CHAPITRE IL
« Pourquoi permet-on que ce coquin de Fréron » succède à Desfontaines ? Pourquoi soufFrir Rafïîat » après Cartouche? Est-ce que Bicétre est plein? »
Ainsi s'exprime Voltaire la première fois qu'il se décide à parler de Fréron. Ces trois insolentes questions, si étranges, si déplacées dans la bouche du défenseur de la liberté de la presse, de la liberté de conscience, de la liberté individuelle, de toutes les lilibertés enfin que nous avons conquises depuis soixante ans; ces trois questions, dis-je, sont un résumé complet de la polémique de Voltaire, quand il daigne relever le gant que lui jettent d'audacieux critiques. Seulement elles se trouvent reléguées et comme perdues dans une lettre de Voltaire au comte d'Argental,en date du 24 juillet 1749. C'est comme un cri de surprise échappé à l'homme qu'on arrache tout-àcoup à la douce paix de ses illusions, ou plutôt c'est l'explosion soudaine d'une colère longtemps dissimulée et concentrée violemment.
Et pourtant, dès 1745, Fréron, dans ses feuilles, s'occupait presque exclusivement de Voltaire. Tous les ouvrages qu'il y examinait, histoires, tragédies,
poésies légères, philosophie, romans, économie politique, heaux-arts, quels que fussent leurs auteurs, étaient pour lui autant de motifs légitimes pour parler de Voltaire, que les ouvrages de Voltaire luimême.
Les ruhriques qu'il emploie pour ramener sans cesse son champion sur la scène sont aussi nomhreuses que variées. C'est une sangsue qui s'attache au corps pour en extraire le sang, mais qui ne lâchera pas prise et qui mourra avec lui.
Tout dans Fréron explique cet acharnement : son esprit tracassier et envieux, un entêtement tel qu'on n'en voit que dans une cervelle bretonne, et, par dessus tout cela, la longanimité méprisante de Vol taire.
Celui-ci avait déjà publié énormément de choses, quand Fréron commença ses Lettres sur quelques écrits de ce temps. Sa verve était intarissable et ses productions se succédant, pour ainsi dire, à la course , ceux qui entreprenaient de le critiquer avaient fort à faire à le suivre seulement. Fréron fit davantage; il parla des œuvres actuelles de Voltaire, et remonta jusqu'à celles qui les avaient précédées.
Il ne voulait pas non plus qu'il fût dit que personne n'égalerait Voltaire, au moins en fécondité, et, de fait, le bagage littéraire de l'un équivaut à celui de l'autre. De 1745 à 1772, Fréron n'a pas publié moins de six à huit volumes par an. Comptez.
Dans le troisième ou quatrième cahier de ses Lettres à madame la comtesse de.,., il eut l'impudence,
184 FKÉRors.
au rapport de l'auteur des Anecdotes sur Fréroti, attribuées à Voltaire, d'attaquer l'abbé de Beruis sur une pension de mille écus que lui avait procurée madame de Pompadour. Cette mauvaise plaisanterie le conduisit à Vincennes.
Durant sa prison et pour s'étourdir sur son malheur, il noyait, dit-on, ses soucis dans les pots et s'enivrait dès le matin comme un porte-faix. Ainsi lesté, il arrivait tout doucement au bout de la journée. Si on lui laissait la liberté d'écrire, il continuait ses feuilles avec toute la présence d'esprit possible, et, par là, se préparait d'avance à revenir au lieu d'où il les avait écrites. Privé de tout commerce avec les vivants, il voulut un jour s'entretenir avec les morts. Il demanda les œuvres d'Ovide. Le bibliothécaire du donjon, plus orthodoxe apparemment que familiarisé avec les muses, lui fit donner un livret intitulé les Miracles de saint Ovide. Fréron rendant compte de cette circonstance dans une lettre au ministre dont il implorait la clémence, ajoutait qu'il serait mort d'ennui, si la renommée qui avait pitié de sa situation ne se fût chargée de porter au ministre la demande en grâce du prisonnier. (Opuscules, tom. I, pag. 403.)
La renommée plaida si bien, en effet, qu'il sortit de Vincennes au bout de quelques mois. Mais il fut obligé de subir un exil de huit autres à Bar -sur- Seine.
Il revint à Paris, toujours au témoignage de l'auteur des Anecdotes, et s'associa avec des Grecs, qui réparaient au moyen du jeu les brèches que la dé-
bauclie avait faites à leur fortune. Ces messieurs jouaient avec des dés pipés. On rapporte qu'une nuit ils gagnèrent ainsi quarante louis à un procureur. C'était se ménager des circonstances atténuantes, au cas de démêlés avec la justice. Mais il faut se défier de l'auteur des Anecdotes. On est fondé à croire qu'il se souciait fort peu de respecter la vérité.
Quoi qu'il en soit, à chaque pas que Fréron faisait dans la carrière des lettres, il rencontrait un obstacle. Il en conçut de l'aigreur, et devint systématiquement hostile à tout ce qui s'élevait au-dessus ou à côté de lui. L'intérêt que la reine prenait à ses affaires ne s'était point encore manifesté assez vivement pour prévaloir sur le crédit des maîtresses de Louis XV. Or, celles-ci n'aimaient pas le journaliste; elles craignaient ce frondeur de tous les vices, même de ceux qui n'étaient pas de sa juridiction purement littéraire : et quand elles venaient à comparer ce grossier censeur des infirmités humaines avec Voltaire qui en était le courtisan le plus délicat, elles étaient pour celui-ci contre celui-là, ne faisant pas plus de cas des susceptibilités de la reine à cet égard , qu elles ne respectaient les droits de son lit.
La bataille de Fontenoy venait d'être gagnée. Les poètes se mirent à l'œuvre, et s'enrouèrent à chanter sur tous les tons la gloire de la France. Voltaire ouvrit la marche. Mais la mauvais compagnie dans laquelle il se trouva tout-à-coup, n'y ayant pas de versificateur qui ne voulût lutter avec lui de patriotisme, lui suggéra l'envie de s'en séparer, de façon à
rendre la distance entre eux et lui infranchissable. Ce n'est pas le calomnier que de croire qu'il avait au moins cette prétention.
Il fit le Temple de la Gloire, opéra en cinq actes, mis en musique par Rameau et représenté à une fête donnée à Versailles, le 27 novembre 1745.
Ainsi, on jouait à la cour ses pièces, mais on ne l'y recevait pas lui-même. Il date ainsi une lettre au comte d'Àrgental : A Versailles et jamais à la cour^ 1" décembre 1745.
Il assistait aux répétitions, puis disparaissait par les derrières du théâtre, comme le dernier des comparses, et allait méditer, dans un lit d'auberge, sur l'ignorance et le ressentiment des rois.
