‹ Les ennemis de VoltaireChapitre 12 sur 30 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Voltaire, ai-je dit, n'avait trouvé dans le désaveu de Deslbntaiiies qu'une réparation incomplète; en un mot, il était mal vengé. De plus, ce désaveu devait rester secret entre les mains du lieutenant de police, et alors quel avantage en retirerait Voltaire, puisque le public ne connaîtrait pas l'issue d'une affaire dont on lui rebattait les oreilles depuis quatre mois, et ne saurait pas surtout au profit de quel cbampion elle s'était terminée? Que Desfontaines fût puni, c'était déjà quelque chose; mais qu'on ne sût pas nettement pourquoi et comment, c'est ce que n'admettait pas l'irascible vainqueur.

En dépit donc du secret exigé par le lieutenant de police, le désaveu sera publié. Voltaire l'a résolu. Aussitôt, il écrit au chevalier de Mouhy, et le charge de faire insérer le désaveu dans quelque journal étranger. Madame du Châtelet ne partageait pas cet avis; mais alors elle était si occupée d'un procès d'où dépendait une grande partie de sa fortune, et les infidélités qu'elle méditait contre Voltaire au profit de Saint-Lambert absorbaient tellement son esprit, qu'elle manifesta son opposition trop tard. Quand elle

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réclama, l'ordre de publier le désaveu était déjà parti de Bruxelles où elle demeurait alors avec Voltaire. Elle dut accepter avec résignation ce supplément de scandale. (Lettre de madame du Châtelet à d'Argental, 27 avril 1739.) Pour Voltaire, il perdit encore quelque chose de la tendresse de cette femme volage, par la comparaison qu'elle ne manqua pas de faire entre Tesprit inquiet, turbulent, indiscret et vindicatif du philosophe, et l'esprit doux, tendre, réservé et chevaleresque du marquis de Saint-Lambert.

Le désaveu parut donc dans la Gazette ctAmster^ dam. Voltaire en fut informé par le marquis d'Argenson; car alors il était à Béringhen, en Flandres, pays barbare, disait-il, ou du moins qui l'avait toujours été jusqu'à ce qu'Emilie en fût devenue la souveraine. La Gazette d'Amsterdam n'y était pas même connue. Comme il redoutait l'effet de cette publication d'abord sur M. Hérault et à plus forte raison sur Desfontaines, et qu'il sentait qu'on ne manquerait pas de l'accuser aussitôt lui-même d'en être l'auteur, il prit les devants par une protestation où il jurait de n'avoir apptis la nouvelle que par une lettre de M. d'Àrgenson. Ce qui était vrai, en ce sens que M. d'Argenson avait appris à Voltaire une nouvelle que Voltaire savait mieux que lui et avant lui. Et , pour donner à cette protestation la plus grande apparence possible de bonne foi. Voltaire revendiqua comme une réparation qui lui était due strictement, la publication qu'il se défendait d'avoir provoquée. Son droit ainsi reconnu, ce n'était plus dans une gazette étrangère qu'il demandait l'inser-

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tion du désaveu, mais dans le journal même de Desfontaines, et cela du commandement de M. Hérault lui-même. (Au marquis d'Argenson, 4 juin 1739.)

L'homme se peint là tout entier. D'abord ardent à la vengeance, mais soit dédain pour ses ennemis, soit crainte de troubler son repos, prudent, longanime à l'exécuter; n'y allant pas de franc jeu, mais par des voies obliques ; faisant soudain le coup et se dérobant; niant ensuite avec effronterie, s'il est pris sur le fait, et s'il n'est que deviné, déplorant avec candeur les soupçons dont il est l'objet; d'ailleurs s'indignant qu'un fait, celui-là même qu'on lui impute, qui serait excellent en soi, indépendamment de l'homme qui l'aurait commis, soulevât tant de clameurs, et n'y voyant pour sa part qu'un commencement de justice rendue à ce qu'il mérite, justice qu'il demande et ne désespère pas d'obtenir plus complète.

