‹ Les ennemis de VoltaireChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

En 1761, Tancrède, tragédie de Voltaire, fut imprimée chez les frères Cramer.

On fut très-surpris d'y voir une estampe représentant un âne dans l'action de braire, et qui regardait une lyre suspendue à un arbre.

Au bas de cette estampe , on lisait les vers suivants :

Que veut dire

CeUe lyre ?

C'est Melpomène ou Clairon.

Et ce monsieur qui soupire

Et fait rire, N'est-ce pas Martin Fréron ?

Pourquoi cette estampe en tête de la tragédie de Tancrêde et non pas d'une autre ? Est-ce parce que Fréron avait critiqué le jeu de Clairon dans cette tragédie? Mais, quoi qu'elle jouât, l'actrice rencontrait toujours le journaliste pour mêler quelques feuilles d'absinthe à ses lauriers et lancer des sarcasmes autour de son char de triomphe. A ce compte, l'estampe eût aussi bien convenu à tout le théâtre de Voltaire, qui formait la principale partie du répertoire de

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Clairon, et dont elle ne jouait jamais une pièce sans encourir les dénigrements du critique.

Il y avait donc là erreur ou substitution de la part des imprimeurs.

En effet, l'estampe était destinée à la comédie de YÉcossaise, que Voltaire faisait imprimer à Genève. Fréron, instruit de cette disposition, annonça, diton, que VÉcossaise allait paraître, ornée du portrait de l'auteur.

La réclame était sanglante; Voltaire fut de cet avis, car il retira bien vite de chez le graveur le dessin, la planche et les épreuves ; mais il n'eut pas la générosité de les anéantir. Honteux de sa faiblesse et pensant la réparer par un ajournement qui ferait oublier le bon mot devant lequel il avait reculé, il envoya peu de temps après l'estampe aux imprimeurs Cramer, avec l'ordre de la publier avec Tancrède,

Durant cet intervalle, le diable qui ne trouvait pas son compte aux bonnes pensées de Voltaire, lui souffla une épigramme atroce contre Fréron, en dédommagement du sacrifice que le critique lui avait momentanément imposé.

Un certain abbé de Lacoste, condamné aux galères pour un crime dont l'espèce m'échappe, venait de mourir à Toulon. Il passait à tort pour avoir été un des collaborateurs de Fréron dans V Année littéraire; c'était un personnage du même nom et des meilleurs amis du journaliste, le même, par parenthèse, qui figura dans la fameuse mystification du petit Poinsinet et qui faisait le rôle du médecin.

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Soit ignorance, soit malice. Voltaire confondit l'un avec l'autre et fit cette épigramme :

Lacoste est mort ! Il vaque dans Toulon, Par ce trépas, un emploi d'importance ; Ce bénéfice exige résidence, Et tout Paris y nomme Jean Fréron.

Fréron examina la tragédie de Tancrède^ sans seulement parler de l'estampe et sans prendre la peine de rééditer son bon mot. Il ne paraît pas même que cette nouvelle injure du poète ait influé sur la critique de la pièce ; car cette critique, pour être minutieuse, peut-être un peu tracassière, n'est point malveillante. Le début seul en est marqué de cette ironie qui est particulière à Fréron quand il parle de Voltaire, et qui est toujours un peu outrée, n'y ayant que cette sorte d'ironie qui fût sensible au poète et qui l'irritât.

« Vous attendiez, monsieur, avec impatience Timpression de cette tragédie; je ne sais si la lecture lui sera aussi favorable que la représentation. Une pièce qu'on lit de sang-froid dans son cabinet est une femme qu'on peut juger avant sa toilette.

» Que vous goûterez de plaisir à voir M. de Voltaire s'élever, dans son Epître dédicatoire à madame la marquise de Pompadour, contre les cabales et les calomnies! « Les cabales sont admises, je le sais; la » littérature en sera toujours troublée, ainsi que tous » les autres Etats; on calomniera toujours les gens » de lettres comme les gens en place, et j'avouerai » que l'horreur pour ces cabales me fait prendre le

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» parti de la retraite, qui seule m'a rendu heureux. » lie bien suprême est de cultiver la terre. » On prétend que Dioclétien, cultivant son petit jardin, après s'être démis de l'Empire, brûlait de remonter sur le trône. Mais il ne faut point sonder les cœurs; applaudissons à cette félicité si pure dont jouit M. de Voltaire, et que mérite un homme comme lui qui a si bien dompté l'envie et toutes les passions qui nuisent au bonheur. » (Année littéraire, 1761, tom. I, pag. 289.)

Après cela, il y eut comme une trêve tacite entre les deux partis, mêlée par-ci, par-là de quelques petites escarmouches et entretenue sur ce pied jusqu'en 1765.

Fréron en profita pour faire un voyage en Allemagne.

Les princes de ce pays, tous ou à peu près, infatués de la philosophie de leur siècle et encyclopédistes pour le moins honoraires, n'étaient pas tellement les amis, les flatteurs même de cet autre prince qui tenait le sceptre de la littérature en France, qu'ils n'aimassent de temps en temps à picoter son orgueil, en ayant des prévenances pour ceux qui passaient pour ses plus habiles ou ses plus dangereux adversaires. Chez les princes, on appelait cela de l'impartialité; chez les femmes, on l'eût appelé de la coquetterie.