Il paraît qu'il n'avait fait d'abord qu'un seul acte. Un critique, devant lequel il devait céder, mais à qui il ne cédait néanmoins qu'en rechignant, le duc de Richelieu avait dit à madame de Pompadour :
« Je ne suis pas trop content de son acte. »
Voltaire délaya cet acte en cinq, et gourmanda Richelieu du peu d'égards qu'il lui témoignait, en parlant de lui à une personne, objet de sa reconnaissance et de son respect. (A M. de Richelieu, 20 juin 1745.) Tout cela ne fit pas de son opéra un chefd'œuvre, et sans doute qu'on en pensa de même à la cour. Voltaire s'en consola en écrivant à M. d'Argental :
« Je vous envoie une fête (I^e Temple de la Gloire) » que j'ai voulu rendre raisonnable, décente et à » qui j'ai retranché exprès les fadeurs et les sornet- » tes de l'Opéra qui ne conviennent ni à mon âge,
FRÉllON, 187
« ni à mou goût, ni a mon sujet. » (A M. d'Argental, décembre 1745.)
L'intention était excellente, mais comme elle aboutit à une pièce ennuyeuse, il eût mieux valu n'y mettre pas tant de finesse et être plus amusant.
Fréron se jeta sur cette proie sans nerf et sans saveur; et, quoique affamé, par un jeûne littéraire de près d'une année, il ne laissa pas de la traiter en mangeur délicat.
Le début de la critique est charmant. Chaque mot y est une épingle qu'il enfonce avec solennité dans la chair de Voltaire; quelques-unes même pénètrent jusqu'au cœur.
« Ce n'est pas seulement, madame, par l'élévation de son génie que Corneille a mérité le nom de grand. La droiture et la noble simplicité de son cœur, sa modestie, compagne ordinaire du vrai mérite, son aversion pour les vils manèges, son indifférence pour les honneurs et les bienfaits de la cour, son attachement à la religion, tout concourait dans sa personne à lui acquérir ce titre glorieux. . . Ce poète, le seul digne peut-être de remplir l'étendue de ce nom, se citait au tribunal de sa propre raison, et se jugeait avec toute la rigueur dont aurait pu s'armer l'envieuse rivalité. Il imprimait à la tête de ses ouvrages et découvrait au public les fautes qui lui étaient échappées , soit dans le dessein, soit dans l'exécution. Qu'il serait heureux , pour le maintien du bon goût, que tous les auteurs célèbres eussent le désintéressement et
la bonne foi de Corneille! » (Opuscules, tom. Il, lett. 13.)
Qui ne voit que ce portrait, si parfaitement applicable à Corneille, est l'assemblage de toutes les vertus qu'on regrette précisément de ne pas rencontrer dans Voltaire? Il n'en est pas une, en effet, qui, en rappelant le vice auquel elle est opposée, ne rappelle en même temps que ce vice était plus ou moins celui de l'auteur de la Henriade^ de l'homme qui, ayant su si bien juger Corneille, sut trop rarement l'imiter. Qui était moins modeste que Voltaire ? Qui se servit d'armes plus déloyales? Qui eut recours à de plus basses manœuvres contre ses ennemis, principalement lorsque ces ennemis étaient des rivaux de la valeur de Rousseau? Qui fut plus avide des faveurs et des honneurs de la cour (il venait d'être nommé gentilhomme de la Chambre et historiographe du roi LouisXV)? Qui fut l'adversaire le plus persévérant du catholicisme? Qui fut le censeur le moins sincère et le plus grimaçant de soi-même, et qui s'affligea plus d'entendre le public confirmer les innocentes critiques qu'il faisait quelquefois de ses propres ouvrages ?
Il n'était donc pas un mot de ce bel éloge de Corneille qui ne fût une satire sanglante de Voltaire?
Mais comme après tout, quelle qu'ait été l'intention du peintre en faisant ce portrait, il était bien permis à Voltaire, qui n'y est pas nommé, de ne pas s'y reconnaître, Fréron ne lui laisse pas le temps de s'endormir dans cette illusion. Il continue :
« Il ne manque aux talents de M. de Voltaire que
FRKROm 189
de rendre ce service à la littérature. Si, au lieu de de songer à de nouvelles productions, il prenait la peine de revoir ses enfants d'un œil sévère et d'en relever héroïquement les défauts, n'aurait- il pas assez d'occupation pour le reste de sa vie? En attendant qu'il se détermine à ce noble travail , je vais risquer mon sentiment sur son Temple de la Gloire. »
C'est là un conseil sage, en apparence, très-naturel, et donné en termes d'une grande modération. Il est même à remarquer que Fréron n'en donne jamais autrement à l'homme auquel il en a donné le plus. Mais rapprochez ce conseil du vœu exprimé par Fréron que tous les auteurs célèbres aient le désintéressement et la bonne foi de Corneille, et vous sentirez ce qu'il y avait là d'ironique, d'amer et même d'insultant pour l'auteur dont la célébrité effaçait alors celle de tous les autres.
« L'estime singulière, ajoute Fréron, que j'ai conçue depuis longtemps pour cet illustre écrivain, m'inspirera dans cet examen autant d'indulgence que l'amour paternel pourrait lui en donner à luimême, s'il entreprenait de se critiquer. »
Je m'imagine entendre Voltaire, à la lecture de cette ironique profession d'estime dont Fréron le régalait, s'écrier: « Que me veut donc ce vermisseau né du cadavre de Desfontaines? »
Il est certain que déjà Fréron apparaissait à Voltaire comme un juge autrement redoutable que ne l'avait été pour lui Desfontaines. Soit donc que la polémique qu'il avait engagée avec celui-ci l'eût
lassé et dégoûté, soit au contraire que se sentant né, comme il l'était en effet, pour ce genre de polémique, il appréhendât de n'y pas réussir aussi bien avec Fréron qu'avec Desfontaines, Voltaire se borna à lancer contre le premier des épigrammes que ses amis livraient à la publicité, et il se fortifia dans la résolution qu'il avait prise de ne plus se commettre désormais avec des folliculaires.
Pour Fréron, il n'avait ni de ces craintes, ni de ces scrupules. Plein de confiance dans son talent, surtout dans son opiniâtreté, il savait le secret de forcer le sanglier à sortir de sa bauge, et ce secret, il le puisait dans sa patience et dans sa modération.
Après quelques observations justes et piquantes sur les défauts du plan du Temple de la Gloire, il passe aux critiques de détail.
Voltaire commence par introduire Apollon sur la scène.
« Le spectateur, dit Fréron, est heureusement prévenu de son arrivée. Par les vers qu'Apollon débite, on ne l'aurait jamais soupçonné d'être le dieu de la poésie. »
Voici un de ces vers :
Que du bonheur du monde il soit infortuné !
