CHAPITRE V
Les premiers articles de V Encyclopédie paraissaient depuis 1759. Le succès qu'ils obtinrent imposa de nouveaux devoirs à Fréron. N'ayant ni le loisir, ni l'instruction nécessaire pour combattre les pbilosopbes par les armes de la théologie, il en usait avec eux comme autrefois la cour de Rome en avait usé envers Jansénius, anathématisant la doctrine toute entière pour quelques propositions mal sonnantes. Voltaire en était indigné ; car, attaquer les philosophes, c'était battre sa livrée, et Fréron n'y épargnait pas les coups.
L'indignation de Voltaire monta jusqu'à la fureur, lorsqu'il sut que Fréron, non content de dauber ses amis, les dénonçait aussi publiquement. L'architecte Patte , éditeur des Mémoires de Perrault , mort en 1814, mêlait alors sa voix à celle de Fréron, et tous deux, à l'envi, s'efforçaient d'éveiller les scrupules de la cour et de secouer l'inertie du parlement.
« Je sais bien, écrit Voltaire à madame d'Épinai (1" mars 1760), que Fréron est un lâche scélérat, mais je ne savais pas qu'il eût porté l'infamie jusqu'à
se rendre délateur contre les éditeurs de V Encyclopédie, J'ignore quel est son associé Patte dont vous me faites l'honneur de me parler, ces deux messieurs sont apparemment les parents de Cartouche et de Mandrin, mais Mandrin et Cartouche valaient mieux qu'eux : ils avaient au moins du courage. i>
Du reste, Fréron aurait mal calculé, si par sa persévérance à molester Voltaire dans sa personne ou dans celle de ses amis, il avait pensé le faire taire ou seulement l'intimider. L'actif vieillard était hien résolu à lui prouver que s'il n'était pas moins opiniâtre, il était encore plus méchant que lui.
Vers le milieu de l'année 1 760 parut la satire du Pauvre Diable^ ouvrage en vers aisés, dit Voltaire, de feu M. Vadé, mis en lumière par Catherine Vadé, sa cousine.
On n'entreprendra pas de faire ici l'éloge ou la critique de ce petit poème. On s'étonnera seulement que des hommes qui passent pour gens d'esprit, et qui ont assurément de la lecture et de la mémoire, aient ^té assez dupes de leur zèle à réhabiliter Fréron pour parler du Pauvre Diable^ comme si ce poème avait été écrit uniquement en vue de déchirer Fréron, ou au moins comme si Voltaire n'avait jamais rien dit de plus horrible que ce qu'il y a dit de de lui.
Or, le héros de cette pièce était un nommé Siméon Valette, mort en 1801, et, sur environ cinq cents
vers dont elle se compose, une trentaine au plus sont consacrés à Fréron.
Les voici ; c'est le Pauvre Diable qui parle :
Enfin, un jour qu'un surtout emprunté Vêtit à cru ma triste nudité.
Après-midi, dans l'antre de Procope (C'était le jour que l'on donnait Mérope) , Seul en un coin pensif et consterné, Rimant une ode et n'ayant point dîné, Je m'accostai d'un homme à lourde mine, Qui sur sa plume a fondé sa cuisine ; Grand écumeur des bourbiers d'Hélicon, De Loyola chassé pour ses fredaines.
Vermisseau né ... de Desfontaines, Digne en tous sens de son extraction, iiâche Zoïle, autrefois laid Giton :
Cet animal se nommait Jean Fréron.
J'étais tout neuf: j'étais jeune, sincère. Et j'ignorais son naturel félon ; Je m'engageai, sous l'espoir d'un salaire, A travailler à son hebdomadaire, Qu'aucuns nommaient alors patibulaire.
Il m'enseigna comment on dépeçait Un livre entier, comme on le recousait, Comme on jugeait du tout par la préface, Comme on louait un sot auteur en place.
Je m'enrôlai, je servis le Corsaire,
Et je mentis pour dix écus par mois.
Quel fut le prix de ma plate manie ?
Je fus connu, mais par mon infamie.
Triste et honteux, je quittai le pirate,
Qui me vola, pour fruit de mon labeur, Mon honoraire, en me parlant d'honneur.
Certes, tout ce que peut suggérer la haine la plus implacable jointe au mépris le plus profond, tous les poisons que peut distiller la calomnie, quand le calomniateur est altéré de la soif de la vengeance, sont renfermés dans cette courte mais abominable peinture. Mais, il faut bien le dire, ce portrait n'est rien, si on le compare à celui du même personnage qui est dans le dix-huitième chant de la Pucelle, et qui le remplit tout entier.
Voltaire appelait ce chant la Capilotade. Il en fit d'abord un poème à part, puis il en fit un chant de la Pucelle « par voie de prophétie ou à peu près. » Fréron y est peint avec tous les écrivains dont Voltaire avait à se plaindre.
