CHAPITRE IV
Voltaire lança sur Paris plusieurs ballots d'exemplaires de sa comédie de V Écossaise. La ville en fut littéralement inondée. C'était, comme le dit très-bien La Harpe, une ébauche faite à la hâte, où tout ressentait la précipitation et la négligence. Fréron, sous le nom de Frelon, y joue le rôle infâme d'espion et de dénonciateur politique ; il y est traité de fripon, de crapaud, de lézard, de couleuvre, d'araignée, de vipère, de faquin, de lâche coquin, de dogue, etc., etc. Du reste, les événements y sont brusqués, les répétitions fréquentes, les scènes tronquées. Freeport et lady Alton sont outrés, l'un dans sa grossièreté brutale, l'autre dans sa violence forcenée : mais ce même rôle de Freeport est quelquefois piquant par sa bizarrerie, et celui de Lindane, l'héroïne de la pièce, est intéressant par le mélange de décence et de noblesse, de sensibilité et de courage. C'est le seul personnage qui soit bien traité, parce qu'il n'a rien de la comédie.
Fréron rend compte, dans le plus grand détail, de cette pièce qu'il feint évidemment de prendre au sérieux, avec plus de modération que de coutume. H
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en signale habilement les défauts; mais il nie que cette pièce soit traduite du théâtre anglais, de M. Hume, sous le nom duquel elle était publiée, et ne croit pas davantage qu'elle soit de Voltaire.
«Quelle apparence, en effet, s'écrie-t-il (Année littéraire 1760, t. IV, p. 110), qu'une aussi médiocre production soit sortie d'une si belle plume ? »
Il dit un peu plus loin :
« Il m'est revenu que quelques petits écrivailleurs prétendaient que c'était moi qu'on avait voulu désigner sous le nom de Frelon : à la bonne heure; qu'ils le croient ou qu'ils feignent de le croire, et qu'ils tachent même de le faire croire aux autres. Mais si c'est moi réellement que l'auteur de la comédie a eu en vue, j'en conclus que ce n'est pas M. de Voltaire qui a fait ce drame. Ce grand poète, qui a beaucoup de génie, surtout celui de l'invention, ne se serait pas abaissé jusqu'à être le plagiaire de M. Piron qui, longtemps avant VÉcossaise^ m'a ingénieusement appelé Frelon (1). Il est vrai que Pi-
(1) Ce n'est pas le seul plagiat dont Voltaire ait été atteint et convaincu par Fréron. Ici, c'est à une épigramme de Piron, que le trait en question a été dérobé. Elle est en forme de dialogue entre deux Normands, dont l'un raconte à l'autre et lui donne pour certain un fait absurde et réellement incroyable :