On ne voit pas, quoi qu'en dise Voltaire (Au marquis d'Argenson, 21 juin 1739) que M. Hérault ait enjoint à Desfontaines d'insérer le désaveu dans ses Observations. Mais durant près de trois mois. Voltaire lui ayant donné autant de besogne et assurément plus d'ennui que Paris tout entier, ce magistrat était sans doute impatient de se débarrasser d'un importun qui en usait avec la police du royaume comme si elle eût été à ses gages. \\ laissa donc les choses en l'état, ou si, par impossible, il donna des ordres à Desfontaines, celui-ci ne les exécuta pas, et la publication de son journal suivit son cours sans condition.

Voltaire était sur le point d'aller à Enghien chez le duc d'Aremberg, pour y partager, disait-il, son

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temps entre le brelan et la physique (A Hclvétiiis, 6 juillet 1739), lorsqu'un bruit étrange, incroyable arriva jusqu'à lui.

Voici en quels ternies il en écrit au marquis d'Argenson (21 juin 1739) :

« On m'annonce une nouvelle qui ne contribuera pas à mon bonheur particulier. On m'écrit que l'abbé Desfontaines a eu la permission de désavouer son désaveu même ; qu'il a assuré dans une de ses feuilles que ce prétendu désaveu était une pièce supposée... Comment aurait-il eu l'insolence de nier un désaveu minuté de votre main, écrit et signé de la sienne et déposé au greffe de la police ? Comment oserait-il s'avouer dans ses feuilles auteur d'un infâme libelle? Et si en effet il est capable d'une pareille turpitude, comment pourrait-il désobéir aux ordres de M. Hérault, et nier dans ses feuilles un désaveu que M. Hérault lui ordonnait d'y insérer? »

Voltaire était consterné, et il avait lieu de l'être. Quoi donc! il aura affiché les prétentions les plus superbes, il aura pu espérer un jour de tramer son ennemi à la barre de la plus haute juridiction du royaume, c'est-à-dire, du parlement, et, cette espérance déçue, il aura consenti à s'adresser au Chàtelet, puis à l'Arsenal ; repoussé encore de ces deux côtés, il aura demandé un désaveu avec la suspension du journal de Desfontaines; vaincu sur ce dernier point, comme aussi sur le fait de l'insertion du titre réparateur dans ce même journal, il aura de guerre lasse accepté le désaveu pur et simple, et,

quand après avoir été de concession en concession jusqu'à ce dernier terme de ses légitimes exigences, il pense n'avoir plus qu'à se résigner, à croiser les bras et à attendre, il s'aperçoit tout-à-coup qu'amis et ennemis, tout le monde s'est joué de lui, et que la tragédie dont il avait arrangé les scènes avec tant d'art, préparé le dénoûment avec tant de patience, n'était plus qu'une misérable farce dont il était, comme on dit, le dindon et qui Fallait couvrir d'un immense ridicule.

Il en fut quitte pour la peur. Le marquis d'Àrgenson lui fit savoir que rien n'était changé aux arran-^ gements pris entre lui, M. Hérault et Desfontaines, que le désaveu de Desfontaines subsistait, et qu'il était loisible à Voltaire de s'en prévaloir au besoin.

Cette assurance lui rendit la vie. Cependant, toujours insatiable et d'ailleurs toujours harcelé par Desfontaines qui s'égayait de temps en temps aux dépens de ses expériences de physique, il espérait toujours qu'on arracherait quelque satisfaction nouvelle « de ce monstre, ennemi du genre humain. » (A d'Olivet, mars 1740.) Il va sans dire que cette satisfaction était la suppression du privilège de Desfontaines. En attendant, il lui décochait cette épigramme :

Un jour Satan, pour égayer sa bile, Voulut créer un homme à sa façon ; Il le forma des membres de Chausson, Et le pétrit de l'ame de Zoïle.

L'homme fut fait et Giot fut son nom.

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A SOS i)arcnts en tout il est scnîl)lable. Sou fessier large à Bicôtre étrillé, Devers Saiut-Jeau doit être en bref grillé. 3Iais ce qui plus lui semble insupportable, C'est que Paris de bon cœur donne au diable Chacun écrit par Giot barbouillé.