« Dieu m'a fait la grâce, écrit Voltaire à Thiriot (6 janvier 1761), que, quand on veut rendre les gens ridicules et méprisables à la postérité, il faut les nicher dans quelque ouvrage qui aille à la postérité. Or, le sujet de Jeanne étant cher à la nation, et l'auteur, inspiré de Dieu, ayant retouché et achevé ce saint ouvrage avec un zèle pur, il se flatte que nos derniers neveux siffleront les Fréron, les Mayer, les Caveirac, les Chaumeix, les Gauchat, et tous les énergumènes, et tous les fripons ennemis des frères. »
Dans ce dix-huitième chant, Fréron fait partie
FuihtON. ^37
d'une bande de galériens qui s'aeln^minent vers Toulon et qui est composée de tous les gens de lettres que Voltaire a nonimés dans sa lettre à Thiriot.
Pendant que ces malheureux se reposent dans la forêt d'Orléans, sous la surveillance de leurs gardiens, survient Jeanne-d'/Vrc, suivie du beau Dunois, lesquels, prenant cette bande pour une troupe de chevaliers français prisonniers des Anglais, fondent sur les gardiens, les inettent en fuite et délivrent les captifs.
Conduits en présence de Charles et d'Agnès, les galériens, par l'organe de Fréron, se font connaître au roi pour des victimes innocentes de la justice humaine. Fréron énumère leurs méfaits, du même ton qu'il raconterait les plus nobles prouesses, et Charles touché, ordonne qu'ils soient débarrassés de leurs fers.
Ils passent la nuit sous l'auvent du logis du roi. Mais le lendemain, dès la pointe du jour, ils décampent après avoir dévalisé la garde-robe d'Agnès, de son royal amant el du bon Bonneau.
Il y a cette différence entre le portrait de Fréron dans le Pauvre Diable, et ce même portrait dans la Pucelle, que dans le premier, c'est Voltaire qui se déshonore lui-même par la plus basse grossièreté, et sans presque se donner la peine d'avoir de l'esprit, et que dans le second tracé avec beaucoup d'esprit, de finesse, de modéiMtion et même avec une certaine bonhomie, c'est Fréron qui subit la flétrissure l'espace de quatre cents vers au moins, et que l'immolation dont il est l'objet s'aggrave encore de tout
l'intérêt répandu sur le drame auquel il est mêlé.
Il était donc naturel que Fréron fût plus touché du dix-huitième chant de la Piicelle que des inventions du Pauvre Diable. Mais ni l'un ni l'autre ne lui firent rien perdre de son sang-froid. Il mit sans doute plus de malice, il montra aussi plus d'ardeur à critiquer Voltaire ; mais son ton n'en fut pas plus acerbe, ni son jugement plus partial.
Je m'imagine qu'il se faisait de Voltaire l'idée d'un taureau que la piqûre réitérée d'une mouche irrite jusqu'à la fureur et qui regimbe tout au plus, quand il sent le fer de l'épieu.
Cependant la plus robuste patience chancelle à la fin. L'impassible Fréron en sera un exemple. Il est vrai que le coup qui le frappera sera terrible ; toutefois il ne l'étourdira pas tellement, qu'il lui ôte toutà-fait la raison. D'abord abattu, Fréron gardera le silence; mais bientôt revenant à soi et rentrant dans la plénitude de son esprit, il ne déguisera plus son ressentiment et fera payer cher à l'ennemi sa cruauté ; et alors ce ne sera plus seulement aux tragédies et aux opéras de Voltaire que sa critique s'adressera, elle forcera le foyer domestique du poète, elle insinuera que les actes qui s'y passent, honorables en apparence, sont des actes honteux, elle donnera lieu à des soupçons sur la moralité du maître, qui pèseront aussi sur celle de ses hôtes.
Chose étrange ! Voltaire a osé tout cela et bien plus encore contre Fréron, et le monde s'en est amusé. Fréron se bornera à en insinuer timidement
la millionième partie contre Voltaire, et il sera bien heureux s'il échappe à la Bastille I
Venons au fait.
Un écrit anonyme intitulé : Anecdotes sur Fréron, écrites par un homme de lettres à un magistrat qui voulait être instruit des mœurs de cet homme ^ fut répandu dans le public au mois d'août 1760.
Ce pamphlet dégoûtant où rien n'est omis de ce qui illustrerait au bagne les états de services du plus effronté coquin, fut attribué tout d'une voix à Voltaire.
Grimm (Correspondance littéraire, 15 juin 1770) dit plaisamment que l'orateur avait voulu imiter la manière de Plutarque, en rapportant un grand nombre de détails de la vie domestique de son héros. On dit dans ce pamphlet : qu'après un dîner où il avait beaucoup bu, Fréron s'était vanté qu'étant aux Jésuites, il avait été l'agent et le patient. On calcule combien de fois il a été mis à la Bastille, combien de fois au For-l'Evèque, combien de fois à Bicètre. On y remarque que son père était orfèvre et qu'il passe pour avoir été obligé de quitter sa profession, parce qu'il mettait de l'alliage plus que de raison dans l'or et dans l'argent; que pour lui, il avait volé au jeu, et un couteau au chirurgien Loris ; qu'il avait épousé sa nièce qui balayait la rue devant la boutique de sa sœur; que cette sœur, fripière de son métier, haïssait son frère, le folliculaire, etc., etc.
