtre; qu'il ne sait que de lui seul que ce libelle était une ironie sanglante intitulée : Apologie du sieur Voltaire; que non-seulement Thiriot en a parlé dans son voyage à Cirey, en présence de madame du Châtelet qui l'atteste, mais qu'en rassemblant ses lettres on trouve dans celle du 26 auguste 1724 la confirmation de ce qu'il a dit à Cirey. (Au
même, 2 janvier 1739.)
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Thiriot entendit enfin ce langage. Avait-il oublié jusque-là cette fatale lettre du 26 auguste, ou pensait-il que Voltaire, au bout de quinze ans, l'aurait oubliée lui-même, ou ne l'aurait pas conservée?
Quoi qu'il en soit, il sentit qu'il était nécessaire de se justifier.
Il écrivit à madame du Châtelet une lettre qui aurait bien voulu être insolente , mais qui n'est qu'embarrassée, et dans laquelle on remarque sur le fait en question les éclaircissements suivants :
« Lorsque le Préservatif ^2iV\xi, j'en fus fort scandalisé, et mon amitié fut vivement émue et alarmée de voir attribuer à M. de Voltaire ce libelle dont je le tiens entièrement incapable. L'auteur de cet écrit y avait inséré le fragment d'une lettre de M. de Voltaire au marquis de MafFéi, dans laquelle j'étais cité comme témoin d'un fait arrivé à La Rivière-Bourdet , chez feu M. le président de Bernières, vers 1724 ou 25. J'ai essuyé beaucoup de questions sur la vérité de ce fait, et voici quelle a été ma réponse : que je me souvenais simplement du fait, mais que, pour les circonstances, elle m'étaient si peu restées dans la mémoire, que je ne pourrais en rendre aucun compte. Et cela n'est pas extraordinaire après tant d'années. » (Mémoires de Longchamp, t. II, pag. 431.)
Toute sa lettre est dans ce ton, c'est-à-dire, sans franchise, sans noblesse, sans respect pour la juste et éloquente susceptibilité de madame du Châtelet, sans une marque qu'il reconnaisse sa faute et qu'il s'offre à la réparer; d'ailleurs, comme dit Voltaire, il y fait
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le petit important, le petit ministre avec madame du Cliatelet, il y parle du Préservatif comme d'un libelle, et du dégoût que les libelles lui inspirent, lui qui en amassait des collections et qui en envoyait aux botes de Cirey plus qu'on ne lui en demandait.
Il y a plus, sa vanité lui suggéra que cette lettre, qu'il tenait apparemment pour un cbef-d 'œuvre, ne saurait demeurer le secret des personnes intéressées, et que le public, peut-être même la postérité, seraient jaloux de la connaître.
Il répand donc dans Paris des copies de sa lettre, et se propose ensuite de la publier dans le journal de l'abbé Prévost, le Pour et Contre.
Madame du Châtelet, indignée, lui renvoyé sa lettre. Voltaire, qu'elle charge de l'exécution de cette mesure méprisante, cherche à en adoucir la rigueur par les paroles les plus affectueuses. Il ose tout au plus dire à Thiriot qu'il est contre toutes les règles d'avoir fait courir des copies de sa lettre à madame du Châtelet, et qu'un nom si respectable devait être ménagé. Quant à l'impression de cette lettre, il s'écrie :
« Ah! mon ami, serait-il vrai? Ce serait le plus cruel outrage à madame du Châtelet et à toute sa famille. De quoi vous êtes-vous avisé?... S'il en est temps encore, volez chez le Pour et Contre, brûlez la feuille, payez les frais. Mais je ne crois pas que cela soit vrai. » (Â Thiriot, 19 janvier 1739.)
Mais tout le chagrin, toute l'amertume de Voltaire se versaient dans le sein de M. d'Argental.
« Thiriot, lui écrit-il le 23 janvier 1739, est insup-
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portable. Il négocie à Cirey; il s'avise de faire le politique. 11 doit savoir qu'en pareil cas, la politique est un crime. Il a passé près d'un mois sans m'écrire ; enfin, il a fait soupçonner qu'il me trahissait. S'il veut réparer tout cela par un écrit plein de tendresse et de force dans le Pour et Contrej,k la bonne heure. Mais qu'il ne s'avise pas de parler du Préservatif ; on ne lui demande pas son avis... 11 est essentiel qu'il m'envoie un mot à peu près conçu en ces termes : « Le sieur Thiriot, ayant lu un libelle intitulé la Voltairomanie^ dans lequel on trouve un tissu de calomnies atroces, est obligé de déclarer, sur son honneur, que tout ce qui y est annoncé sur le compte de M. de Voltaire et sur le sien, est la plus punissable imposture, etc. , etc. »
« S'il refuse cela, indigne de vivre ; s'il le fait, je pardonne. »
Thiriot n'en fit rien, si ce n'est qu'à grand'peine il consentit à ne pas imprimer sa lettre à madame du Châtelet, au moyen de quoi, il se crut dispensé du reste.
Et pour montrer jusqu'à quel point il se jouait des devoirs les plus sacrés de l'amitié, il trouva plaisant d'envoyer au prince royal de Prusse, dont il était le correspondant littéraire à Paris, cette lettre inconvenante, le Préservatif Qi la VoUairomanie ! Il accompagnait le tout d'une lettre d'envoi où il avait la bassesse de désavouer celle qu'il avait écrite à Voltaire, en 1724, et, pensant avoir mis, par là, son honneur en règle du côté de Frédéric, il répondait à M. d'Ar-
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génial, qui prenait la liberté de lui rappeler les grandes et délicates obligations qu'il avait à Voltaire, qu'après tout, la vente des Lettres pliilosopliiques ne lui avait valu que cinquante guinées, et qu'il n'avait mangé que quatre-vingts souscriptions de la lienriade. « Y a-t-il, s'écrie Voltaire, justement indigné, une âme de boue aussi lâclie, aussi méprisable! » (A d'Argental, 18 janvier 1739.)
Cependant, quand Voltaire s'adresse à Thiriot, et qu'il l'interroge sur ce qu'il y a de vrai dans ces mauvais procédés d'un nouveau genre, il prend, avec soin, le ton de l'amitié la plus tendre et la plus expansive; il lui reproche avec une véritable douceur son extrême légèreté; il le suppose généreusement en butte à de lâches conseils, et troublé passagèrement par quelques compagnons de table, dans sa fidélité à une liaison de vingt-cinq années.
