CHAPITRE MEMIER
Voici un personnage dont la lutte avec Voltaire a je ne sais quoi de gai, d'intéressant, qui manquait à celle que le philosophe eut à soutenir contre Desfontaines. Ce n'est plus à un pédant de collège que nous avons affaire, à un prêtre, repris de justice pour le plus grave des attentats aux mœurs et à la nature, perdu à cause de cela dans l'opinion et, à cause de cela aussi, entraîné dans des écarts de plume où il semblait moins insulter à ses ennemis personnels, que défier la société et, en quelque sorte, se venger d'elle-même ; nous ne serons en contact qu'avec un homme de plaisir, un épicurien pratique, gai, bon compagnon, débraillé jusqu'au cynisme, aussi instruit et plus spirituel que Desfontaines, plus persécuté à coup sûr, mais ne gardant de rancune à ses persécuteurs que ce qu'il en fallait pour qu'ils ne crussent pas que sa résignation allait jusqu'à la lâcheté ; railleur et insolent, et parfois malhonnête quand il avait le vent en poupe, assez philosophe quand il l'avait contraire; enfin ayant contraint Vol-
taire à estimer assez son esprit pour forcer ce grand homme peut-être à se corriger sur ses avis : tel fut Fréron.
Elie-Catlierin Fréron naquit à Quimper, en 1719. Les encyclopédistes, Voltaire le premier, affectaient de l'appeler Jean Fréron. Cela pourrait sembler peu plaisant, si Ton ne remarquait que le nom de Jean accolé à celui de Fréron et tous deux réduits à leurs
seules initiales, J... F , prête à une grossière
équivoque.
Il avait, disait-il, l'honneur d'appartenir à Malherbe, c'est-à-dire d'être son parent, sa mère ayant été de la famille de ce poète. Aussi les vers de Malherbe furent-ils le sujet de ses premières lectures, comme ils furent aussi les premiers qu'il apprit par cœur.
« C'est, ajoute-t-il, par l'étude de ce poète,
Qu'Apollon m'a soumis à sa brillante loi ; C'est lui qui m'inspira l'amour de l'harmonie ; Et cet avare Dieu voulut bien mettre en moi Une étincelle de génie. »
(Opuscules, t. I, p. 362.)
On voit que la parenté entre Fréron et Malherbe ne s'étendait pas jusqu'à leurs vers.
Fréron enti^a d'abord chez les jésuites. On manque de renseignements sur ce qu'il y apprit et sur le temps précis pendant lequel il y resta. On sait seulement qu'il en sortit en 1739, au bout de quelques mois, chassé, si l'on en croit l'assertion plus que suspecte de Voltaire, mais plutôt volontairement, si l'on
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considère qu'il garda toujours de la reconnaissance pour ses anciens maîtres, et qu'il n'y a pas d'écrivain jésuite dont il ne fasse l'éloge dans ses écrits.
Parmi tous ces jeunes gens qui avaient fait leur éducation chez les jésuites, il en était peu, suivant l'observation d'un physiologiste du temps, qui passassent tout-à-coup de la souquenilie modeste de l'ordre à la tenue d'un petit maître. Ils gardaient quelque temps le costume d'abbé, comme pour s'essayer aux airs du monde. C'est ainsi que Fréron vint à Paris, et qu'il y fut connu d'abord sous le nom d'abbé Fréron.
Là, il fut agréé comme professeur au collège Louisle-Grand. Il y exerça môme avec quelque distinction. L'habitude de corriger des devoirs d'écoliers éveilla en lui la passion de la critique; mais la réputation qu'il pouvait acquérir à ce rude métier ne devant guère dépasser l'enceinte de son collège, il chercha à se produire sur un plus vaste théâtre, et il le trouva dans le journalisme. Il s'attacha à l'abbé Desfontaines qui rédigeait alors un petit journal intitulé : Lettres à viadame la comtesse\de. . . Desfontaines, autant qu'il eut de prise sur ce caractère encore novice et sans fiel, s'efforça de lui inspirer un peu de la haine qui l'animait lui-même contre les écrivains célèbres de son temps, et il en fit uu élève qui en beaucoup de parties surpassa rapidement son maître. Les lettres écrites par Fréron dans ce journal furent singulièrement goûtées. On y reconnaissait un jugement sain, un goût pur, une ironie fine, acérée, bien différente du pédantisme et de la grossièreté de Des-
fontaines, enfin un amour réfléelii, ardent, imperturbable pour les écrivains du siècle de Louis XIV. On n'y apercevait pas encore cette mauvaise foi à laquelle il eut recours plus tard, quand les bonnes raisone lui manquaient.