« Sérieusement, dit Grimm , je n'ai garde d'accuser le patriarche de ce tas d'ordures détestables : c'est quelque Thiriot ou quelque abbé de La Porte,
tous aussi gueux que Fréron, qui lui fournit ces infamies, dont il a ensuite la faiblesse de souiller sa plume, dans un moment de désœuvrement. »
Grimm ne se trompait pas. Tliiriot, le fureteur, avait effectivement fourni à Voltaire les matériaux pour le moins des anecdotes. La preuve en est dans quelques lettres de Voltaire à Thiriot, à Lebrun, à La Harpe et à d'Alembert. (Voyez celles des 20 et 29 auguste 1760, du 6 février 1761 , du 8 auguste 1771 , du 25 février et du 8 avril 1777.)
Si on eût loué cet écrit, Voltaire n'eût peut-être pas trouvé mauvais qu'on le lui imputât ; mais on le trouva ignoble, infâme, et au moins très-imprudent. Voltaire nia donc qu'il en fût l'auteur par cette raison vulgaire, mais dont il sut parfaitement bien tirer parti dans vingt circonstances plus délicates, que tout mauvais cas est niable.
Après ce mensonge, il commit une lâcbeté: il osa dire :
« Les Anecdotes sur Fréron sont du sieur La Harpe, jadis son associé, et friponne par lui. » (4 M. Le Brun, 6 février 1761.)
« Thiriot, ajouta-t-il, m'a envoyé ces Anecdotes^ écrites de la main de La Harpe. »
On le verra plus tard obligé de rétracter cette calomnie, et lui-même se déclarer de nouveau et trèsénergiquement étranger à la fabrication des Anecdotes. Néanmoins cette accusation portée contre La Harpe est un trait de caractère qu'il importe de noter, car il n'en faudrait que deux pareils pour faire
FRKRON. 241
descendre Voltaire au-dessous de Fréron, tel du moins qu'il Ta dépeint.
Des copies de ces Anecdotes^ qu'on appelait aussi Mémoire sur Fréron, circulèrent bientôt dans tout Paris. Voltaire en envoyait des exemplaires aux uns, il en proposait aux autres. Il trouvait, il est vrai, ce Mémoire bien bas, mais c'était aussi du plus bas des bommes qu'il s'agissait, d'un coquin qui appartenait plus au Cbâtelet qu'au Parnasse ; et d'ailleurs le Mémoire avait un air de grande vérité.
Quelque habitué qu'il fût aux outrages, Fréron, comme je l'ai dit, perdit patience à celui-là. Il avait dit, dans une de ses feuilles de l'année 1756 : « Je ne hais pasla médisance, peut-être même ne haïrais-je pas la calomnie. » L'homme qui écrivait ceci ne devait être ni surpris qu'on le diffamât, ni bien soucieux de confondre les diffamateurs. Il se bornait à récriminer. Encore ne touchait-il qu'à l'amour-propre des gens, rarement ou jamais à leur réputation. Cette fois-ci pourtant il poursuivit Voltaire sur ce terrain sacré.
Tout le monde sait que Voltaire avait accueilli chez lui et adopté une petite-nièce du grand Corneille. Une ode de Lebrun, dit Pindare^ l'avait porté à cette bonne action.
« Vous savez, écrit-il à M. de Brenles (16 décembre 1760), que j'ai acheté des terres en France pour être plus libre. Une descendante du grand Corneille vient dans ces terres. Vous serez peut-être surpris
qu'une nièce de Rodogune sache à peine lire et
gin FHÉRON.
écrire; rqais son père, malheureusement réduit à l'état le plus indigent, et plus malheureusement encore abandonné de Fontenelle, n'avait pas eu de quoi donner à sa fille les connnencements de la plus mince éducation. On m'a recommandé cette infortunée; j'ai cru qu'il convenait à un soldat de nourrir la fille de son général... On la dit aimable; je me ferai un plaisir de lui servir de père. . . »
Il n'est pas indifférent de rapporter ici deux lettres de Voltaire, écrites dans le temps qu'il se préparait à faire venir cette jeune personne aux Délices.
L'une est adressée à Lebrun et est conçue en ces termes :
« 22 Novembre 1760.
>> Sur la dernière lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire, monsieur, sur le nom de Corneille, sur le inérite de la personne qui descend de ce grand homme, je me détermine avec la plus grande satisfaction à faire pour elle tout ce que je pourrai. Je me flatte qu'elle ne sera pas effrayée d'un séjour à la campagne, où elle trouvera quelquefois des gens de mérite, qui sentent tous celui de son grand-père. M. de Laleu, notaire très-connu à Paris. . . , vous remboursera sur-le-champ et à l'inspection de cette seule lettre, ce que vous aurez déboursé pour le voyage de niademoiselle Corneille : elle n'a aucun préparatif à faire; on lui fournira en arrivant le linge et les habits convenables; M. Tronchin, banquier de Lyon, sera prévenu de son arrivée, et prendra le soin de la rece-
voir à Lyon et do la faire conduire dans les terres que j'habite. Puisque vous daignez, monsieur, entrer dans ces petits détails, je m'en rapporte entièrement à la bonne volonté et à l'intérêt que vous prenez à un nom qui doit être si cher à tous les gens de lettres.