« Que dira le prince de Prusse? que diront ceux qui savent aimer?... Mon ami, n'est-on fait que pour souper ? ne vit-on que pour soi ? n'est-il pas beau de justifier son goût et son cœur, en justifiant son ami?... N'écoutez pas ceux qui vous donneront pour conseil de boire votre vin de Champagne, et d'oublier tout le reste. Buvez, mais remplissez les devoirs sacrés et intéressants de l'amitié. » (A Thiriot, 7 et 9 janvier 1739.)
Ces prières touchantes demeuraient sans effet. Endurci dans son orgueil, Thiriot ne répondait pas. ÏI continuait à justifier ses lâchetés, en disant que le Pm^rm^e/ était la cause de tout ce tapage, eten faisant de l'esprit là-dessus aux soupers de la Popelinière
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dont le vin de Champagne lui servait de fleuve Létbé. Mais, harcelé sans cesse par Voltaire, il finit par lui dire qu'il ne fera plus rien que M. d'Àrgental, leur ami commun, ne lui ordonne. Il ne parlait ainsi, que parce qu'il savait que ce magistrat n'était pas partisan du procès criminel que Voltaire intentait à Desfontaines, et qu'il se flattait que sa désapprobation s'étendrait jusqu'au désaveu que Voltaire sollicitait de lui-même.
Il se trompait grossièrement. M. d'Argental était contraire au procès criminel, parce qu'il en prévoyait le scandale ou plutôt l'avortement, et que, dans l'un et l'autre cas, il n'y avait, pour son ami, que de la honte à recueillir ; mais il n'était pas homme à louer la conduite de Thiriot, et il rendait compte exactement à Voltaire de toutes les propositions que lui faisait ce vaniteux personnage.
« Eh bien ! dit Voltaire à d'Argental (18 janvier 1739), ordonnez-lui donc, sur le champ, d'écrire à M. Hérault (lieutenant de police) et de confirmer sa lettre du 26 auguste 1724, et les autres dont voici copie. »
Thiriot se garda bien d'obéir. Tous les moyens de le dompter n'étaient pas encore épuisés. Et puis les amis de Desfontaines, ceux qui lui avaient arraché le fameux démenti, étaient là pour l'entretenir dans une terreur salutaire des indiscrétions du journaliste, et l'empêcher de céder aux sommations qui partaient coup sur coup du château de Cirey.
Mais à peine a-t-il le temps de savourer cette demi-sécurité, que Voltaire, toujours aussi opiniâtre et
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non moins tendre, revient à la charge, lui écrit lettres sur lettres, lui protestant, entre autres choses, de peur qu'une pression trop forte ne le fasse à la fin regimber, que loin d'avoir eu un moment de chagrin de l'absurde et sot libelle de Desfontaines, il en a peut-être été trop aise ; que le seul article qui concerne Thiriot, l'a désespéré ; qu'entendre dire partout que Thiriot dément Voltaire qui a preuve en main, en faveur de son ennemi, qu'entendre dire que Thiriot ménage Desfontaines, c'est un coup de poignard pour un cœur aussi sensible que le sien. (A Thiriot, 18 janvier 1739.)
Ainsi Voltaire absoudrait Desfontaines, si Thiriot abjurait toute complicité avec ce dernier. Cette résignation d'un stoïcisme sublime dans l'implacable philosophe n'est point comprise. Thiriot se tait toujours.
Alors, madame de Champbonin lui écrit une de ces lettres qui, venant d'une femme, donneraient du cœur aux plus lâches, et qui, venant d'un homme, forceraient l'impudent qui en serait l'auteur à descendre sur le pavé pour en soutenir les termes l'épée à la main. On y lit ces paroles :
« Vous recevrez incessamment de madame de Bernières une lettre où il est dit formellement que, loin que M. de Voltaire fût nourri et logé par charité chez madame de Bernières, il louait un logement chez elle pour lui et pour vous, payant sa pension et la vôtre. Elle le dit, monsieur, et vous laissez calomnier votre ami I Et quel ami? Un homme qui a hasardé le bonheur de sa vie et qui porte encore la peine de ces malheureuses Lettres philosophiques^ dont vous avez
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reçu (Jeux cents guinées. Et c'est vous, monsieur, qui laissez dire que M. de Voltaire est accusé de rapine! » (Mémoires de Longcliamp, t. II, p. 438.)
Madame de Champbonin partit bientôt pour Paris. Elle avait l'intention d'appuyer sa lettre d'une déclaration verbale, et de voir si Thiriot aurait l'impudence de la contredire en face.
En même temps, le marquis du Châtelet envoie à Thiriot, avec prière de le copier et de le lui retourner, un modèle de rétractation de son mensonge, et d'attestation de la probité, de la véracité de M. de Voltaire. Sa lettre, sévère et digne, est celle d'un gentilhomme, observateur fidèle des lois de l'honneur et qui n'admet pas les tempéraments en matière de réparation.
Thiriot n'était ni aussi chatouilleux, ni aussi absolu. Néanmoins, l'intervention directe du marquis du Châtelet qui avait paru jusque-là se tenir à l'écart, lui donna à penser. Il fit l'effort d'écrire la rétractation qu'on lui demandait. Mais il s'éloigna autant qu'il put du modèle, battit la campagne, ici avançant d'un pas, là reculant de quatre, tellement qu'il fut très-heureux que cette lettre ridicule tombât entre les mains de madame du Châtelet ; sans quoi son mari, qui se disposait à venir à Paris, lui en eût peutêtre fouetté le visage avec les feuillets. Pour madame du Châtelet, elle en fit ce qu'elle avait fait de la première, elle la renvoya dédaigneusement à Thiriot.
Enfin, celui-ci eut quelquesscrupules;peut-être eutil aussi quelque crainte au sujet surtout des deux cents guinées qu'il avait tirées de la vente des Lettres plii-
l'abbé dksfontaines. 121
losopliùjiies, et (jue la nouvelle déiioneiation de ces Lettres par Desfonlaines menaçait de ramener sur le tapis. Voltaire, d'ailleurs, lui mettait la puce à l'oreille, en lui disant :
« Je me flatte que, dans cette occasion, vous ne » direz pas : Eh, mordieu, qu'on me laisse souper, » diaérer et ne rien faire. Je demande à votre amitié » de la mémoire (allusion aux deux cents guinées) et » de la vivacité. » ( A Thiriot, 20 janvier 1739.)
Il n'était pas jusqu'au prince royal de Prusse qui n'engageât Thiriot à s'exécuter.