C'est-à-dire (car il faut un commentaire à ce texte) qu'il soit malheureux du bonheur du monde I Pauvre vers, en effet I Que de brocards eiit lancés Voltaire sur l'impertinent qui le lui eût récité comme sien
dans un moment où il eût pu oublier lui-môme qu'il l'avait écrit 1
Mais quoi ! trouveriez-vous quelque chose à reprendre à ceux-ci :
Je calmerai l'orage Qui trouble mes sens déchirés ?
Cette expression de sens déchirés n'a-t-elle rien qui vous révolte? Le trouble de vos sens s'est-il jamais manifesté par le déchirement de la vue, du tact, du goût, de l'odorat? Non, sans doute. Et le sens de l'ouïe! Ah ! c'est juste. « Ne dit-on pas tous les jours, poursuit Fréron : ces vers durs et escarpés, ces sons dificiles et travaillés en pure perte déchirent les oreilles. »
Ces quatre autres vers écrits correctement, mais prosaïques et plats,
Ne condamnez pas mes exploits :
Quand on veut se rendre le maître, On est, malgré soi, quelquefois, Plus cruel qu'on ne voudrait être,
sont également cités par Fréron, qui attribue malicieusement à un des partisans de Voltaire la parodie suivante de ce quatrain :
Quand du Quinault moderne on usurpe les droits, Et qu'on veut se rendre le maître.
On est, malgré soi, quelquefois Plus mauvais qu'on ne voudrait être.
193 frïî:ron.
Après avoir relevé beaucoup d'autres vers de cette nature, Fréron termine sa critique par ces paroles, où l'ironie le dispute à l'esprit :
« Qu'on ne dise donc plus que les paroles de ce ballet sont d'autant plus consolantes pour M. de Cahusac ( auteur de quelques mauvais opéras ) , qu'elles viennent du premier génie du siècle. Quand même elles seraient indignes de M. de Voltaire, n'a-t-il donc pas la prérogative des héros qui, par la multitude de leurs hauts faits, ont acquis le droit de faillir? Quoique notre poète ne soit pas encore introduit dans le temple privilégié des immortels beaux-esprits (l'Académie), ses succès brillants et ses nombreux lauriers lui donnent assurément le droit de faire désormais de mauvais ouvrages. On sait d'ailleurs qu'il n'a jamais été heureux dans la structure de ses Temples. Je lui en connais quatre, savoir : les Temples du Goût^ de la Gloire^ du Bonheur et de l'Amitié, Le dessin de ce dernier est plus régulier; l'architecture en est même légère et délicate. Si j'osais, je proposerais à l'auteur d'en construire un cinquième, le Temple de l'Amour -propre. »
Il y a beaucoup d'art dans la manière avec laquelle cette critique est présentée et la chute en est heureuse. Ce ne sont d'abord que des conseils tempérés par quelques témoignages d'estime et de respect ; ce sont ensuite des observations sévères sur des expressions qui offensent le bon goût, cette qualité dont Voltaire s'attribuait avec assez de raison le monopole ; ce sont enfin des sarcasmes mordants, tels que cette plaisante absolution que le critique donne d'avance
fri^:ron. 193
au poète pour tous les mauvais ouvrages qu'il lui reconuait le droit d'exécuter à l'avenir. Puis vient cette proposition impertinente par laquelle il insinue assez clairement, qu'après tous ses Temples, il ne reste plus à Voltaire qu'à en élever un à sa vanité.
Mais les ennemis de Voltaire n'attendirent pas jusque-là pour le qualifier d'un nom qui correspondait parfaitement à son goût malheureux pour ces édifices poétiques : ils l'appelèrent le Templier.
Cette critique de Fréron arrivait dans un temps où la vanité de Voltaire était surexcitée au plus haut degré. Le 23 février 1745, la représentation de la Princesse de Navarre avait eu lieu, au palais de Versailles et sur le théâtre de la cour.
C'est une espèce d'opéra que Voltaire traitait luimême de farce de la foire.
Il n'en valut pas moins à l'auteur une charge de gentilhomme de la Chambre du roi et le titre d'historiographe de France. A cette occasion, il fit l'impromptu suivant :
Mon He^ri quatre el ma Zaïre,
Et mon américaine Alzire, Ne m'ont valu jamais un seul regard du roi. J'avais mille ennemis avec très peu de gloire; Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi
Pour une farce de la foire.
La joie qu'il eut du succès de sa pièce et sa reconnaissance pour tous les avantages qu'il en avait retirés lui avaient suggéré l'idée de cette flatterie à l'adresse de Louis XV, qu'il intitula le Temple de la Gloire,
19i FRÉRON.
En effet, sous reml)lème de Trajan vainqueur et pacificateur, couronné par la Gloire et introduit par elle dans le temple qui se métamorphose tout-à-coup en Temple du Bonheur^ Voltaire avait voulu représenter Louis XV.
Après la représentation, il s'approcha du roi et lui dit :
— Trajan est-il content?
Cette familiarité, quoique adoucie par la grandeur du parallèle, n'eut pas de succès ; le roi ne répondit rien. Voltaire en fut attéré. Mais il avait son brevet de gentilhomme en poche et la faveur de la marquise de Pompadour. Il se rappela de plus qu'il était philosophe, et, pour l'honneur du corps, il dévora son affront.
La mort du président Bouhier venait de laisser une place vacante à l'Académie française. Voltaire, qui ne savait pas se rebuter, et qui d'ailleurs était en veine de bonheur, se présenta pour le fauteuil vacant. C'était la troisième tentative de ce genre qu'il faisait depuis 1730. Comme le double échec qu'il avait subi avait été motivé sur son irréligion, et que sa philosophie ne répugnait jamais à un supplément de considération personnelle, il envoya à l'Académie l'apologie de ses sentiments et de ses ouvrages.
En même temps, il voulut mettre les jésuites dans son parti, et par eux se concilier l'évèque de Mirepoix qu'il avait livré à la risée publique, parce que cet évêque lui avait soufflé le fauteuil du cardinal de Fleury, en 1743.
A cet effet, il écrivit au père de la Tour (Mélanges
littéraires), une lettre dans laquelle, sousprétexte de répondre aux calomnies de la Gazette ecclésiastique, il commence par faire un éloge pompeux des jésuites, ses anciens maîtres, et principalement du père Porée. Cet éloge n'occupe pas moins de trois et quatre pages, et ce n'est qu'à la fin de la lettre qu'on lit cette déclaration :
« Que si jamais on a imprimé sous mon nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de la paroisse, je suis prêt à la déchirer devant lui ; je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine. »
Les jésuites étaient de trop fins renards pour être dupes de la profession de foi, mais ils le furent de la protestation d'attachement. Ils ne surent pas résister aux caresses de cet homme, qui leur devait, disait-il, tout ce qu'il était et qui rehaussait cet aveu en dénigrant Pascal. Ils s'intéressèrent donc à son succès, et résolurent de lui ouvrir les portes de l'Académie.