J'ai l'honneur, etc. »
L'autre est à mademoiselle Corneille elle-même :
« Aux Délices, 22 novembre 1760.
» Votre nom, mademoiselle, votre mérite et la lettre dont vous m'honorez, augmentent dans madame Denis et dans moi, le désir de vous recevoir et de mériter la préférence que vous voulez bien nous donner (1). Je dois vous dire que nous passons plusieurs mois de l'année dans une campagne auprès de Genève; mais vous y aurez toutes les facilités et tous les secours possibles pour tous les devoirs de la religion. D'ailleurs, notre principale habitation est en France, à une lieue de là, dans un château très-logeable que je viens de faire bâtir et où vous serez beaucoup plus commodément que dans la maison d'où j'ai l'honneur de vous écrire. Vous trouverez dans l'une et dans l'autre habitation de quoi vous occuper, tant aux petits ouvrages de la main qui pourront vous plaire, qu'à la musique et à la lecture. Si
(1) Mademoiselle Corneille était alors chez Titon du Tillet, l'auteur du Parnasse français j qui aspirait aussi à l'honneur de l'élever et de l'établir.
votre goût est de vous instruire de la géographie et de l'histoire, nous ferons venir un maître qui sera sans doute très-honoré d'enseigner quelque chose à la petite-fille (1) du grand Corneille : mais je le serai beaucoup plus que lui de vous voir habiter chez moi. J'ai l'honneur d'être avec respect, mademoiselle, votrès-humble et très-obéissant serviteur,
» Voltaire. »
C'est par ces nobles sentiments qu'il se préparait à l'un des actes qui honorent le plus sa vie. Il est fâcheux seulement qu'il l'ait un peu gâté en le comparant trop souvent et avec trop de complaisance à l'égoïsme et à l'ingratitude de Fontenelle.
Cette comparaison, au rapport de Fréron, était mal fondée. « Tout le monde sait, dit-il, que M. de Fontenelle approchait du terme de sa longue carrière, lorsque le père de mademoiselle Corneille l'alla voir. M. de Fontenelle qui n'avait pas sa généalogie bien présente, et qui s'était persuadé qu'il avait succédé à tous ses; parents mâles du côté des Corneille, prit le seul héritier de ce nom pour un imposteur : crédulité bien naturelle à son âge. Voilà l'exacte vérité dont je suis bien instruit. » (Année littéraire, 1760, tom. VIII, page 158.)
Cette justification a bien l'air d'une plaisanterie. En tout cas, je doute qu'elle eût contenté Fontenelle.
(1) Voltaire affecte par ostentation d'appeler partout mademoiselle Corneille, petitc-fiUe du poète^ quoiqu'elle n'en fût que la pelitc-nièce et que Voltaire dût le savoir.
FllÉRON, 245
Voltaire fut enchanté de mademoiselle Corneille, remercia fort Lebrun de l'avoir encorneiUé (A. d'Argental, 26 novembre 1760) ; et se réjouit d'avoir, lui, septuagénaire, à gouverner les dix-sept ans de cette jeune fille. (A madame duDeffant,20 décembre 1760.)
Le portrait qu'il en fait est charmant. On me permettra de le transcrire. Il est court, mais plein de fraîcheur. C'est un portrait de Watteau.
« Nous sommes très-contents de mademoiselle Rodogune, nous la trouvons naturelle, gaie, vraie. Son nez ressemble à celui de madame de Ruffec; elle en a le minois de doguin, de plus beaux yeux, une plus belle peau, une grande bouche assez appétissante, avec deux rangs de perles. Si quelqu'un a le plaisir d'approcher ses dents de celles-là, je souhaite que ce soit plutôt un catholique qu'un huguenot; mais ce ne sera pas moi, sur ma parole. » (A d'Ârgental, 22 décembre 1760.
Sitôt que ce fait fut connu, les dévots et les personnes pieuses jetèrent les hauts cris. Ils ne purent voir sans scandale une jeune fdle arrachée, disaientils, de l'antichambre du paradis, entendant par là le couvent, pour être conduite dans une maison qu'ils regardaient, non sans fondement , comme le tabernacle de l'enfer. Ils donnèrent l'éveil àFréron, lequel tailla sa plume et écrivit cette réflexion doucereuse :
« Vous ne sauriez croire, monsieur, le bruit que fait dans le monde cette générosité de M. de Voltaire.
On en a parlé dans les gazettes, dans les journaux, dans tous les papiers publics, et je suis persuadé que ces annonces fastueuses font beaucoup de peine à ce poète modeste, qui sait que le principal mérite des actions louables est d'être tenues secrètes. Il semble, d'ailleurs, par cet éclat, que M. de Voltaire n'est point accoutumé à donner de pareilles preuves de son bon cœur, et que c'est la chose la plus extraordinaire que de le voir jeter un regard de sa sensibilité sur une jeune infortunée. Mais il y a près d'un an qu'il a fait le même bien à un sieur de l'Écluse, ancien acteur de l'Opéra-Comique, qu'il loge chez lui, qu'il nourrit, en un mot, qu'il traite en frère. Il faut avouer que, en sortant du couvent, mademoiselle Corneille va tomber en bonnes mains. » (Année littéraire, 1760, t. YIII,p. 164.