Cependant, le lâche hésitait toujours, et, par cette hésitation, il achevait de s'aliéner le seul homme qui gardât encore pour lui quelque ménagement, M. d'Argental. Celui-ci, qui connaissait et qui partageait ce principe de Voltaire, que deux vieux amis qui se brouillent, se déshonorent, donna le conseil à Voltaire de se détacher peu à peu de l'homme indigne qui le trahissait et qui les trompait tous, et de commencer par suspendre toute correspondance avec lui.
Voltaire goûta d'abord ce conseil, et il paraissait résolu à retirer insensiblement sa confiance à Thiriot, en évitant de rompre avec éclat, lorsque Thiriot, effrayé tout de bon du soulèvement général qui s'opérait contre lui, et de la désertion de ses anciens amis, qui en était la suite, parut reconnaître ses torts et fit ce que tout le monde désirait de lui. Je dis qu'il parut, car on n'en voit d'autre preuve que la correspondance que Voltaire reprit avec lui dès le mois de mai de 1739, correspondance où il n'y a plus traces de toutes ces querelles.
On me pardonnera d'être un peu sorti de mon sujet pour m'étendre sur un personnage qu'on ne se serait pas attendu à y voir figurer sous d'aussi tristes aspects ; mais, après tout ce qu'on a souffert, en voyant Voltaire prostituer son amitié à un homme sans courage comme sans vergogne, on sent le besoin de prouver par des faits combien cet homme en était indigne, et de réduire à sa juste valeur cette réputation de Pylade, usurpée et grandie à la faveur de la folie d'Oreste. Des amis comme Thiriot sont plus communs qu'on ne pense, surtout dans cette partie de la société qui fait consister le savoir vivre dans une application plus ou moins habile du savoir faire, C'est là, en effet, qu'on rencontre ces gens qui connaissent tout le monde, qui sont les amis de tout le monde, qui font servir les agréments de leur esprit à tirer de l'engouement qu'ils provoquent, de quoi soutenir leur crédit, satisfaire leur intérêt personnel, et qui ont avec cela le grand art de persuader à chacun qu'ils le préfèrent à tous les autres. Pleins de confiance dans l'espèce de fascination qu'ils exercent par le seul prestige de dehors attrayants, ils ne sont occupés qu'à en éblouir les yeux, afin de ne pas se laisser pénétrer eux-mêmes ; par conséquent ils ne se livrent jamais tout entiers; ils sont même peu prodigues de leurs personnes, estimant qu'on les désirera davantage, et que le bon effet qu'ils ont produit à la première vue se prolongera d'autant. Que si ce bon effet s'affaiblit, ils ont contre cet inconvénient la ressource d'exciter la jalousie, en se refroidissant tout-à-coup pour celui-ci, et en étant tout de feu
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pour celui-là. Ce manège réussit plus d*une fois, n'y ayant rien qu'on am])ltionne, qu'on s'envie, qu'on se dispute davantage que la compagnie d'un homme agréable. Cet heureux état dure autant que les relations qu'on entretient de tous côtés n'exigent pas autre chose que des frais d'amabilité et d'esprit; mais, dès qu'elles sont troublées par un de ces événements où il faut agir envers ses amis conformément aux sentiments qu'on s'est efforcé de leur inspirer, où il faut payer de sa personne, sacrifier son repos, mettre même quelquefois sa réputation en péril, alors on hésite, on tergiverse; on croit justifier sa lâcheté en accusant les gens d'avoir été imprévoyants; on s'éloigne d'eux peu à peu, bientôt on les désavoue, ensuite on les trahit publiquement. Il est vrai qu'on se déshonore ainsi soi-même; mais comme on n'a pas, avec la pudeur, perdu les moyens de conserver son ascendant sur ceux qui ne connaissent ni ne prévoyent le malheur, qu'au contraire on en est toujours bien venu, on regarde cette faveur soutenue comme une approbation tacite de la conduite malhonnête qu'on a tenue ailleurs, on ne s'en souvient déjà plus soi-même, et on ne désespère pas toujours de se réconcilier avec ceux qui en on été l'objet. Tel fut Thiriot.
CAAPITRt: IX.
Avant d'entamer le procès dont il menaçait Desfontaines, et dans le temps qu'il en rassemblait les matériaux avec une ardeur proportionnée à sa soif de vengeance, Voltaire niait effrontément qu'il fut l'auteur du Préservatif; il affirmait qu'il en avait en main la preuve démonstrative, et qu'il la ferait voir à qui on voudrait, si l'abbé Desfontaines qui lui devait la vie, qui, pour toute reconnaissance, l'avait tant outragé, était capable de sentir son tort et de s'en corriger. (A Berger, 22 décembre 1738; à d'Olivet, 19 janvier; à Helvétius, 19 février 1739.)
Mais, qu'importait à Desfontaines que Voltaire fût ou non l'auteur du Préservatif? Voltaire avait-il écrit, oui ou non, la lettre à MafPéi, insérée dans cet opuscule, et de son propre aveu, unique fondement de toute la querelle? Oui, il l'avait écrite; oui, il y diffamait Desfontaines. La V oltairomanie n'était donc qu'une réponse à cette lettre; les passages du libelle qui ont rapport aux autres faits dénoncés dans le Préservatif n'étaient là que pour montrer qu'en aucun point on ne cédait à Voltaire, et que sa critique des jugements de Desfontaines était aussi
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mal fondée que ses calomnies contre la personne du journaliste.
Pour introduction à son procès criminel, Voltaire écrivit un mémoire qu'il fit servir à la fois à démentir les faits articulés par son adversaire, et à inspirer riiorreur et le mépris pour les écrits satiriques en général.
Le mémoire achevé, et divisé en numéros, comme le Préservatif, il pensa avoir fait une merveille, quelque chose dans le goût de Pelisson, et peut-être de Cicéron. Il eût été confondu, disait-il, si ce style eût été mauvais. Mais à peine a-t-il envoyé cette belle œuvre à M. d'Argenson, que son enthousiasme pour elle se refroidit, le magistrat y ayant appliqué un topique nécessaire, en conseillant à l'auteur de faire quelques sacrifices à l'utile aux dépens du cicéronien. Voltaire réforma son mémoire, en supprima les numéros, comme lui donnant trop de ressemblance avec le Préservatifs et y mit plus de modération.
La poursuite à outrance d'un procès de cette nature, exigeait avant tout que le demandeur fût sur les lieux où ce procès devait être jugé contradictoirement, c'est-à-dire, à Paris.