Le grand Frédéric en fut un exemple. Il caressa tour-à-tour Maupertuis et Voltaire , et finit par les rendre ennemis irréconciliables. Il fit plus, il manda à sa cour, sur la reconnnandation de Voltaire, ce

d'Arnaud de Baculard dont il a été parlé ci-devant (et cela pendant même qu'il y invitait aussi Voltaire), et il lui adressait une épître dans laquelle on lit ces deux strophes :

Bientôt sans être téméraire, Prenant votre vol jusqu'aux deux, Vous pourrez égaler Voltaire, Et, près de Virgile et d'Homère, Jouir de vos succès heureux.

Déjà l'Apollon de la France S'achemine à la décadence ; Venez hriller à votre tour.

Élevez-vous s'il baisse encore :

Ainsi le couchant d'un beau jour Promet une belle aurore.

Cette épître, par une erreur peut-être volontaire, ayant été envoyée à Thiriot, correspondant littéraire du roi de Prusse, Thiriot la fit voir à son bon ami. « L'aurore d'Arnaud I » s'écrie Voltaire , en sautant de son lit, en chemise: « Voltaire à son couchant I que Frédéric se mêle de régner et non pas de me juger. J'irai, oui, j'irai apprendre à ce roi que je ne me couche pas encore. »

Le duc de Deux-Ponts ne poussa pas les choses aussi loin ; et d'ailleurs, il n'était pas engagé envers Voltaire comme le roi de Prusse. Mais il y a lieu de croire qu'il partageait le ressentiment de la cour de Manheim, laquelle avait toujours su mauvais gré à Voltaire d'avoir décliné l'honneur de venir la visiter,

SOUS prétexte d'une fluxion sur les yeux. (A d'À- Icmbert, 16 juillet 1764.)

11 lit donc savoir à Fréron le désir qu'il avait de le recevoir chez lui. Il paraît même qu'il lui promit le premier bailliage vacant dans ses Etats. Ces bailliages valaient, dit-on, chacun vingt mille livres de rentes. Fréron, qui n'était pas accoutumé à des grâces de ce genre, et qui était peut-être curieux de se voir transformé en courtisan, laissa ses feuilles à fabriquer, pendant son absence, « à quelques sous-marauds à sa solde, » et partit pour Deux-Ponts. De là, il paraît avoir été conduit, par le duc de Deux-Ponts, à la cour de Manheim,« qui s'était préparée, dit d'Alembert (9 juillet 1764), à le bien fêter, oubliant apparemment l'honneur que Voltaire avait fait, quelques années auparavant, au maître de la maison. »

Pour l'intelligence de tout ceci, il faut dire que Voltaire , à une époque que je ne saurais préciser, avait fait une visite aux hôtes de la cour de Manheim. Le souvenir qu'on avait gardé de ce charmant esprit, y avait provoqué le désir de le posséder encore et donné lieu à cette invitation, demeurée sans effet à cause de la fluxion.

La rancune de la cour de Manheim s'étant trouvée d'intelligence avec celle de Deux-Ponts, Fréron recueillit les bénéfices des avances faites à Voltaire et alla « faire les délices » de messieurs les électeurs.

« Ce sont, je crois, de plates gens, disait à ce propos d'Alembert, que tous ces petits principaux d'Allemagne; et je me souviens que quand le roi de Prusse me demanda si , en retournant en France , je m'ar-

Fêterais dans toutes ces petites cours borgnes, je lui répondis que non, parce que, quand on vient de voir Dieu, on ne se soucie guère de voir saint Crépin.» (9 juillet 1764.;

S'il faut en croire aussi d'Alembert (car malheureusement les témoignages des amis de Voltaire, en ce qui touche Fréron, sont presque aussi suspects que ceux de Voltaire même), Fréron, avant de partir, avait répandu sourdement que son ennemi lui avait fait faire des propositions de paix. (Ibid.)

Il serait assez intéressant de savoir si Fréron disait vrai. Or, le silence de Voltaire sur ce passage de la lettre de d'Alembert semble indiquer qu'il en était bien quelque chose. Ce n'était pas le seul hommage que cet homme illustre aurait rendu à Fréron, tout en l'exécrant. Quelques années avant ce voyage de Fréron en Allemagne, un seigneur de la cour de Turin, chambellan de l'empereur, ayant une grande fortune et le goût des lettres, le marquis de Prié, aUa voir Voltaire et passa quelques jours chez lui. Avant de le quitter, il le pria de le recommander à Paris à quelqu'un qui pût lui donner une idée de tous les écrits qui paraissaient en France. Voltaire, après avoir rêvé un moment, lui dit : « Adressez-vous à ce coquin de Fréron ; il n'y a que lui qui puisse faire ce que vous demandez. » Le marquis de Prié, qui avait lu toutes les injures dont Voltaire avait gratifié Fréron, témoigna beaucoup d'étonnement : « Ma foi, oui , reprit le seigneur de Ferney , c'est le seul homme qui ait du goût; je suis forcé d'en conve-

nir, quoique je ne raime pas et que j'aie de bonnes raisons pour le détester. »