Alors Fréron quitta le petit collet. Il s'était persuadé f[)ussement que, pour le correspondant d'une comtesse, même problématique, il n'était pas séant de porter la soutane et le rabat ; qu'une odeur de cuistre le suivait jusque dans les boudoirs sous cet accoutrement, et qu'on croirait mieux à l'objet de ses confidences littéraires, quand l'auteur se montrerait sous des dehors plus propres à imposer aux railleurs.
Il prit l'épée et le chapeau à plumes et se fit appeler le chevalier Fréron. Il eut alors des tons de petit-maître. Sur ses lèvres dédaigneuses erra le sourire de la fatuité; d'aimables impertinences tombèrent de sa bouche ; il hochait fréquemment la tête et coupait la parole aux gens.
Un degré de plus, et il était homme à insulter les femmes et à dégainer contre la maréchaussée.
Cette folie lui passa bientôt ; car il était bon homme, et il découvrit sans doute qu'il valait quelque chose de mieux que le sot personnage dont il portait la livrée.
Il redevint monsieur Fréron, ou bien Fréron tout court. Il ne conserva de sa chevalerie de contrebande que le privilège de tutoyer volontiers le premier venu; familiarité insolente et basse que certains gentilshommes crapuleux avaient mise à la mode et qui ne déparait pas l'ex-chevalier.
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Fréron eut bonucoup de (^l}agrin de la mort de Desfontaines: il écrivit à cette occasion une lettre à Lefranc de Ponipignan, alors président de la cour des aides à Montauban; il s'y exprimait ainsi :
« Je perds un bienfaiteur, un guide, et, plus que tout cela, un ami. S'il a paru de moi quelque écrit qui ait mérité des applaudissements, si j'ai montré quelque étincelle de talent et de goût :
C'est à vous, ombre illustre, à vous que je le dois ! »
(Opuscules, t. I, p. 287. )
L'ombre illustre de Desfontaines ! Si la reconnaissance fait les apothéoses, il faut convenir que l'ingratitude, qui nous en eût épargné une de cette forcelà, se fût élevée à la hauteur d'une vertu.
Nous retrouvons ici Yétincelle de Malherbe attribuée à Desfontaines. Il est vrai qu'elle n'est ici que l'étincelle du goût, et que là-bas elle est celle du génie; mais le dernier service rendu est celui dont on se souvient le plus. Apparemment encore que ce n'était pas trop d'un peu du feu de Malherbe et d'un peu du feu de Desfontaines pour animer un mortel comme Fréron. Mais c'est attacher trop d'importance à ce qui n'est qu'une licence poétique.
Voilà donc Fréron abandonné à lui-même. Certes, s'il eût prévu dès lors la grandeur (le mot est trop ambitieux), l'étendue de la tâche qui allait lui échoir, s'il eût prévu les vives et puissantes inimitiés qu'il attirerait sur sa tête, les conspirations qu'il soulèverait contre sa personne, son journal, sa liberté, son
honneur et sa vie même, peut-être qu'il eût hésité au seuil de la carrière, et qu'en ce moment solennel, la paisible férule du pédagogue lui aurait semblé préférable au sceptre brûlant de la critique. Mais il ne prévit rien de tout cela, ou s'il le prévit, il était déjà trop épris du métier de journaliste, trop gâté par quelques succès, et déjà trop amoureux des plaisirs et de l'indépendance pour ne pas agir dans cette circonstance comme eût agi un homme d'une âme fortement trempée, c'est-à-dire pour persévérer.