Si Voltaire n'eût été préoccupé que du péril auquel il s'exposait en reparaissant dans une ville d'où la prudence et les avis officieux du lieutenant de police lui commandaient de se tenir encore éloigné, il n'est pas douteux qu'il n'eût passé outre et ne fût accouru à Paris pour demander en personne justice et vengeance : mais madame du Cliatelet s'y opposa
\M L*ABBÈ DESFONTATNES.
énergiquenient, et Voltaire n'était pas homme à résister aux prières ni aux ordres de cette femme aimée. Néanmoins, voulant à tout prix triompher de cette opposition, il engagea l'abbé Moussinot, son factotum à Paris, à s'aboucher avec le chevalier de Mouhy, et, tous deux, à faire savoir à madame du Châtelet que la présence de Voltaire à Paris était absolument nécessaire.
En attendant, il recommanda à Moussinot de faire pulilier un monitoire pour connaître l'imprimeur et l'auteur de la Voltairomanie, laquelle, comme on l'a déjà dit, paraissait sous l'enseigne d'un jeune avocat; de charger de cette besogne un huissier adroit, actif, intelligent, de faire acheter le libelle chezChaubert, en présence de deux témoins, d'en faire faire, secrètement, chez un commissaire, un petit procèsverbal, recordé de ces deux témoins, et de poursuivre à l'avenant; surtout de n'épargner pas l'argent, qui, s'il doit être prodigué, c'est quand l'honneur est en question. (A Moussinot, décembre 1738.)
D'un autre côté, il obtint de quelques gens de lettres les attestations, par écrit, qu'il leur avait demandées, et qui démentaient les impostures de la Volrtairomanie. Le médecin Andry, le médecin Procope et Pitaval, trois beaux esprits, continuellement en butte aux sarcasmes de Desfontaines, présentent requête au chancelier, et se déclarent parties civiles aux nom et profit delà littérature outragée et avilie. (A d'Argental, 9 janvier 1739.) Le chevalier de Mouhy court chez M. Hérault, lieutenant de police, et se dénonce comme l'unique auteur du Préserva^
t^ABBÉ DESFONTAINES. 127
///; d'Argental appuyé de sa parole et de son exemple cet empressement généreux; seul, Thiriot, qui doit tout à A'oltairc, se tient, les bras croisés, dans sa lâche ingratitude.
Cependant, Moussinot et le chevalier de Mouhy, ainsi qu'il en avait été convenu, pressent vivement M. et madame du Châtelet de laisser Voltaire venir à Paris : mais on reste sourd à toutes leurs raisons. Voltaire se résigne donc. On peut croire qu'il cédait d'autant plus volontiers, que la présence de Clairault à Cirey lui inspirait quelque jalousie. Déjà il avait enfoncé d'un coup de pied la porte d'une chambre où, ce géomètre et madame du Châtelet étaient, diton, trop fortement occupés de la solution d'un problème, et, partir après cette esclandre, c'eût été se déclarer vaincu et céder lâchement la place à son rival.
Il annonce à ses amis la loi qu'on lui impose; il stimule leur zèle et celui de ses agents; il gourmande aussi sa famille. Il ne faut pas, selon lui, qu'elle se taise, quand les indifférents éclatent; il faut que son neveu, l'abbé Mignot, envoie et donne son placet qui ne peut que disposer favorablement, et qui n'empêchera point les procédures juridiques dans lesquelles il le somme d'intervenir personnellement; car il s'agit d'un crime qui intéresse la société. (Au même, 9 janvier 1739.)
Pendant que du fond de son cabinet, Voltaire faisait ainsi mouvoir les ressorts de cette importante affaire, indiquait avec l'art d'un praticien consommé les procédés en usage dans les circonstances de cette nature et y déployait entin une stratégie dont il avait
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jadis appris le secret dans l'étude de maître Alain, Desfontaines se préparait à soutenir vaillamment la lutte.
Il commença par dénoncer sous main les Lettres piiilosopldqiies , défendues naguère par lui-même contre les attaques d'un critique anglais, dans ses Observations sur les écrits modernes, tom. II, page 299.
Ces lettres avaient été publiées en 1732. Elles avaient causé la ruine et l'emprisonnement à la Bastille du libraire Jore, l'éditeur, motivé un arrêt du conseil en vertu duquel les vendeurs René Josse et Duval avaient été destitués de leur profession, et par sentence du parlement, elles avaient été lacérées et brûlées par la main du bourreau le 1^' mai 1734. Néanmoins, elles renaissaient chaque jour de leurs cendres et étaient réimprimées, colportées, vendues clandestinement de toutes parts.
Signaler ces infractions audacieuses et réitérées aux arrêts de la justice, c'était rappeler aux magistrats qu'un décret de prise de corps avait été rendu contre Voltaire à l'occasion de ces Lettres et que ce décret n'était pas encore purgé; la police, ainsi mise en demeure, ne pouvait guère fermer les yeux plus longtemps sur le coupable, quand surtout on ne lui laissait pas ignorer le lieu où il se cachait ni d'où s'échappaient, de temps en temps, quelques-uns de ces écrits satiriques par lesquels il justifiait si mal la tolérance dont il était l'objet. La manœuvre de Desfontaines était habile; cependant Voltaire n'en fut ou fit semblant de n'en être point alarmé. Outre que la passion qu'il avait de châtier Desfontaines le
l'ardi': desfontatnks. 129
frappait (ravougleniont, (*t qu'il (Hait persuadé quo les magistrats, la soeiété toute entière s'associeraient à sa vengeance, et ouMieraic^ntses propres peccadilles, pour ne s'indigner que du crime énorme du journaliste, il se flattait que Thiriot, auquel la vente des Lettres pldlosopliiques avait valu dans le temps plus de cent louis et qui était le commensal et l'ami des membres les plus considérables du parlement, obtiendrait d'eux qu'ils enterrassent, avec les dénonciations de Desfontaines, une affaire où l'ancienne complicité de lui, Thiriot, n'apparaîtrait pas avec moins de scandale que sa cupidité.