Cette perfide insinuation atteignait tout ensemble. Voltaire, mademoiselle Corneille et de l'Ecluse; elle désignait à la fois un séducteur, une victime et un entremetteur. Il n'est pas possible de l'entendre autrement. Aussi, Fréron en avait-il mesuré toute la portée, pesé tous les termes. Il est à croire qu'il en prévit encore toutes les suites; mais enfin, il avait dû ce soulagement à son âme ulcérée par une longue série d'outrages demeurés impunis, et d'ailleurs, il était curieux de voir comment Voltaire supporterait une attaque du genre de celles où ce grand homme était passé maître, quand cette attaque viendrait le surprendre dans l'asile respecté jusqu'alors de son foyer domestique.
Voltaire fut transporté de colère; mais sa douleur fut au moins égale à son emportement. Se voir transformer en infâme proxénète dans le moment même où il prodiguait à mademoiselle Corneille lès soins les plus respectueux et les plus délicats, il y avait de quoi faire désespérer de la raison humaine 6t peutêtre douter de lui-même.
« Pour Dieu, écrit-il à d'Argental (! 4 janvier 1761), daignez m'envoyer (paroles ne puent pas) la feuille de l'infâme Fréron. »
À peine a-t-il vu de ses yeux le récit dont Thiriot lui avait déjà fait passer la copie, qu'il remue ciel et terre pour faire châtier Fréron.
Il commence par établir la situation des différentes personnes qui composaient sa maison, afin de démontrer que mademoiselle Corneille n'y pouvait recevoir que de bons exemples.
Il vient ensuite à de l'Écluse.
Selon lui et selon la vérité, rÉcluse, étant jeune, était monté sur le théâtre; mais il y avait plus de vingt-cinq ans qu'il exerçait la profession de dentiste avec honneur. Il n'avait jamais logé chez Voltaire; il y était venu seulement quatre mois auparavant pour raccommoder les dents de sa nièce, lesquelles, au rapport de Marmontel (Mémoires, livr. VIII), étaient irraccommodables. Il était, en outre, chirurgien-dentiste du roi de Pologne, véritable sinécure, puisque ce prince lui avait confié cet emploi le jour même où il avait perdu sa dernière dent. On se rappelle, à
248 FUÉRON.
cette occasion, le choix que le prince de Conti fit de Tabbé Prévost pour son aumônier.
« Monsieur, dit l'auteur de Cléveland, je remercie beaucoup Votre Altesse ; mais je vous avouerai que je ne sais plus dire la messe. » — « Eh I qu'importe? reprit le prince, je ne l'entends jamais. »
De plus, l'Ecluse, qui avait ajouté à son nom celui de du Tillois, du nom d'une terre qu'il avait achetée en Gàtinais, avait quitté depuis quelques mois la maison de Voltaire, après y avoir donné ses soins à madame Denis; et il demeurait alors à Genève, où il avait une réputation distinguée parmi les mâchoires genevoises.
Cela posé, Voltaire était d'avis qu'on parlât aux ministres du procédé de Fréron; que cette affaire était du ressort du lieutenant-criminel ; que ces mots : Mademoiselle Corneille va tomber « en bonnes mains» méritaient le carcan.
11 engagea Lebrun à faire signer au père de sa pupille un pouvoir à un procureur, annonça l'intention d'intervenir lui et sa nièce au procès, et envoya à cet effet ses pouvoirs, ceux de madame Denis et ceux de l'Ecluse. Avec cela, disait-il, « je me flatte que Fréron sera condamné à une peine infamante et à de gros dédommagements »
En même temps il pressait Lebrun d'adresser une requête au lieutenant-criminel.
Tant d'efforts demeurèrent inutiles. M. de Malesherbes, au grand scandale de Voltaire, jugea un peu légèrement que le cas de Fréron n'était point passible des rigueurs de la justice ; d'ailleurs, il s'en rappor-
tait à Voltaire pour avoir raison du journaliste. Quelques amis du seigneur de Ferney, qui partageaient ses sentiments, allèrent jusqu'à lui conseiller de retirer sa plainte et « de mépriser les petits traits que Fréron avait la bonté de décocher contre lui. » Mais Voltaire s'irrita contre la bêtise de ces gens; comme si, en effet, il s'agissait de lui dans cette affaire, et qu'il fût une jeune fille à marier.
Voyant que le procès qu'il voulait intenter avorterait, il pensa que ce qui restait de plus honnête, de plus doux, de plus modéré à faire, était d'assommer de coups de bâton Fréron, à la porte de M. Corneille. (V. les lettres des 30 et 31 janvier 1760, des 2, 9 et 27 février 1761.)