Mais peut-être que leurs efforts eussent été vains, si madame de Pompadour ne fût intervenue en faveur du postulant et n'eût triomphé de tous les scrupules.
Voltaire fut admis à l'Académie française le 9 mai 1746 (1).
Le l""' mai de la même année, déjà nommé mais non encore admis, il écrivait à Maupertuis :
(1) « Il serait honteux pour l'Académie que Voltaire en fût, » et il lui sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été, » a dit Montesquieu : Pensées diverses.
196 fr]':ron.
« Me voici enfin votre confrère a l'Académie française oii ils m'ont élu tout d'une voix, sans même que l'évêque de Mirepoix s'y soit opposé le moins du monde. J'ennuierai le public d'une longue harangue lundi prochain ; ce sera le chant du cygne. »
Qu'entendait-il par ce chant du cygne? Que ses paroles en auraient la douceur, ou qu'il serait mort pour l'Académie dès qu'il les aurait prononcées? Il laisse à Maupertuis le soin d'en décider. Néanmoins, il ne paraît pas qu'en s' exprimant ainsi, il se soit complu dans une arrière-pensée de vanité. Il gardait rancune à l'Académie de ce qu'après avoir été deux fois repoussé par elle, il avait fallu en quelque sorte user de violence pour qu'elle le reçût la troisième. Encore ne l'avait-elle définitivement accueilli que muni d'un passeport visé par les jésuites et tel qu'ils l'eussent exigé peut-être, s'il se fût agi d'un voyage en Paradis. Voltaire voulait donc, son discours de réception une fois prononcé, ou ne parler jamais à l'Académie, ou même n'y paraître jamais. Ainsi fit-il. Sa rancune dura plus de trente ans.
Fréron n'avait garde de laisser échapper une si belle occasion de mordre Voltaire. Il attendit toutefois l'installation du récipiendaire et sa bavarderie académique. Jusque-là, la besogne lui manquant, il publia une excellente pièce de l'abbé Le Batteux, le Parallèle de la Henriade et du Lutrin (Opusc, tom. II). On attribue du moins cette pièce à ce personnage des œuvres duquel elle fait partie : mais cela n'empêche pas que l'éditeur des Opuscules n'ait
FRÉKON. 197
eu raison de la croire de Frcroii, l'esprit, le goût, la finesse et l'ironie qui lui sont propres, étant les qualités qui distinguent le plus ce parallèle.
Le discours oe réception de Voltaire à l'Académie française avait au moins ce mérite de ne ressembler en rien à ceux qu'on avait accoutumé de faire en pareille circonstance. Sous ce rapport du moins Voltaire avait atteint son but.
D'ailleurs, ce discours atteste un incroyable sans façon, pour ne pas dire plus, envers les oreilles vénérables obligées de l'entendre. Une légère teinte de pédanterie, une manière de juger les choses assez cavalière, un mépris finement déguisé de la contradiction, s'y font remarquer à peu près à chaque page. Il semble que Voltaire oublie qu'il se trouve en présence de ses égaux et qu'il n'ait autour de lui que des écoliers sur la tète desquels il promène sa férule. Evidemment, il pense faire plus d'honneur à l'Académie qu'il n'en reçoit d'elle-même. Ceci pouvait être vrai jusqu'à un certain point; mais il eût été de bon goût de le laisser un peu moins apercevoir.
Comme Fréron allait publier ses remarques sur ce discours, il reçut celles de l'abbé Le Batteux sur le même sujet. Il eut la modestie de se retirer devant un critique qui, sans avoir plus de goût ni plus d'esprit que lui, avait plus d'expérience et plus d'autorité. Et puis, il gardait encore quelques ménagements à l'égard de Voltaire. Si d'une part, il le soupçonnait d'avoir trempé dans la suppression de ses feuilles, de l'autre, il n'était pas sûr que son propre crédit tut assez affermi pour contre-balancer le sien
198 FRÉKON.
Il n'était donc pas fâché qu un autre se chargeât de dire la vérité à Voltaire, avec une licence que lui, Fréron, n'était pas encore en mesure de s'attribuer.
Alors, avec une résignation dont il espérait bien se dédommager par la suite, il laissa là son travail et donna au public celui de Le Batteux.
Cependant, Voltaire, dégoûté de la ville où l'Académie lui avait trop longtemps résisté ; de la cour qui lui refusait d'imprimer ses ouvrages au Louvre, pendant qu'on y imprimait le théâtre de Crébillon ; enfin de la France où il se disait persécuté, parce qu'on n'y adoptait pas ses systèmes, accepta l'offre qu'on lui fit de le recevoir avec madame du Châtelet, à Lunéville, où Stanislas, roi de Pologne, tenait sa cour.
A cette nouvelle, Fréron put craindre que la protection dont l'honorait Stanislas ne fût gravement menacée; mais, en y réfléchissant un peu, il dut bientôt se rassurer. Quelque opinion que Voltaire eût de lui, Fréron, celui-ci savait que le poète avait trop d'orgueil pour laisser voir seulement, en présence du roi, qu'il connût le journaliste, à plus forte raison pour qu'il s'en plaignît. En outre, ce que Stanislas estimait dans Voltaire, c'était le poète; le philosophe lui était justement suspect. Le poète avait été appelé à Lunéville pour jouer des tragédies, voire les siennes ; le philosophe avait dû laisser ses théories en route, ou, s'il en avait introduit quelques-unes par contrebande, il se bornait à les approfondir en tête à tète avec madame du Châtelet.
FKlllROiN. 199
Fi'ci'on pouvait donc être tranquille. La mort de madame du Chàtelet força bientôt Voltaire à quitter la cour de Stanislas. Depuis longtemps le roi de Prusse le pressait de venir à la sienne. Une clé de chambellan, la grand'croix de l'ordre du Mérite et une pension de 20,000 livres appuyaient les instances du monarque philosophe. Après quelques hésitations plus ou moins simulées, Voltaire accepta et partit.
Fréron eut un peu de répit. Il le consacra à un examen assez détaillé de \ Esprit des Lois ^ qui forme le troisième volume de ses opuscules. Ce travail n'est pas sans mérite. Fréron y a dépassé la portée d'une simple critique littéraire, et s'y montre quelquefois publiciste ingénieux. Mais il y a aussi beaucoup d'impertinences. Fréron n'avait pas l'idée de l'affranchissement politique de l'homme; il n'appréciait, en fait de liberté, que celle de dire du mal d'autrui et d'éviter Vincennes ou le For-l'Evêque.