Mais c'était bien vainement que Voltaire demandait à l'amitié de Thiriot de la mémoire. (A Thiriot, 20 janvier 1739.) Oubliant et les cent louis de la vente des Lettres philosophiques, et l'argent de quatre-vingt-dix souscriptions à la Henriade qu'il avait eu en dépôt, qu'il avait mangé et que Voltaire avait été contraint de rembourser aux souscripteurs; oubliant en outre que le même Voltaire avait en octobre 1738, glissé cinquante louis dans sa malle, quand il retournait de Cirey à Paris; que tout récemment encore il avait en quelque sorte demandé l'aumône à Voltaire dans une lettre du 13 janvier 1739, Thiriot non-seulement ne fit rien ou presque rien pour contreminer la perfidie de Desfontaines, mais encore il laissa tranquillement celui-ci accuser Voltaire d'infidélité sur l'article des souscriptions de la Henriade, et jouit à la fois de sa lâcheté et du silence de son ami. (À d'Argental, 17 janvier 1739.)
La dénonciation de Desfo'.itaines n'eut heureuse-
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ment pas de suite. Mais la Voltairomcmie avait un succès prodigieux; on venait de l'imprimer en Hollande, et deux mille exemplaires en avaient été vendus en quinze jours. (A d'Argental, 9 janvier 1739.) Desfontaines triomphait. Déjà il ne se défendait plus d'être l'auteur de ce libelle ; il le lisait chez ses amis, quelques-uns desquels étaient aussi les amis de Voltaire, tels que MM. de Locmaria, de Lézonnet, Âlgarotti et l'abbé Prévost, et sans doute qu'il en était applaudi ; tant ceux mômes qui étaient les plus disposés à admirer Voltaire, supportaient impatiemment les incartades de son amour-propre féroce, et tant ils se sentaient blessés dans leur qualité de citoyens plus ou moins éminents de la république des lettres, par la violence avec laquelle il y fondait son despotisme! Aussi, tout en s'effrayant de l'audace de Desfontaines, ils louaient à quelques égards son courage et faisaient des vœux pour qu'il n'eût pas lieu de se repentir d'y avoir cédé plus peut-être que de raison. D'un autre côté, ils cherchaient à accommoder l'affaire. M. de Lézonnet écrivit dans ce sens à Voltaire, et les jésuites, desquels était Desfontaines, poussèrent avec vivacité à cet accommodement.
Mais déjà la querelle était trop envenimée. De toutes parts il revenait à Voltaire que la lecture de la Voltairomanie, faite par l'auteur lui-même, avec ce|; art, ce soin, ce sentiment que déployent les auteurs, en débitant leurs œuvres, excitait à Paris des applaudissements unanimes ; c'était là de fâcheux préliminaires à des négociations de paix; ils eussent convenu tout au plus envers un ennemi déjà terrassé
l'abbé desfontaines. 131
ot qui eût demando grâce de la vie; encore lui eussent-ils fait trouver dans son désespoir des forces nouvelles pour réagir contre l'inflexibilité de son vainqueur, et peut-être pour vaincre à son tour. A plus forte raison devaient-ils redoubler l'énergie de Voltaire, qui n'était pas encore réduit au point d'accepter des conditions de Desfontaines, et qui au contraire se sentait parfaitement en état de lui dicter les siennes.
Il se contenta donc de s'écrier, au reçu des propositions de M. de Lézonnet : « Hélas! qu'ai-je fait à M. de Lézonnet pour me proposer quelque chose de .j si infâme? » et il reprit avec plus d'aniniosité que jamais ses poursuites... (A d'Argental, 27 janvier 1739.)
Il écrivit alors à Moussinot (janvier 1739) :
« Allez votre train, mon cher ami ; nous aurons justice, je vous le jure. Pour préparer, pour assurer cette justice, voyez le bâtonnier des avocats et les anciens; engagez-les à désavouer, au nom de leur corps, la Voliairomanie... Voyez aussi M^ Pageau, qui était intime ami de mon père; touchez-le et faites-lui part en secret de ma petite intelligence avec M. Hérault (le lieutenant de police). Vous remettrez la procuration que je vous envoie à quelque bon praticien qui agira en mon nom; mais il ne doit agir que, au préalable, vous n'ayez vu brûler tous les papiers que le chevalier de Mouhy conserve et qui pourraient me nuire, comme... l'original au Préservatif oh il avait mis des choses très-fortes. Lorsque le tout sera brûlé
132 l'abbé desfontaines.
et qu'il aura juré qu'il ne reste entre ses mains, ni lettres, ni papiers, le praticien commencera une procédure criminelle, »
De tout cela, il résulte la preuve assez claire, et que le manuscrit du Préservatif était de la main de Voltaire, lequel en était donc exclusivement l'auteur, et qu'il craignait ou la trahison du chevalier de Mouhy, ou la saisie de ses papiers par la police. Par là, en effet, eussent été levés tous les doutes sur la part que Voltaire pouvait avoir eue dans la composition du Préservatif, sur la valeur de ses dénégations à ce sujet, et sur le droit qu'il s'arrogeait de poursuivre criminellement un adversaire si manifestement provoqué par ses scandaleuses révélations. Il résulte encore qu'un plaideur normand n'eût pas été plus habile à préparer, à rassembler ses moyens de défense que Voltaire ne l'était à poser les fondements de ses attaques, et que si sa haine contre Desfontaines l'emportait au-delà des bornes que le goût, à défaut de la raison, prescrit à un homme de bonne compagnie, elle lui laissait encore assez de jugement pour sentir que les gens dont il invoquait les témoignages et l'appui seraient hors d'état de le protéger, s'il n'était assuré que les indices révélateurs de sa perfidie fussent complètement anéantis. Sur ce dernier point, il eut toute satisfaction. Il est vrai que le chevalier de Mouhy cherchait à tirer le meilleur parti possible de sa qualité d'homme de paille et de la discrétion qu'elle lui commandait; qu'après avoir gagné beaucoup d'argent avec le Préservatif, il obligeait
l'adhé dksfontainKs. 133
Voltaire à lui en promettre encore; qu'il se faisait j)ayer les moindres démarches, telles, par exemple, que le dépôt de sa plainte personnelle chez le commissaire pour laquelle il demandait qu'on lui remboursât douze francs, tandis que, selon la remarque de Voltaire, il n'en avait jamais tant coûté pour un acte de cette nature. (A Moussinot, 2 février 1739.) Chargé néanmoins d'imprimer le mémoire justificatif de Voltaire, comme il s'avisait de faire le délicat, sous prétexte que la vente dudit mémoire aurait lieu au profit de l'auteur, il est tancé vertement de ce scrupule et averti par Moussinot au nom de Voltaire, que non-seulement c'est pour lui faire plaisir qu'on le charge de cette impression, au préjudice d'assez d'autres qui demandent la préférence, mais encore qu'il doit vendre le mémoire le plus cher qu'il pourra, mettre l'argent dans sa poche et compter qu'on lui en donnera plus encore. On ne lui impose qu'une condition, celle de jurer de nouveau qu'il a brûlé les papiers de nature à compromettre Voltaire et qu'il ne lui en reste pas un seul. (Au même, 4 février 1739.)