On ne dit pas qu'il se soit présenté quelqu'un pour l'exécution de cette commission délicate.
Quoi qu'il en soit, l'indignation de Voltaire était légitime. Ce n'est pas qu'on refuse à Fréron le droit de représailles contre Voltaire, ce droit, en ce qui touchait celui-ci, demeurant au contraire dans son entier, on nie seulement qu'il pût s'étendre jusqu'à diffamer, dans l'intérêt d'une cause à laquelle ils sont étrangers, une jeune fille innocente et pure et un homme environné, comme l'était l'Ecluse, de la considération et de l'estime générales. Que tout homme ayant du cœur et de l'honneur se mette un moment à la place de Voltaire, et je défie qu'il pense, et, au besoin, qu'il fasse autrement que lui.
Aussi, la feuille de Fréron, cette feuille que certains amis de Voltaire traitaient de bagatelle, eut-elle les suites les plus désagréables. Un gentillàtre bour-
guignon voulait épouser mademoiselle Corneille; il vit la feuille: il y vit, outre l'insinuation dirigée contre les projets de Voltaire sur sa pupille, que mademoiselle Corneille était fille d'un paysan qui subsistait d'un emploi de cinquante livres par mois, à la poste de deux sous (1) ; il n'avait jamais lu le Cid\ il crut qu'on le trompait quand on lui disait que mademoiselle Corneille avait deux cents ans de noblesse ; le mariage fut rompu.
« Il est bien étrange, s'écrie à bon droit Voltaire, qu'on souffre de pareilles personnalités, uniquement parce que je suis compromis. Nous demandons à M. de Malesherbes qu'il exige au moins une rétractation formelle du coquin; qu'il dise qu'il demande pardon au public d'avoir outragé un nom respectable, en disant que mademoiselle Corneille avait quitté le couvent pour aller recevoir une nouvelle éducation du sieur l* Écluse, acteur de l' Opéra-Comique \ qu'il avoue qu'il a été grossièrement trompé et qu'il se repent d'avoir donné ce scandale. » (À d'Ârgental, 3avriH761.)
Comme on le voit, Voltaire insistait toujours pour une réparation; mais il se contenterait pourtant d'un simple désaveu.
« M. de Malesherbes partagerait, disait-il, luimême l'infamie de Fréron, s'il hésitait à rendre cette
(1) Ce fait était vrai. François Corneille était facteur de la petite poste à Paris. Voltaire le reconnaît lui-mcmc dans sa lettre à d'Argental, en date du 26 janvier 1763. Le mois suivant, Marie Corneille épousa 31. Dupuis, officier de dragons.
FRKRON. 251
légère justice; » sinon, « le nom de Frcron est sans doute celui du dernier des hommes, mais celui de son protecteur serait à coup sûr l'avant- dernier. » (ALebrun, 6avriH761.)
Le protecteur de Fréron, bien entendu, est ici M. de Malesherbes.
Repoussé dans cette nouvelle prétention comme il l'avait été dans la première, Voltaire cessa d'importuner ses amis de ses réclamations, et, ne prenant plus conseil que de sa haine, il continua de se faire justice à sa mode; il déchira plus que jamais Fréron dans tous ses ouvrages. Il convenait qu'il n'y a rien à gagner à être modéré et que c'est une duperie. Vivre pour lui, c'était combattre. Il combattait donc. Seulement ses armes favorites, les injures, s'émoussèrent quelquefois à force d'exercice. Il n'avait pas, comme Joseph Scaliger, qui fut aussi attaqué, aussi irritable et presque aussi implacable que lui , la ressource de renouveler dans les langues mortes sa provision d'injures et de dire à ses ennemis leur fait en latin , grec ou hébreu ; il se répéta donc dans la sienne et parfois il ennuya. Peut-être n'est-ce pas là un effet de l'impuissance, mais du découragement. Mais alors l'honneur de ce découragement revient à Fréron, qui après tout, s'inquiétait peu de convaincre son ennemi, pourvu qu'il le forçât de rabâcher ou de se taire.
C'est à cette époque que les Anecdotes qui circulaient dans Paris furent imprimées. Il fallait à Voltaire une compensation pour le double échec qu'il
avait essuyé en demandant justice contre son diffamateur; il la trouva sinon complète, du moins immédiate dans l'impression des Anecdotes,
Pour Fréron, il n'avait pas seulement blessé Voltaire, à l'occasion de mademoiselle Corneille, il avait aussi fort maltraité Pindare-L^hvim, auteur de la fameuse ode à Voltaire, qui avait déterminé celui-ci à adopter la jeune fille.
