FRIPON
traits. Onolqiies écrivains dont la morlestie rehaussait les talents , obtenaient des couronnes : plusieurs recevaient à la fois des récompenses et des châtiments.
» Cette vision m*a fourni l'idée de ces lettres où l'éloge et la censure seront également dispensés. »
Ce ton modeste lui était évidemment inspiré par le souvenir de la suspension récente de ses feuilles et par la crainte de donner à la police un prétexte pour la rétablir. C'était aussi un moyen de se rouvrir un accès dans le monde littéraire et de se concilier les lecteurs. Mais le journaliste n'ignorait pas que, pour les conserver, il fallait quelque chose de plus piquant. Il mit donc dans son style le plus de sel qu'il put, et en peu de temps elles eurent un débit prodigieux. Les ennemis de Voltaire les lisaient avec avidité, ses amis même avec fureur; jusque-là que madame du DefPant, l'amie de l'irascible philosophe, en faisait ses délices et donnait à l'auteur de V Année littéraire la première place dans son estime, l'auteur de la Henriade devant se contenter de la seconde. (Lettre U4, 4 octobre 1764.)
Pareil au bretteur qui tire au mur pour s*exercer la main, Fréron, dans les trois ou quatre premières lettres de son journal, s'escrime d'abord contre le fretin de la littérature; après quoi il escarmouche agréablement contre Voltaire. Il commence par le traiter avec un grand respect ; mais c'est, pour continuer la comparaison, comme le duelliste qui salue de son épée son adversaire avant de l'embrocher. Il
lui pousse ensuite quelques bottes dont il tempère la rudesse en les coupant, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de force compliments. En un mot, il n'attaque pas encore sérieusement, il ne fait que préluder.
Fréron était odieux à Voltaire à plus d'un titre. Il sortait des Jésuites, il avait fait ses premières armes sous Desfontaines, il s'annonçait comme un écrivain religieux et ennemi des philosophes. Il n'en faut pas davantage pour juger ce qui a pu donner lieu à la guerre qu'ils se sont déclarée. Il est plus difficile de décider quel a été l'agresseur, quoiqu'il semble que ce rôle appartienne à Fréron, critique anodin, mais toutefois critique non équivoque de son antagoniste. Les uns disent qu'il y a à parier que ce n'est pas Fréron, les preuves de respect qu'il donne à Voltaire dans ses premiers essais ayant dû contenter celui-ci, s'il n'eût exigé qu'il s'y joignît une admiration exclusive; qu'il faut croire que Voltaire, ne se trouvant pas assez loué par le journaliste et ne pouvant souffrir la censure la plus légère, commença les hostilités; que cela résulte du moins de plusieurs anecdotes sur ce sujet, confuses, embrouillées, contradictoires, incertaines.
Les autres (et ceux-là sont des partisans du gazetier) reconnaissent que Fréron a porté le premier coup, lorsqu'ils fixent l'époque de la querelle à l'insertion^ dans Y Année littéraire de 1760, d'un extrait d'une comédie de Voltaire, intitulée : La Femme qui a raison. Cette pièce avait été représentée sur un théâtre bourgeois à Nancy, et était assez mauvaise pour que Fréron n'eût pas de peine à prouver que
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Voltaire avait eu tort de la faire jouer, même à huisclos. Le public avait confirmé ce jugement, et la pièce ne put être jouée par les comédiens. On ajoute que Voltaire, indigné qu'un ouvrage sorti de sa plume fût trouvé mauvais par le journaliste, protesta hautement contre l'impertinence de la critique, et publia, à cet effet, une lettre qui fut insérée dans le Mercure de la même année.
Quoi qu'il en soit, Fréron ayant riposté, ne voulut admettre aucune trêve, aucun accommodement. Il n'ignorait pas cette maxime politique qu'on peut appliquer ici sans emphase, qu'un sujet qui a tiré l'épée contre son souverain ne doit jamais la remettre dans le fourreau.
Fréron apprit bientôt en effet quelle était la puissance de son adversaire, par une nouvelle interruption de sa feuille, arrivée deux ans après.
Mais avant de raconter cet incident, il est à propos d'examiner les causes qui l'ont produit. Ce sera la matière du chapitre suivant.