Desfontaines montra plus de modération, ou, si l'on veut, plus de prudence. Quoiqu'il dût se trouver content de la vengeance qu'il avait tirée de Voltaire, il ne pouvait se dissimuler l'importance de la victoire que celui-ci avait remportée sur lui ; il ne pouvait pas se dissimuler l'obligation où il avait été, en signant son désaveu, de se sauver par un mensonge honteux de l'accusation de calomniateur. Ces tristes considérations l'avertissaient qu'il n'aurait rien à gagner à prolonger la lutte, et que, quand bien même il aurait pour lui la justice, il échouerait toujours contre le crédit de sa partie.

Heureux néanmoins d'avoir pu épargner à son journal la souillure de l'insertion du désaveu, et cette fois du moins ayant la consolation de l'emporter sur Voltaire, il lui mesura davantage la critique, le railla doucement, chercha des tours pour la rendre moins directe, moins personnelle, sinon plus piquante, et se comporta enfin en homme qui se surveille, mais qui ne veut point paraître intimidé.

La manière dont il parle de la Dissertation de Voltaire sur le feu est un exemple de cette tactique et de ses précautions.

Madame du Châtelet avait fait une dissertation sur le même sujet, et elle avait concouru en môme

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temps que Voltaire pour le prix que rAeadéniie des sciences se proposait de décerner à l'auteur du meilleur mémoire sur cette question. Ni l'un, ni l'autre n'eurent le prix; mais en considération du mérite singulier des deux ouvrages, l'Académie permit qu'ils fussent imprimés à la suite de la dissertation couronnée ; ce qui eut lieu en effet.

Desfontaines examine d'abord la pièce de madame du Chàtelet. Il en loue la science, le style, il y découvre mille choses aussi ingénieuses que profondes, il s'attache à faire ressortir ce qu'il y a de merveilleux dans ce travail d'une femme, qui honorerait à lui seul un physicien consommé, et où l'auteur venge son sexe avec éclat du préjugé qui le condamne aux travaux frivoles et lui refuse le don des sublimes pensées. (Observations, etc., t. XVIII, pag. 169, lettre 263.) Au contraire, il analyse froidement, sévèrement l'œuvre du concurrent de madame du Chàtelet ; il y relève de nombreux paradoxes plus téméraires, selon lui, qu'ingénieux ; il est choqué de certaines conjectures trop peu vraisemblables pour constituer un système solide ; il n'admet pas, par exemple, les explications que l'auteur donne de l'extinction du feu, explications arbitraires, dit-il ironiquement, qui servent à fortifier l'idée qu'on pourrait avoir d'une certaine analogie entre la poésie et la physique, d'un complénient du poète par le physicien; il trouve du reste qu'une bonne partie des observations curieuses exposées dans l'essai de Voltaire n'est pas de lui, mais est empruntée à la physique de Muschenbroék.

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Pour couronnement de cette critique faite sans bienveillance, quoique sans passion, il cherche à mettre Voltaire en contradiction, non pas avec luimême (ce qui n'avait déjà plus de sel), mais avec madanie du Châtelet. S'il compare leurs idées ensemble, c'est à celles du docteur en jupes qu'il donne la préférence. Elles ont pour elles la justesse, la force, la logique, et pour le moins la vraisemblance, les autres ne sont que le fruit d'une imagination échauffée, de l'arbitraire et du caprice. (Ibid., ibid., pag. 235, lettre 266.)

Desfontaines fait voir ici comme il connaissait bien le cœur de son ennemi. N'était-ce pas le blesser au vif, que d'exciter sa jalousie contre l'objet qui le charmait et qui le remplissait encore tout entier? Dépouiller cet objet de sa qualité d'amante, pour le revêtir aux yeux de son amant de la qualité d'écrivain rival supérieur, l'établir en maître sur le terrain de la science, au-dessus de ce même amant qui déjà n'y pouvait plus souffrir personne à côté de lui, n'était-ce pas, dis-je, connaître le cœur de Voltaire, ce cœur qui eut été jaloux de lui-même, s'il n'eût eu l'occasion de l'être d'autrui, et qui, plutôt que de le paraître à l'égard de madame du Châtelet, allait être contraint de se dévorer, de se consumer luimême en silence ?

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