La critique qu'il donna de cette ode est une véritable débaucbe d'esprit. D'un mot, d'une syllabe, d'un point, il fait une affaire à Lebrun. Mais il choque son lecteur, parce qu'il est trop souvent injuste ; il le fatigue, parce qu'il est trop long et trop minutieux. Au lieu d'expédier promptement son homme, il en prend une à une les verrues, comme dit Horace, les porreaux, les durillons; il les arrache, il les dissèque, comme s'il sentait un monde tout entier frémir sous sa lancette. Pas un vers, pas une lettre de cette ode qui ne l'attachent, qui ne captivent son attention. Il suit de là qu'il ne marche pas, mais qu'il se traîne comme le limaçon, regardant, s'arrètant, se heurtant contre tous les objets. Ce que Piron a dit d'Olivet peut fort bien s'appliquer ici à Fréron :
Juré piqueur de diphtongue, Rigoureux au dernier point Sur la \irgulc et sur le point, La syllabe brève et la longue, Sur le tiret contigu, Sur l'accent grave et l'aigu, La voyelle et la consonne.
Ce charme qui Tenflamma Fut sa passion mignonne.
En somme, il semble que Fréron se fasse un malin plaisir d'empoisonner à petites doses la joie que Lebrun avait pu sentir des effet de son ode, et qu'il veuille l'cmpécher de trop s'enorgueillir d'avoir été l'instigateur d'une bonne action.
Lebrun répondit à la critique de Fréron par deux pamphlets : LAne littéraire et la Wasprie.
C'est un fatras d'injures ignobles et sans sel. A peine si l'on rencontre çà et là quelques traits heureux, et de ces riens qui se font lire avec intérêt.
Ce qui m'y a frappé, je pourrais dire amusé le plus, ce sont d'abord des preuves de l'ignorance de Fréron assez plaisantes et qui m'avaient paru assez peu vraisemblables pour que j'aie pris la peine de les vérifier. Cette vérification fut des plus pénibles, Fréron ayant écrit plus de deux cents volumes, et Lebrun citant presque toujours mal ou même ne citant pas du tout. Le résultat en fut favorable à Lebrun.
Ainsi, Fréron parle d'une préface de Quinte-Curce, qui n'exista jamais; il cite Phalaris qui étendait ses victimes sur son lit, au lieu de Procuste; il fait Thespis l'inventeur de la comédie, au lieu de la tragédie; il dit qu'une Sophonisbe, une Pulchérie ne parlait pas tendresse comme une Monime, comme une Âthalic. « Athalie qui parle tendresse, amour I » s'écrie Lebrun. (L'Ane littéraire, page 22, 23.)
J'ai dit ci-devant que Fréron avait la manie de
2i54 FRÉRON.
faire des Orphées des poètes les plus médiocres. Il traitait sur ce pied un certain d'Arnaud de Baculard, et quand il critiquait quelque chose dans un poète qu'il avait à cœur de ravaler, il lui opposait des exemples pris dans ce même d'Arnaud de Baculard ou, à son défaut, dans quelque autre de même farine.
Il prétendait justifier cette malheureuse indulgence en disant, et qu'il avait à craindre le mécontentement de plusieurs Mécènes, pleins d'entrailles pour leurs chers petits rimailleurs ou leurs insipides romanciers, et que ses amis venaient le trouver, lorsqu'il paraissait un ouvrage nouveau, pour l'engager à n'en pas dire de mal, l'auteur étant protégé par tel prince, tel duc, ou telle dame qui ne manqueraient pas d'employer contre sa personne et son journal toutes les ressources du crédit.
« Une telle justification, observe judicieusement l'auteur de la vie de Fréron, dans la Biographie universelle, peut excuser quelques indulgences, mais rendrait ridicule le journaliste qui prônant sans cesse les Cotins et les de Pure du xviii^ siècle, se serait sans cesse attaché à prouver que Voltaire n'est pas un poète , que Marmontel , d'Alembert, Diderot et La Harpe étaient de misérables écrivains. »
Quoi qu'il en soit, Fréron ayant trouvé à redire à certaine harmonie défectueuse dans l'ode de Lebrun, celui-ci reconnaît qu'il a raison, et qu'effectivement d'Arnaud de Baculard, en fait d'harmonie imitative, pourrait bien être le maître à tous.
FRKRON. 255
Ono no (Icvnit-on pas attendre d'un poète qui se vantait ingénieusement d'avoir, pour parler eouinic Lebrun, tetlé Ovide sur le Parnasse? car Baculard s'appelle quelque part le nourrisson d'Ovide.
« Voici, dit Lebrun, un petit vers doux, sifflant, que M. Fréron admire dans une description des douceurs de la paix :
Sur ses pipaux naïfs ses fils à ses côtés. »
Et Lebrun ne manque pas de mettre les S en grandes capitales pour faire mieux ressortir la mélodie.
« Les répétitions, continue-t-il, ont quelquefois de la grâce, j'aime celle-ci :
Son sein, son sein de fer indocile et rebelle.
« Son sein, son sein. Quelle douceur! Au reste, ne croyez pas que la muse de M. de Baculard siffle toujours. Voici un vers d'harmonie moitié sifflant, moitié pétant :
Le sistre aux sons aigus et la trompette éteinte.
Pette éteinte^ pette éteinte. Le vers est si beau qu'il demanderait à lui seul un long commentaire pour en développer toutes les finesses,
« Le même M. de Baculard, le premier poète de toute la France, à ce que dit M. Fréron, imite ainsi le bruit des tambours :
Les lamentables sons des lugubres tambours.