En effet, qu'était-ce pour Voltaire qu'une rançon de quelques centaines de louis payée à un enfant perdu de la littérature qui acceptait la responsabilité de ses sottises, quand il eût volontiers, disait-il un jour, dépensé cinquante mille écus pour un procès où il eût fait condamner Fréron? (Lettres de Clément à Voltaire, lettre 1'% t. I, pag. 44.)
Cependant la Voltairomanie avait été achetée et déposée en présence de deux témoins chez un commissaire ; procès-verbal en avait été dressé ; requête
134 l'lBDÉ DESFONTAINËS.
avait été présentée au chancelier contre l'auteur; le bâtonnier des avocats avait certifié qu'aucun membre de son ordre n'était assez lâche et assez coquin pour avoir fait un tel libelle; le procureur Bégon avait été constitué et tenait ses batteries prêtes pour entamer la procédure; on avait levé les écrous de deux emprisonnements subis par Desfontaines en 1723 et 1724, à la suite de deux condamnations prononcées contre lui par la Chambre de l'Arsenal et par le Châtelet, pour libelles de l'espèce de la Voltairomanie; enfin le lieutenant-criminel avait promis d'informer. Il semblait donc qu'on n'avait plus qu'à marcher droit devant soi et que l'affaire suivrait son cours naturel.
Mais Voltaire gâta tout par trop d'exigence et de précipitation.
Comme mesure préalable au procès, il voulut qu'on sollicitât du premier président un arrêt en vertu duquel la Voltairomanie serait brûlée publiquement.
Cette prétention exorbitante qui tendait à lier par avance les mains de la justice, ne fut pas du goût des magistrats. D'Ârgental en vit le danger et, dès lors, ne songea plus qu'à obtenir de son ami qu'il étouffât sa colère, et suspendît ses poursuites. Il lui exposa le peu de crédit qu'avaient à Paris les calomnies de Desfontaines, le ridicule d'une lutte engagée solennellement devant les tribunaux, alors que, entre un homme comme Voltaire et un libelliste généralement méprisé, c'était au public seul à prononcer, et que son jugement n'était pas douteux ; il lui re-
l'abrk dksfontaines. 135
présenta le dommage qui résulterait pour Voltaire de ce procès, quelle qu'en fût l'issue, l'impossibilité pour les juges chargés d'en connaître, de le vider légalement, sans ouvrir une enquête sur les pièces qui l'ont niotivé , par conséquent , sur la lettre de Voltaire à Mafféi, lettre évidemment diffamatoire pour Desfontaines, et qui suffirait pour en incriminer l'auteur, quand il serait prouvé qu'il est étranger d'ailleurs au Préservatif ; il conclut enfin que cette lettre dont Voltaire ne serait pas assez malhonnête pour méconnaître la signature, préviendrait les juges en faveur de Desfontaines, ou du moins leur ferait considérer ses représailles comme tellement légitimes qu'ils n'oseraient pas le condamner.
Je n'affirmerais pas que les représentations de d'Ârgental aient été textuellement comme je les rapporte, mais elles ressortent clairement de la réponse qu'y fit Voltaire et de la soumission avec laquelle il y déféra.
« Je reçois votre lettre, mon respectable ami... Je suspends les procédures, je ne veux rien faire sans vos conseils; mais souffrez au moins que je sois toujours à portée de suivre ce procès... Mon généreux ami, il est certain qu'il me faut une réparation, ou je meurs déshonoré. Il s'agit de faits, il s'agit des plus horribles impostures. Vous ne savez pas à quel point Desfontaines est l'oracle des provinces. On m'écrit à Paris que mon ennemi est méprisé, et moi je vois que ses Observations se vendent mieux qu'aucun livre. Mon silence le désespère, dites-vous : ah I que vous
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êtes loin de le connaître! il prendra mon silence pour un aveu de sa supériorité; et encore, cette fois, je resterai flétri par le plus misérable des hommes, sans en pouvoir tirer la moindre vengeance, sans me justifier... Encore une fois, j'arrête mon procès; mais en le poursuivant, qu'ai-je à craindre? Quand il serait prouvé que j'ai reproché à l'abbé Desfontaines des crimes pour lesquels il a été repris de justice, n'est-il pas de droit que c'est une chose permise, surtout quand ce reproche est nécessaire à la réputation de l'offensé? Je lui reproche, quoi? des libelles, il a été condamné pour en avoir fait. Je lui reproche son ingratitude, je ne l'ai point calomnié ; je prouve, papiers en main, tout ce que j'avance. J'ai fait consulter des avocats, ils sont de mon avis; mais enfin, il faut céder aux vôtres; je neveux me conduire que par vos ordres. » (A. d'Argental, 6 février 1739.)
Voltaire pensa donc qu'il lui faudrait se contenter d'un désaveu de la part de Desfontaines, et que, pourvu que Desfontaines le donnât avec une certaine solennité, comme, par exemple, par écrit et en présence d'un magistrat, il rassemblerait tout son courage pour arriver à s'en accommoder. Il écrivit dans ce sens au chancelier d'Aguesseau (6 février 1739)c Les excellents conseils de d'Argental avaient donc porté leur fruit, et Voltaire doit être loué de s'y être rendu, encore bien qu'aux yeux de son adversaire, son désistement du procès pût paraître une reculade, suite nécessaire d'une défiance dans sa cause, que mille obstacles venaient justifier.
l'aiuu': DEsi'orsTAiAEs. I;î7
En'cctivenicnl, Dcslbiitaines (jui, « à loulc l'activité des scélérats, joignait toute la chicane des Normands » (A d'Ai'gental, 12 février 1739), estimant que Voltaire avait peur, renouvela sa dénonciation de VÉpître à Uranie et des Lettres philosophùjues, eut permission du lieutenant-criminel d'informer contre Voltaire, écrivit au cardinal Fleury, remua enfin ciel et terre pour attirer de nouveau sur l'auteur des ouvrages dénoncés les rigueurs de la justice. Pour comble de malheur, le procureur du roi, auquel il s'adressa, était l'ennemi déclaré de Voltaire et cherchait partout de quoi le convaincre et le perdre. « Quelle protection puis-je avoir auprès de lui? » demandait Voltaire à d'Argental. (ibid.) « Hélas! ajoutait-il avec un dépit amer, faudrait-il de la protection contre un Desfontaines? » (ihid.)