Ses trois volumes d'opuscules, bien qu'on lui en contestât le tiers, et qu'il fallût en retrancher les articles attribués à Le Batteux, parurent en 1753. Le corps des gens de lettres se souleva contre elles. On fit circuler cette épigramme :
0 divines opuscules,
Prose et vers du grand Fréron,
Triomphez sur l'Hélicon
Des insultes ridicules
De Voltaire et d'Apollon.
Que P... vous adore,
200 FUKRON.
Leroi, B... el d'Açarq!
Et que pour dernier outrage, Vous emportiez le suffrage Du rimailleur Cacularq !
Cela est détestal)le, sans doute; mais le but de cette épigranime était de reprocher à Fréron la manie qu'il avait déjà d'élever les pygmées de la littérature, tels que les d'Açarq, les d'Arnaud, les Bacularq, les Leroi et autres écrivains médiocres, tandis qu'il traînait dans la boue les auteurs les plus justement renommés. On verra plus tard comment il justifiait ses éloges.
Il ne faut pas omettre que le libraire Duchesne, qui avait eu à se plaindre de l'indélicatesse de Fréron, avait coutume d'appeler les opuscules les Pustules de M. Fréron.
CUAPHRE 111.
En 175^, pendant que Voltaire, qui était à Berlin, s'y brouillait avec Frédéric, avec Maupertuis, avec tout le monde enfin, Fréron commençait ainsi la lettre première du tome VI, des Lettres sur quelques écrits de ce temps :
« S'il y avait parmi nous, monsieur, mi auteur qui aimât passionnément la gloire et qui se trompât souvent sur les moyens de l'acquérir ; sublime dans quelques-uns de ses écrits, rampant dans toutes ses actions ; quelquefois heureux à peindre les grandes passions, toujours occupé de petites ; qui sans cesse recommandât l'union et l'égalité entre les gens de lettres, et qui, ambitionnant la souveraineté du Parnasse, ne souffrît pas plus que le Turc qu'aucun de ses frères partageât son trône, dont la plume ne respirât que la candeur et la probité, et qui sans cesse tendît des pièges à la bonne foi; qui changeât de dogmes, suivant les temps et les lieux, indépendant à Londres, catholique à Paris; dévot en Australie, tolérant en Allemagne; si, disje, la patrie avait produit un écrivain de ce caractère, je suis persuadé qu'en faveur de ses talents on feiait
grâce aux travers de son esprit et aux vices de son cœur. »
Ce portrait, s'il était peint de fantaisie, ne serait, à tout prendre, qu'un assemblage plus ou moins heureux d'antithèses brillantes; il aurait par conséquent le défaut qui est celui de tous les portraits de fantaisie, celui queFréron reprochait le plus souvent à Voltaire lui-même, celui enfin de n'être pas vrai. Mais le mérite de ce portrait est justement d'être d'une parfaite ressemblance. Tout le monde y reconnut Voltaire, quoiqu'il n'y fût pas nommé, ses amis d'abord, sa nièce ensuite et Voltaire après eux.
Il était de l'intérêt, de la gloire peut-être de Voltaire de ne pas justifier les interprétations malignes du public, en les prenant pour soi. Il aima mieux avouer en quelque sorte la ressemblance et satisfaire son ressentiment. Comme il n'était pas alors à Paris, il mit en campagne sa nièce, madame Denis, qui obtint la suppression du journal.
On fit alors courir cette épigramme :
La larme à l'œil, la nièce d'Arouet
Se complaignait au surveillant Malesherbe (1)
Que l'écrivain, neveu du grand Malherbe, (2)
Sur notre épique osât lever le fouet.
— Souffrirez- vous, disait-elle à l'édile,
Que chaque mois ce critique enragé
Sur mon pauvre oncle à tout propos distille
Le fiel piquant dont son cœur est gorgé ?
(1) Malesherbes était surveillant de la librairie.
(2) On a vu dans le premier chapitre que Fréron se disait descendant par les femmes du poète Malherbe.
— Mais, dit le chef de notre librairie , Notre Aristarque a peint de fantaisie Ce monstre en l'air que vous réalisez.
— Ce monstre en l'air ? Votre erreur est extrême, Reprend la nièce ; eh ! monseigneur, hsez :
Ce monstre-là, c'est mon oncle lui-même.
Six mois après, Fréron eut la liberté de reprendre la plume. Si on en croit Voltaire, ou plutôt un pamphlet du temps écrit sous sa dictée (1), c'est à lui qu'il le dut.
« On ôte à Fréron, dit Voltaire (A d'Argental, 22 juillet 1752), le droit qu'il s'était arrogé de vendre les poisons de la boutique de l'abbé Desfontaines; je demande sa grâce à M. de Malesherbes, et le scélérat, pour récompense, fait contre moi des vers scandaleux qui ne valent rien. »
Je ne connais pas ces vers, et ne les trouvant pas dans les œuvres de Fréron, je croirai volontiers qu'ils ne sont pas de lui. A moins pourtant que Voltaire ne lui attribue l'épigramme ci-dessus. Ce que je sais seulement, c'est que, loin d'avoir attaqué Voltaire, à la reprise immédiate de ses feuilles, ainsi que tous les biographes de Fréron l'affirment, en se copiant les uns les autres, Fréron débuta par faire amende honorable au poète d'une accusation de plagiat qu'il avait intentée contre lui, au sujet d'un madrigal que Voltaire, selon lui, avait pillé de La Motte. (Lettres sur quelques écrits de ce temps, t. VI, lettres 2 et 5.
(1) Le contre-poison des feuilles^ ou Lettres à M, D***, retire à ***, sur le sieur Fréron,
204 FRÉllON.
Il y a dans ce trait une sorte de grandeur, rapproché comme il est de la dernière suspension du journal de Fréron. Mais il est à présumer que le roi de Pologne, qui avait demandé qu'on levât la suspension, avait fait engager le journaliste à être à l'avenir plus circonspect.
Les revenus considérables que Fréron tirait de ses feuilles l'acoquinèrent à ce métier, très-commode d'ailleurs pour sa paresse, et dans lequel il était secondé par une foule de collaborateurs anonymes et gratuits. Mais, n'ayant pas trouvé assez avantageux le marché qu'il avait contracté avec le libraire Duchesne, en vertu duquel il recevait dix louis par feuille, il en passa un autre avec Lambert qui se montrait plus généreux. Comme' il sentait la bassesse de ce procédé, il fit entendre à Duchesne qu'il renonçait à sa profession ; puis feignant d'abandonner ses feuilles, il les reproduisit sous un autre titre et fut quelque temps avant de s'en avouer l'auteur. Ce nouveau journal était V Année littéraire. Le premier numéro parut au commencement de 1754.
Duchesne ne fut pas dupe de la friponnerie de Fréron ; mais il ne jugea pas à propos d'en demander justice. Pour Fréron, il déposa bientôt le reste de pudeur par lequel il avait espéré d'atténuer son manque de foi, et Y Année littéraire parut désormais, précédée de ses noms, titres et qualités.