Il continua le journal de Desfontaines, et il le fit en son propre nom. Seulement, il en modifia le titre et l'appela : Lettres sur quelques écrits de ce temps.
Ses premières feuilles, quoique rédigées avec une certaine modération, blessèrent un grand nombre de personnes par la liberté grande qu'il y avait prise de dire nettement son avis. On avait peine encore à s'accommoder de tant de franchise. On le força d'en suspendre la publication. Le coup partait de la coterie philosophique, peut-être même de Voltaire, qui en était le chef. Fréron ne s'y trompa point. Il connaissait Voltaire et le crédit qu'avait cet homme, en dépit de la disgrâce qui pesait sur lui. Il le savait peu scrupuleux sur les moyens de se venger de ses contradicteurs, et combien il y avait plus à craindre du courtisan de madame de Pompadour, de l'obséquieux ami du maréchal de Richelieu, et du favori du duc Choiseul, que du coryphée de la philosophie moderne ; il comprit alors qu'il n'aurait pas assez de ses seules ressources pour l'attaquer avec sécurité.
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et que, s'il ne se créait aussi des appuis, il succomberait lui-môme à la peine.
Alors vivait à Lunéville un roi détrôné qui, à la suite du désastre de Pultawa, en 1712, était venu en France, où Louis XV avait épousé sa fille, en 1725. Réélu en 173IH, à la mort d'Auguste II, et chassé de Dantzick, sans avoir pu reprendre possession de sa couronne, il était de nouveau retiré en France, où le traité de Vienne de 1738, lui avait accordé la souveraineté de la Lorraine et du duché de Bar, en dédommagement du royaume de Pologne.
Ce roi était Stanislas \^'. Peu de rois déchus eurent moins sujet de regretter leur couronne que celui-là, et cependant, il n'en est pas un, à commencer par lui-même, qui eût accepté de bon gré le changement de condition que la fortune lui avait imposé de force.
Pendant près de trente ans qu'il régna sur la Lorraine, il sema les bienfaits à la manière de ces bons califes dont il est parlé dans les contes arabes, et fut, à cause de cela, surnommé te Bienfaisant. Il favorisa les lettres et les sciences, éleva des monuments et tint une cour brillante où il entretenait un grand nombre de gens de lettres. Il est vrai que ses bonnes œuvres n'étaient pas toujours faites avec discernement; mais, pouvait-on, alors que des hommes comme d'Alembert, par exemple, demandaient au roi de Prusse une pension, pouvait-on exiger de Stanislas une répartition plus intelligente de ses bienfaits, quand il voyait le faux et le vrai mérite lutter de vitesse pour les solliciter?
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Fréron tourna ses regards vers ce prince. Il ne lui demanda pas d'argent, mais seulement ses bonnes grâces et sa protection, et, par son entremise, les bonnes grâces et la protection de la reine, sa fille.
La reine Marie n'aimait pas les philosophes : son père les eût peut-être aimés s'il n'eût été dévot : on sait combien Louis XY les redoutait. Un champion qui s'offrait à les combattre ne pouvait donc être que le bien venu auprès de ces augustes personnages. Aussi, Fréron, en obtenant l'honneur de la protection des deux premiers, contracta-t-il l'engagement non-seulement de ne pas s'en rendre indigne par des liaisons avec les philosophes, mais encore à réfuter leurs doctrines, en leur opposant toutes les forces de sa dialectique, ou du moins à les tourner en ridicule s'il ne pouvait les anéantir.
L'entreprise était audacieuse ; elle ne fut pas audessus de son talent.
Alors ses feuilles reparurent.
« La critique, dit-il en commençant (Lettres sur quelques écrits de ce temps, tome I, lettre 1), m'apparut dernièrement en songe , environnée d'une foule de poètes, d'orateurs, d'historiens et de romanciers. J'aperçus dans une de ses mains un faisceau de dards, dans l'autre, quelques branches de laurier. Son aspect, loin d'inspirer la crainte, inspirait la confiance aux plus ignares amants des savantes sœurs. Ils osaient l'envisager d'un œil fixe et semblaient défier son courroux. La déesse, indignée , fusait pleuvoir sur eux une grêle de