Alors, la colère lui troublant la raison, il oublie, et les conseils de d'Argental, et ceux de la même nature qu'il avait reçus du marquis d'Argenson, ambassadeur en Portugal ; il veut être à deux de jeu avec Desfontaines, et envoie l'ordre à Moussinot de présenter en son nom une requête au lieutenant-criminel et de demander permission d'informer. C'était une reprise du procès, et toutefois il persiste à dire qu'il le suspend toujours, puisqu'on le veut, mais qu'il entend conserver ses preuves, en tirer parti et voir venir l'ennemi. Dans le même temps, il reçoit de M. Hérault une lettre très-polie et très-encourageante, et qui ferait, dit-il, entreprendre vingt procès. (A Moussinot, février 1738.) Dans tous les cas, elle réveille en lui l'espoir d'obtenir quelque chose de
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plus qu'un désaveu, et il marche à ce but avec une nouvelle ardeur.
Il enjoint à Moussinot d'engager l'abbé Mignot, son neveu, à porter plainte, d'ameuter ses parents, Procope, Andry, l'indolent Pitaval, de leur offrir des carrosses, et le paiement de tous les faux-frais, de secouer de Mouhy, de lui promettre de l'argent, mais de ne pas lui en donner; impudente rouerie, à laquelle il metlecomble en transmettant ultérieurement à Moussinot Tordre d'envoyer trois louis au chevalier de Mouhy, et de lui écrire : « M. de Voltaire me presse toutes les semaines de vous envoyer de l'argent; mais je n'en toucherai pour lui, peut-être, de six mois. Voici trois louis qui me restent, en attendant mieux. » Enfin, il recommande à Moussinot de se dire son parent, comme madame de Champbonin, et à tous d'aller en corps à l'audience du chancelier, rien ne faisant plus d'effet sur l'esprit des juges que ces apparitions de famille. « Je ne m'endors pas, mon cher abbé, dit-il à Moussinot, sur les outrages d'un gueux tel que Desfontaines, et j'agis aussi vivement que si j'étais à Paris. Il en est de la justice comme du ciel, violenti rapiunt illud. » (A Moussinot, passim^ février 1739.)
ciuriruE X.
En mesurant, au pied de la raison la plus vulgaire, ces étranges procédés de notre philosophe, on est confondu de tant de ruses, de tant de mensonges et de tant d'audace ; on ne peut croire qu'il y eût un seul sentiment honnête dans cet homme qui faisait si hon marché de la vérité, qui, par une parade de charlatan, pensait éblouir un personnage comme le chancelier d'Aguesseau, et qui dévoilait ses intrigues avec cet abandon. Que dire aussi de ce Moussinot, confident de toutes ces turpides, qui, nonobstant le caractère sacré dont il était revêtu, se prêtait ainsi à la petite comédie jouée aux dépens du chevalier de Mouhy, et qui était capable de mentir sur sa qualité en présence du chef de la justice, puisqu'à la façon dont Voltaire lui demande de se déclarer son parent, on sent qu'il était bien sûr de n'être pas refusé?
Mais quel que fût le zèle que mit Moussinot à obéir, ses efforts n'avaient pas le succès qu'en attendait Voltaire. On berçait celui-ci et il ne voulait pas être bercé. Il persistait à prendre pour des encouragements des lettres qu'il recevait, tantôt de M. de Maurepas, tantôt de M. d'Argenson, tantôt de l'avocat-
140 l'abbé DESFONTÀirsES.
général et même du lieutenant de police M. Hérault; il croyait même être en parfaite communion d'idées avec ce dernier magistrat : mais les lettres de ces messieurs n'étaient que de simples témoignages de l'intérêt qu'on prenait à son affaire, et nullement une adhésion à ces velléités de poursuites criminelles qu'il manifestait à chaque instant.
Il le comprit enfin et revint au désaveu. Mais pour que cet acte exigé de Defontaines fût aussi authentique que ses calomnies, Voltaire insista pour qu'une requête signée de plusieurs gens de lettres fût présentée juridiquement, afin que, sur cette requête, M. Hérault, dans la compétence duquel l'affaire allait rentrer désormais, déployât sa justice, soit comme lieutenant-général de police, soit comme chef de la commission de l'Arsenal. H finit même par trouver que le trihunal de M. Hérault lui serait plus avantageux que celui du Châtelet, qu'il était plus expéditif, qu'il n'y avait point d'appel, qu'il n'y aurait pas de factums , point de dénonciations étrangères au sujet, point même de preuves admises contre lui-même, et qu'elles fourmilleraient au contraire contre Desfontaines, appuyées de l'horreur publique.
Rassuré par toutes ces raisons. Voltaire put croire enfin que l'affaire allait aboutir, et aboutir heureusement.
Mais Desfontaines, mandé par M. Hérault, n'était pas d'humeur à subir la loi de Voltaire, sans avoir exposé nettement au magistrat sa situation vis-k-vis du philosophe, et, surtout, sans demander quelque concession pour prix de celle qu'on attendait de lui.
l'adbi': desfontainf.s. 141
Il lut il M. ÏTénuiK. la lettre de Voltaire h Maflei, ininsérée dans le Préservatif ; il lui en fit remarquer le caractère si horrihlenient ditïaniatoire, les imputations iniïimes dont il est l'objet, son nom qui y est écrit en toutes lettres, l'immense publicité qu'elle a reçue, l'effet fàclieux pour lui-même et sans doute irréparable qu'elle a produit, et la nécessité où elle l'a mis de n'y pouvoir convenablement répondre qu'en rendant coup pour coup, outrage pour outrage; il ajouta que Voltaire avait fait graver l'estampe ignoble qui le représentait, lui. Desfontaines, recevant le fouet à Bicêtre, et qu'il en avait la preuve.