La nouvelle forme de ce journal lui donna encore plus de vogue. Fréron y ayant joint la direction du Journal des étrangers, dont on était engoué alors, se vit pendant quelque temps à la tète de près de qua-
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ran te mille livres de rentes! Il n'y a pas d'exemple, depuis Fréron, d'une pareille fortune chez aucun journaliste (je ne parle que des rédacteurs, et non des propriétaires de journaux) ; mais de nos jours, certains romanciers ont été au-delà, sans que le public en ait retiré le moindre fruit.
Fréron était trop dissipé, trop viveur pour suffire à sa double tache; il fut forcé de céder à d'autres le Journal des Etrangers, et quoique V Année littéraire se soutînt toujours, la partialité et la négligence qu'on y remarquait indisposèrent les abonnés, dont le nombre diminua sensiblement.
Néanmoins, Fréron en conserva toujours assez pour vivre dans l'aisance, sinon dans l'opulence. Mais pour lui chaque jour était sans lendemain, ou bien l'avenir ne lui apparaissait qu'à travers les fumées du Champagne, c'est-à-dire, embelli par toutes les illusions de l'enthousiasme bachique. Avec de pareilles dispositions, il eût été bien habile, s'il eût été économe.
Il avait loué un appartement rue de Seine, chez le sieur Lelièvre, distillateur et auteur du Baume de Vie. Un petit verre de ce baume qu'il se gardait bien de tremper d'eau , fût-ce des sources d'Hippocrène, rendait à son esprit épuisé toute sa verve. Aussi chanta-t-il et le baume et l'auteur, dans une pièce de vers avec laquelle j'imagine que Lelièvre enveloppait ses flacons, et dans un moment où le poète était sans doute tout plein de son sujet.
Il avait dépensé dans ce logement pour plus de trente mille livres de dorures seulement!
Outre cela , il avait fait construire une maison
(le campagne à la porte de Paris. Pendant qu'il s'y réfugiait pour se soustraire à ses créanciers, ceux-ci envahissaient son appartement à la ville et faisaient saisir ses meubles.
Il y avait chez lui table ouverte, et il traitait avec tout le luxe d'un fermier-général. A l'exemple de ces financiers, il y régalait surtout les flatteurs ; mais il n'était pas homme à ne se repaître que d'encens.
Rien n'était si gai que ses soupers. Tous les convives y étant gens d'esprit, tous payaient largement leur écot avec cette monnaie, aucun d'eux n'ayant le moyen de reconnaître autrement la munificence de leur amphitryon. Les femmes étaient admises à ces soupers, et on les choisissait de manière à pouvoir dire tout devant elles. La liberté y tenait donc de la licence ; Fréron y oubliait son rôle de champion des bonnes mœurs et de la religion ; les autres lui applaudissaient en chœur.
Dans ces sortes d'assemblées, il y avait presque toujours un convive qui servait de plastron aux autres. C'est de là qu'on forgea les mots îmjstifier et mystifications, des bons tours joués à un auteur qui ne manquait pas de mérite, mais si naïf et si vain, qu'en caressant son amour-propre, on lui faisait croire les choses les plus absurdes.
Qu'on en juge par ce trait.
Cet auteur se nommait Poinsinet. Ce Poinsinet, au rapport de Grimm (Correspondance littéraire, 1 ^^ mars et 1 ^' février 1767), auteur d'opéras honorés de la musique de Philidor, avait le secret d'inoculer l'ennui au moyen d'un philtre imperceptible,
mais qui ne manquait jamais son effet, et auquel tout le génie de Pliilidor ne pouvait résister. Toutes ses pièces tombaient eommes les feuilles en automne, au premier coup de sifïlet. La chute de son opéra de Tom Jones fit faire et dire sur lui vingt mauvaises plaisanteries. On appela un jour l'auteur sur le théâtre de la foire : un âne se montra. Gilles se mit à le caresser et à dire : «Ah! comme il est propre, comme il est net ! » Dans le même instant, l'âne fit ses ordures ; et tous les acteurs de s'écrier : « Point si net! point si net!
Palissot, qui était alors des bons amis de Fréron, et de plus, son collaborateur, sentant quel fonds inépuisable de plaisanteries la société dont il faisait partie trouverait dans Tacquisition de Poinsinet , fit entendre à ce dernier que le journaliste, admirateur de son talent, avait grande envie de faire connaissance avec lui, et de l'initier à ses soupers, les plus délicieux, ajoutait-il, de Paris.
Le petit Poinsinet (ou l'appelait ainsi pour le distinguer de son cousin Poinsinet de Sivry), enchanté, se rengorge et ne demande pas mieux.
Le jour est pris. Le matin, Palissot arrive chez Poinsinet, l'œil morne et la figure allongée.
— Eh bien I qu'y a-t-il ? fit Poinsinet alarmé.
— Fréron est bien malade, répondit piteusement Palissot; il est mourant, mais il n'en veut pas moins que le souper ait lieu.
Poinsinet se récrie.
Palissot continue :
— Oui, il veut qu'on soupe, et veut souper comme
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nous. Il prétend vous remettre le sceptre de la critique, et vous déclarer son successeur en présence de toute la société.
Tant de tendresse et une si noble appréciation de ses talents, font couler les larmes des yeux de Poinsinet. Son âme est partagée entre deux sentiments contraires, la joie de se voir rendre si solennellement justice, et la douleur d'acheter sa gloire aux dépens de la vie de Fréron.
Ouoi qu'il en soit, il promet de venir.
Il arriva le soir, introduit et présenté par Palissot.
Dès qu'on nomme M. Poinsinet, tout le monde se lève et témoigne pour sa personne la plus grande vénération.
Il était nuit alors. La chambre, comme celle d'un malade, était faiblement éclairée. Poinsinet a peine à distinguer personne. Tout annonce la consternation et le deuil.
Poinsinet approche du lit du mourant. Un médecin, ou plutôt un personnage qui en faisait le rôle, tâtait de temps en temps le pouls de Fréron qu'il présageait devoir bientôt cesser de vivre.
Un bruit sourd part en roulant. Le docteur explique au candidat ce langage. Il dit que M. Fréron lui témoigne son plaisir de le voir.
Le cœur du jeune poète se serre; les expressions de la reconnaissance sortent péniblement de sa bouche et ressemblent à des sanglots. Il regarde le visage du moribond. II n'y voit aucune trace de forme humaine.
FRKKON. 209
— En quel déplorable état est réduit en si peu de temps ee grand critique ! dit-il à l'oreille du médecin.