« Ce grand vers niais, monté sur deux grands mots, comme sur deux écliasses, offre-t-il la moindre image à l'àme? M. de Baculard pensait apparemment à sa ires-lamentable translation des lamentations de Jérémie quand quand il a fait ce vers.
« Je me souviens d'avoir lu dans une traduction en vers des Métamorphoses d'Ovide, une description des tambours, très-comique, il est vrai, mais bien plus expressive que celle de M. de Baculard. Ce vers m'est resté dans la tète :
Babattiis, des deux mains les tambours bedondonnent.
« Je vous avouerai ingénument que j'aimerais mieux ce dernier; car, ridicule pour ridicule, je préfère l'auteur qui, du moins, a senti qu'il fallait peindre par le son. » (Année, littéraire, p. 28 à 31 .)
Je pense comme Lebrun qui, s'il était dans tout son livre aussi heureux dans ses critiques qu'il l'est ici, ne laisserait pas d'être assez amusant.
Cependant Fréron pouvait croire qu'il n'avait pas si grand tort de louer d'Arnaud de Baculard, puisque Voltaire l'avait loué lui-même de ses vers charmants, et l'avait procuré au roi de Prusse, comme secrétaire. (A M. d'Arnaud, juin 1748.) Mais la partialité de Voltaire s'explique par l'hommage que lui avait fait ce poète d'une certaine épître à Manon, où ce que d'Arnaud vantait le plus dans son héroïne n'avait pas la figure. La licence de cette épître pouvait sembler à Voltaire un effet de l'étude de sa Pucelle ^ et par conséquent le flatter beaucoup.
FRKRON. 257
Ou'eût-il (lit, s'il eût connu ce madrigal du môme auteur, intitulé les Gants :
L'Amour va s'écrwnt, D'un ton joyeux : Victoire î j'ai son gant.
— De qui? de qui? — D'une beauté sévère...
— Ah ! dit Vénus, l'Hymen, ton heureux frère, Aura bien mieux, il en aura les gants!
Quelle fadeur! Cotin n'eût pas mieux dit.
Fréron n'avait-il pas bonne grâce à rompre des lances en l'honneur des poètes de cette espèce? Et comment pouvait-il attendre du respect dans sa profession de journaliste, quand il en faisait si peu de cas lui-même?
Jusqu'alors, il n'avait manqué à Fréron que d'être chansonné dans les règles. La diffamation, exprimée en couplets rimes et chantés, avait le double avantage d'être colportée plus facilement et en plus de lieux à la fois, et de pouvoir être retenue par cœur.
La mode était aux satires appelées calottes. Une plaisanterie ignoble, toujours répétée, toujours retombant dans les mêmes tours, sans esprit, sans imagination, sans grâce, voilà ce qui constituait ce genre d'ouvrage; voilà ce qui fit l'occupation des Parisiens, depuis le commencement du règne de Louis XV jusqu'à la révolution de 1789. On en avait déjà imprimé deux recueils, l'un en quatre, et l'autre en cinq volumes, monuments infâmes de méchanceté et de mauvais goût, selon Voltaire, dans lesquels, depuis les princes jusqu'aux artisans, tout était immolé à la médisance la plus atroce et la plus basse, et à la plus plate plaisanterie.
Fréron eut les honneurs d'une calotte, et voici celle qu'on fit contre lui :
he» Fi'érons.
D'où vient que le nom des Fréron Est l'emblème du ridicule ?
Si quelque maître Aliboron, Sans esprit comme sans scrupule, Brave les mœurs et la raison ; Si de Zoïle ou de Chausson, Il se montre le digne émule, Les enfans disent : C'est Fréron !
Sitôt qu'un libelle imbécille, Croqué par quelque polisson.
Court dans les cafés de la ville ; Fi ! dit-on ; quel ennui ! quel style ! (/est du Fréron ; c'est du Fréron.
Si quelque pédant fanfaron Vient étaler son ignorance, S'il prend Gillot pour Cicéron, S'il vous ment avec impudence, On lui dit : Taisez- vous, Fréron.
Lorsqu'au drame de monsieur Hume (l'Écossaise)
On baffouait certain fripon.
Le parterre dont la coutume
Est d'avoir le nez assez bon,
Se disait tout haut : Je présume
Qu'on a voulu peindre Fréron.
Cependant, fier de son renom.
Certain maroufle se rengorge.
Dans son antre à loisir il forge Des traits pour l'indignation.
FRl^.RON. 259
Sur le papier il vous dégorge, De ses Lettres le froid poison, Sans songer qu'on serre la gorge Aux gens du métier de Fréron.
Pour notre petit embryon (Lefranc dePompignan),
Délateur de profession,
Qui du mensonge est la trompette,
Déjà sa réputation,
Dans le monde nous semble faite :
C*est le perroquet de Fréron.
Ainsi s'exprimait, à son agonie, cette littérature naguère si féconde en excellents écrivains ! Tels étaient les chants de la muse exhalant le dernier soupir sur de vils tréteaux, chants, hélas! plus semhlables au gloussement du dindon en liesse qu'à la mélodie du cygne expirant!