Toutes ces considérations ne laissaient pas que d'avoir du poids , et M. Hérault en put être toucbé. Alors Desfontaines dit qu'il était prêt à désavouer la Voltaïr ornante, h condition que Voltaire désavouerait le Préservatif. M. Hérault goûta cet expédient et le fit proposer à Voltaire. Celui-ci jeta les bauts cris. « J'aime mieux encore succomber sous le libelle de Desfontaines, écrit-il à d'Ârgental (2 avril 1739), que de signer un compromis qui me couvrirait de bonté. Je suis plus indigné de la proposition
que du libelle Le Préservatif, publié par le cbe-
valier de Mouby, contient une lettre de moi qui fait l'unique fondement de tout le procès. Cette lettre autbentique articule tous les faits qui démontrent mes services et l'ingratitude du scélérat qui me persécute. Désavouer un écrit qui contient cette lettre, c'est signer mon désbonneur; c'est mentir lâcbement et inutilement. L'affaire, il me semble, consiste à savoir si Desfontaines m'a calomnié ou non. Si je dé-
142 l'abbé desfontaines.
savoue ma lettre dans laquelle je l'accuse, c'est moi qui me déclare calomniateur. Tout ceci ne peut-il finir qu'en me chargeant de l'infamie de ce malheureux? Comment veut-on que je désavoue, que je condamne la seule chose qui me justifie, et que je mente pour me déshonorer? »
C'est parfaitement raisonné, sans doute; mais, en admettant que Desfontaines ne fût pas calomnié par la révélation de ses tentatives sur un petit Savoyard, et par celle du châtiment qu'il reçut à Bicêtre, il était au moins diffamé, et Voltaire était le diffamateur; cette distinction essentielle. Voltaire ne la faisait jamais; et il vient nous parler, lui, le menteur le plus impudent, de ses scrupules pour le mensonge.
« Si vous pouviez, écrit-il au même, faire dire un petit mot à M. Hérault par M. de Maurepas, l'afîidre n'en irait pas plus mal. Ah I mon cher et respectable ami, que de persécutions, que de temps perdu! Eripe me dentibus eorum. »
Mais les négociations étaient toujours pendantes; Desfontaines n'en voulait pas démordre; M. HérauU ne savait que résoudre ; d'Argental lui-même commençait à désespérer, puisqu'il pensait déjà que c'était assez, pour punir Desfontaines, que le chancelier lui ôtât le privilège de ses Observations. « Et moi, répond Voltaire, je dis que ce n'est point assez, que, quand même ce privilège lui serait ôté, on ne saurait pas que c'est pour moi qu'il est puni. » ( A Moussinot, avril 1739.)
Rien de plus juste, rien de plus vrai. Quoique opérée souvent et uniquement en vue d'intérêts par-
lAvnRl': DESFONTATNES. 143
liculi(îi's, la suppression d'un journal n'en avait pas moins l'air d'une mesure prise dans un intérêt général, et dans le cas dont il s'agit, Voltaire lui-môme qui avait déclaré tant de fois la société mise en péril par les écrits de Desfontaines, n'aurait pu nier que la suppression des Observations du journaliste ne fût une réparation donnée à la société. Mais, s'il accordait cette conséquence, il entendait que la réparation s'adressât à lui d'abord, la société n'ayant souffert que dans sa personne et ne devant passer qu'après lui.
Le marquis du Châtelet qui était alors à Paris, et qui n'y était venu que pour entendre les parties in-
jj téressées dans ce débat, et tâcher de les concilier, paraît être le seul qui ait eu l'art de faire fléchir l'esprit jusqu'alors intraitable de Desfontaines, et qui ait triomphé enfin de son opiniâtreté. On ne sait pas
j quels moyens il employa : toujours est-il que Desfontaines signa et donna à M. Hérault, le 4 avril 1739,
il le désaveu suivant :
« Je déclare que je ne suis pas l'auteur d'un libelle imprimé, qui a pour titre Voltairomanie, et que je le désavoue en son entier, regardant comme calomnieux tous les faits qui sont imputés à M. de Voltaire dans ce libelle, et que je me croirais déshonoré si j'avais eu la moindre part à cet écrit, ayant pour lui tous les sentiments d'estime dus à ses talents, et que le public lui accorde si justement. » (Œuvres de Voltaire, t. I, Pièces justificatives.)
Ce désaveu fut minuté de la main du marquis d'Argenson (21 juin 1739).
Ainsi finit cette querelle ridicule, qu'il ne tint pas
144 l'aïîré desfontainks.
à Voltaire do transformer en complot contre l'Etat, et de faire juger par le parlement, toutes chambres assemblées. L'issue n'en mit pas Defontaines plus bas dans l'opinion qu'il n'y était déjà; mais elle força A'oltaire à dévoiler ses plus honteuses faiblesses, à mentir et à acheter le mensonge des autres à prix d'or, à se montrer tantôt le plus impérieux et le plus exigeant des hommes, tantôt à abandonner la plus grande partie de ses prétentions ; elle lui causa enfin un préjudice moral considérable, etsurtoutelle apprit à ceux qui se promettaient de le juger avec la même indépendance que Desfontaines, à le faire avec plus d'adresse, de prudence et de sécurité. Aussi Voltaire n'en éprouva-t-il qu'une satisfaction incomplète. Il était vengé, sans doute, mais mal vengé, et aux regrets d'avoir perdu tant de temps à obtenir justice. « ?i[e parlons plus de Desfontaines, disait-il. . . . Je dois oublier cet homme-là et songer à réparer le temps perdu. » (Moussinot, 25 avril1739.)
En même temps, il chargea Moussinot de rémunérer de sa part les personnes qui lui avaient si généreusement prêté leur appui. Il le pria d'abord de donner deux cents francs à madame de Champbonin, et cela, ajoute-t-il, avec la meilleure grâce du monde. Cette madame de Champbonin était, comme on l'a vu, une très-bonne femme , mais apparemment un peu besogneuse et susceptible en proportion. C'était affaire à Moussinot de lui dorer la pilule. Or, Moussinot, en sa qualité d'abbé, était presque un directeur de conscience, et comme tel quelque peu casuiste; il n'eut probablement pas grand'
i/abrk dksfontaines. 145
peine h soulager de ses petits serupules cette femme qui avait pu faire la délicate. A cette recommandation, Voltaire ajouta celle de donner cent francs au chevalier de Mouliy, don médiocre sans doute, eu égard aux grands services du chevalier, mais qui, après tout, lui fera plaisir : plus, cent autres francs à ce même chevalier pour une planche d'estampe qu'il promettra de livrer, et qu'il ne livrera peut-être pas; plus, au même, dix écus pour les nouvelles par lui envoyées. « Veut-il deux cents francs par an? volontiers; qu'on les lui promette de nouveau, mais à condition d'être un correspondant véridique etinfiniment secret.» Voltaire aurait mieux aimé «son d'Arnaud; » mais d'Arnaud «n'a pas voulu seulement apprendre à former ses lettres.» Néanmoins que Moussinot lui donne vingt-quatre livres ou dix écus. (Au même.