— C'est une érésipèle hémorrhoidale, répond celuici, accompagnée d'un hoquet; c'est une bouffissure épouvantable. Ses yeux, son nez, ont disparu; sa langue embarrassée ne peut plus rendre que des sons inarticulés. Je puis, seul , les expliquer par l'habitude que j'ai d'être souvent avec lui, et surtout par celle de voir des malades de cette espèce. Mais la tête est très-saine.
De temps à autre il partait quelques sifflements que l'interprète traduisait à Poinsinet. C'étaient toujours des choses obligeantes pour Poinsinet qui, navré de douleur, ne répondait que par des soupirs.
Enfin, après quelques minutes de cette conversation entrecoupée, des sons plus profonds s'étant fait entendre, le docteur témoigne au poète que le malade se sentant défaillir, veut lui donner l'accolade et le faire reconnaître pour l'héritier de son talent à tous les spectateurs.
Poinsinet se penche et mouille de ses pleurs les joues du moribond, si singulièrement gonflées.
— Illustre critique! s'écrie-t-il , puissé-je remplir dignement l'emploi que vous me confiez ! Puissé-je mériter les suffrages de vos lecteurs et de vos amis ! Puisse votre dernier souffle, passant dans mon âme, y transmettre ce génie puissant qui vous animait !
Pendant qu'il prononçait ces paroles, tout le monde l'avait entouré.
Une très-grande clarté s'était répandue dans Tappartement, et un rire général ayant éclaté, le mystifié se doute de quelque chose.
On approche les lumières; il regarde, il voit... l'antipode de la figure de Fréron, encore arrosé de ses larmes.
Fréron se lève tout-à-coup. Il embrasse Poinsinet cordialement et du bon côté.
— C'en est fait, lui dit-il, grand poète, nous voila liés d'une amitié éternelle ! A présent vous êtes des nôtres. Pardonnez cette plaisanterie à un usage éta- ])li parmi nous. Il n'est point d'initié qui ne subisse une pareille épreuve. Purifiez-vous les mains et le visage, et allons nous mettre à table.
Cette farce que j'emprunte avec quelques autres petits détails à l'Espion anglais du 15 avril 1776, cette farce, dis-je, peut donner une idée des délassements de Fréron et de ses acolytes. Que penser après cela des prétentions de notre Aristarque, non-seulement au titre de vengeur du bon goût , mais à celui de défenseur juré des mœurs et de la religion outragée? Il est vrai pourtant qu'il ne s'agit là que d'une grosse polissonnerie, et que l'outrage s'adresse moins aux mœurs qu'au bon goût et à la décence.
Revenons à ses démêlés avec Voltaire.
En 1760, on imprima, comme il a été dit, la pièce de Voltaire intitulée : La femme qui a raison^ comédie en trois actes, jouée sur le théâtre de Luvénille en 1749.
Fréron entreprit la critique de cette pièce, et, avec
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sa légèreté ordinaire, il en parla comme d'une pièce ffue Voltaire venait de faire jouer à Carouge et imprimer à Genève. Mais cette comédie, que Fréron croyait nouvelle , avait été jouée douze ans auparavant à la cour du roi de Pologne. Elle n'avait point été imprimée à Genève, mais à Paris, et le libraire, auteur de cette spéculation, s'était bien gardé de con^ sulter Voltaire.
Voltaire relève tous ces mensonges sèchement; il traite de même la critique générale de sa pièce, où les imputations de grossièreté tudesque^ de bassesse et d'indécence lui sont adressées par Fréron assez libéralement. (A M. P. Rousseau, janvier 1760.)
Mais le plaisant de la remarque de Voltaire, c'est qu'on y voit qu'il ne connaissait pas Y Année littéraire,\iuh\\èQ depuis six ans. Cela se concevrait, si ce journal fût né pendant le séjour de Voltaire en Prusse; mais Voltaire en était revenu dès 1753, c'est-à-dire un an avant la publication des premiers numéros. Son ignorance n'est donc qu'une feinte.
« Je me suis informé, dit-il (même lettre), de ce que c'était que cette Année littéraire, et j'ai appris que c'est un ouvrage où les hommes les plus célèbres que nous ayons dans la littérature sont souvent ou^ tragés.
» Je dois dire en général et sans avoir personne en vue, qu'il est un peu hardi de s'ériger en juge de tous les ouvrages, et qu'il vaudrait mieux en faire de bons. La satire en vers, et môme en beaux vers, est aujourd'hui décriée, à plus forte raison la sa-
tire en prose ; surtout quand on y réussit d^autant plus mal qu'il est plus aisé d'écrire en ce pitoyable genre.
» Je suis très-éloigné de caractériser ici l'auteur de VJnnée littéraire^ qui m'est absolument inconnu. On me dit qu'il est depuis longtemps mon ennemi ; à la bonne heure. On a beau me le dire, je vous assure que je n'en sais rien. »
Cette lettre fut insérée dans le Journal encyclopédique. Dans le passage que je cite, la profession de critique est appréciée comme il faut, la satire jugée comme elle doit l'être et remise à la place qui lui appartient; pour Fréron, il n'est nommé nulle part. Ainsi l'exigeait la publicité donnée à la lettre. Mais de la façon dont Voltaire se défend de caractériser l'auteur de V Année littéraire, on ne sait s'il faut conclure qu'il se moque ou qu'il est de bonne foi ; il se moque sans doute et, de plus, il ment; mais on lui pardonne ce mensonge aussi bien que son ignorance de l'inimitié dont il est l'objet, en faveur de la tournure charmante qu'il donne à tout cela.
Cependant son cœur était dévoré de la soif de la vengeance. Il la méditait déjà d'autant plus sanglante qu'il était à l'apogée de sa réputation littéraire, que sa fortune était plus considérable, ses liaisons avec les premiers de la cour plus intimes, son crédit plus étendu, son orgueil plus irritable et sa personne plus en sûreté.
Deux circonstances vinrent troubler un moment la joie qu'il se promettait de sa vengeance.
La première est le bruit répandu qu'il se faisait appeler comte de Ferney; la seconde est la protection dont le duc de Choiseul couvrait soi-disant Fréron.
La qualité de comte de Ferney était une mauvaise plaisanterie du roi de Prusse, qui n'affectait de donner ce titre à Voltaire, en lui écrivant, que pour se gausser de lui. Mais quoiqu'il ne se méprît pas sur l'intention de Frédéric, Voltaire ne laissait pas d'être sensible à la qualification qu'il en recevait, parce que, outre qu'elle imposait au vulgaire, il pensait bien au fond la mériter un peu. Qui le prouve mieux que la manière dont il proteste contre elle, dès qu'il apprend qu'on s'en est raillé quelque part, que même on lui en fait un crime?
« On me reproche d'être comte de Ferney, dit-il à Thibouville (20 mai 1760). Que ces j... f... là viennent donc dans la terre de Ferney, je les mettrai au pilori. N'allez pas vous aviser dem'écrire : àrnonsieur le comte, comme le fait Luc (Frédéric) ; mais écrivez : à Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi, titre dont je fais cas, titre que le roi m'a conservé avec les fonctions. Car, pardieu I ce qu'on ne sait pas, c'est que le roi a de la bonté pour moi ; c'est que je suis trèsbien auprès de madame dePompadour et de monsieur le duc de Choiseul, et que je ne crains rien, et que je me f. . . de. . . de. . . et de. . . Pourtant, brûlez ma lettre et gardez le secret à qui vous aime. »
Que de vanité (car il n'est pas possible d'appeler
cela de l'orgueil) j et à la fois que de petitesse! Remarquez aussi la dissimulation; Voltaire ne nie pas qu'il ait pris le titre de comte de Ferney; mais il n'en convient pas non plus. Cependant, tous ces dédommagements qu'il a d'ailleurs, et dont il déroule le tableau pompeux avec tant de jactance, marquent bien moins son indifférence pour le titre de comte, que sa conviction qu'un pareil titre est le couronnement nécessaire de tous ces avantages. Je parierais même volontiers qu'il ne trouvait pas mauvais que Luc l'appelât Monsieur le Comte, quoiqu'évidemment Luc se moquât de lui. Mais cela ne laissait pas d'éblouir les vassaux du seigneur de Ferney, et d'être pris au sérieux, même par quelques-uns de ses amis de Paris.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Voltaire signa Comte de Tournai^ du nom de cette fameuse terre qu'il avait achetée en Bourgogne du président De Brosses, et qui fit naître entre l'acquéreur et le vendeur des contestations dont l'effet fut d'interdire à ce dernier Tentrée de l'Académie française (1).
On vendait, vers la fin de 1760, chez tous les libraires du Palais-Royal, une petite brochure de vingtquatre pages sous le titre de Pièces échappées du portefeuille de M. le Comte de Tournai. Ce recueil fait par un vassal de Ferney, nommé Grasset, que son seigneur avait offensé, contenait plusieurs pièces de Voltaire lui-même, ou poursuivies, ou suspectes,
(1) Voyez M. Sainte-Beuve, dans le Constitutionnel du novembre 1852.
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et outre autres une déclaration, dans laquelle Voltaire accusait ce même Grasset d'avoir volé ces pièces chez Cramer et des les avoir falsifiées. « Je requiers, disait-il en finissant, que cette déclaration signée de ma main, ensemble le certificat des sieurs Cramer, et autres pièces probantes que je ferai tenir, soient produites devant les seigneurs Curateurs de l'Académie. »
« A Tournai, près de Genève, par moi comte de Tournai, le 12 février 1759. »
Je crois de plus qu'il existe des lettres de Voltaire signées de ce titre.
« Vous me demanderez peut-être, dit Fréron à cette occasion, ce que c'est que ce monsieur le comte de Tournai. Eh quoi! vous ne le savez pas! C'est ainsi que se nomme ce grand poète épique, tragique, comique, tragi-comique, héroï-comique, lyrique, épigrammatique, satirique, cynique, épisodique, philosophique; c'est le titre que prend aujourd'hui ce profond géomètre, ce newtonien transcendant, cet historien fidèle, ce chaste romancier, cet homme universel qui, par son génie et ses connaissances, éclipse tous les écrivains présents, passés et futurs; M. de Voltaire enfin. Ne croyez pas que ce soit une plaisanterie; il a acheté le comté de Tournai, près de Genève ; en conséquence il se fait appeler et signe toutes ses dépêches : le comte de Tournai. Ainsi, le voilà décoré de trois noms diflercnts qui pourront un jour donner bien des tortures aux commentateurs. Son nom de bourgeoisie est Arouet, son nom de
poésie de Voltaire^ et son nom de seigneurie, comte de Tournai,.. Une autre ambition très-louable qui l'a tourmenté longtemps, a été de se voir secrétaire d'Etat, comme Addison, ou du moins ambassadeur, ainsi que Prior. Ses vœux sont encore exaucés à cet égard. En effet, ne devons-nous pas le regarder comme le ministre plénipotentiaire de la république des lettres auprès de la république de Genève? Il y veille jour et nuit aux intérêts de notre littérature ; il profite, pour l'enrichir de mille ouvrages admirables, de la liberté de la presse genevoise. Si nous avions le malheur de le perdre, il faudrait le remplacer dans ce pays-là par quelque habile négociateur. Mais je doute qu'un autre, quel qu'il fût, s'acquittât de ce poste honorable avec autant de gloire et de succès que Son Excellence Monseigneur le Coimte DE Tournai (1). »
Je ne doute pas que si Fréron et ses amis eurent le soin de faire arriver sous les yeux de Voltaire cette impudente raillerie, celui-ci n'en ait été aussi inquiet qu'irrité, y ayant pour lui un certain ridicule à recueillir de la simple révélation du fait, indépendamment de l'intention et du ton du journaliste.
L'autre sujet d'inquiétude pour Voltaire était de voir ce maraud de Fréron, protégé par M. de Choiseul. Il s'en plaint à d'Argental, il le déplore avec Thiriot, il en cherche la cause. Il se rappelle alors que M. de Choiseul a été le condisciple de Fréron
(1) Année littéraire^ 1760. Tome V, page 306.
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au collège de ClernioiU et que leur inliniité, dil-il quelque part, y a été poussée « jusqu'aux complaisauces les plus infâmes. » C'est pour cette raison, ajoute-t-il, que M. de Choiseul aurait chargé Fréron de répondre par une satire aux impertinences que le roi de Prusse imprimait contre le roi de France? Selon Voltaire, Fréron n'avait pas assez de talent. Voltaire voulait-il dire qu'il en avait assez, lui, pour cette vilaine besogne? Était-il jaloux de Fréron? Pourquoi non?
Il se trompait néanmoins, et à sa grande satisfaction, il l'apprit du duc lui-même, comme aussi que le duc lui-même était l'auteur de la satire (ce qui était faux); que s'il avait protégé un moment les Fréron et les Palissot, c'était en grand seigneur, c'est-àdire, en leur donnant du pain ; mais qu'il était si loin de'prendre leur parti, qu'il trouvait fort bon qu'on les assommât à coups de bâton. (À d'Argental, 25 mai, 13 juin ; à d'Alembert, 20 juin, 24 juillet; à Thiriot, 7 juillet 1760.)
Cette affaire éclaircie, et le droit de chacun à rosser Fréron bien et dûment constaté. Voltaire passa des projets de vengeance à l'exécution.
Il est vrai qu'il ne rossa pas Fréron, parce que Fréron n'était pas à portée, et que, dans le cas contraire, il eût trouvé peut-être à qui parler; il se contenta de le flétrir, de le déshonorer publiquement.