Ce fut sans doute à l'occasion de quelques compliments de cette nature que Fréron, appréciant tout ce qu'ils avaient de flatteur pour lui, malgré la forme insolente dont ils étaient revêtus, ne voulut pas rester en arrière de bons procédés avec Voltaire, et prit bonnêtement sa défense contre le poète Gilbert, qui se déchaînait un jour contre lui. Il avait réuni à souper plusieurs gens de lettres. Gilbert se mit à attaquer Voltaire et à dire que l'auteur de VEcossaise était un poète médiocre. Cette galanterie fut mal reçue de l'amphitryon. Fréron se leva soudain, récita avec enthousiasme quelques tirades de la Henriade^ et, s'adressant ensuite aux convives :

— Est-ce un mauvais écrivain que celui qui a fait ces vers ? Est-ce-vous, Gilbert, qui en feriez de pareils? »

Malheureusement, le vin du souper était au moins de moitié dans cette bonne action.

Mais ces accès de courtoisie de part et d'autre étaient rares; le naturel reprenait bientôt le dessus, et c'était alors à qui rattraperait le plus vite le temps perdu.

En 1762, Voltaire voit arriver chez lui une famille « dont le chef a été traîné sur la roue par des juges fanatiques, instruments des passions d'un peuple superstitieux. » Il apprend que Calas, vieillard infirme, a été accusé d'avoir pendu son fils, jeune et vigoureux, au milieu de sa famille, en présence d'une servante catholique, et qu'il avait été porté à ce crime

par la crainte de voir ce fils embrasser la religion catholique. Mais cette accusation était d'autant plus fausse, que Calas avait un autre fils déjà catholique, qu'il le souffrait avec douceur, et que même il lui faisait une pension. La conduite de l'autre, son caractère, ses lectures, tout annonçait qu'il s'était suicidé. Néanmoins, Calas est condamné et meurt sur la roue, en protestant qu'il était innocent et en pardonnant à ses juges.

Voltaire, attendri et indigné, se fait instruire de ces horribles détails, et bientôt, sûr de l'innocence de Calas, il ose concevoir l'espérance d'obtenir sa réhabilitation. Le zèle des avocats est excité, leur courage soutenu par ses lettres. Lui-même écrit son Traité sur la Tolérance^ et finit par intéresser à la cause de ses clients le duc de Choiseul.

Durant trois ans, pendant lesquels, dit-il, il ne lui échappa pas un sourire qu'il ne se le reprochât comme un crime, il poursuivit cette affaire avec une persévérance infatigable, et vit enfin ses efforts couronnés de succès. Calas fut réhabilité par arrêt du Conseille 9 mars 1765, trois ans après, mois pour moiset jour pour jour, qu'il avait été supplicié.

Fréron n'eut pas assez de grandeur d'âme pour s'associer aux applaudissements unanimes qui s'élevèrent à la suite de cette réhabilitation, par la seule raison qu'ils s'adressaient principalement à Voltaire.

« M. de Voltaire, dit-il, a beaucoup écrit dans le cours de cette afïaire, et depuis l'arrêt du Conseil, il

a publié une lettre adressée à M. d*Am... (1), son ami ; cette lettre a été imprimée. Elle est tombée entre les mains d'un pbilosopbe protestant qui n'a pas été frappé des raisons que ce poète allègue en faveur de Calas. Il a écrit ce qu'il en pensait à une personne qui m'a remis une copie de sa lettre, en me priant de l'insérer dans mes feuillles. Je ne balance point à lui donner cette satisfaction, parce que dans la lettre du philosophe protestant, il ne s'agit pas de jeter de nouveaux nuages sur l'innocence des Calas, c'est un objet de pure littérature et non de discussion juridique. Personne n'a plus gémi que moi sur le sort de cette famille, et n'a reçu avec plus de transports la nouvelle de sa justification et de la fin de ses malheurs. Encore une fois, il n'est question dans la lettre suivante que d'apprécier les beaux raisonnements de M. de Voltaire. Cela soit dit aux méchants qui lisent mes feuilles avec l'intention louable et la douce espérance d'y saisir des prétextes de me nuire. » (Année littéraire, 1765, tom. III, page 146.)

Mais, quand on vient à lire la lettre du soi-disant philosophe protestant, on est confondu de l'impudence du gazetier qui l'offre à ses lecteurs comme un objet de pure controverse littéraire. La vérité est que la littérature n'y est absolument pour rien. Outre que cette lettre est pleine de doutes sur l'innocence des Calas et une sorte d'apologie des magistrats toulousains, elle n'oppose guère aux raisonnements qu'elle

(1) Damilaville.

combat que des raisonnements non moins faciles à rétorquer, et, oubliant tout-à-fait l'immense résultat obtenu par Voltaire, elle s'évertue à en diminuer le mérite, en insultant à l'homme qui en avait été l'instrument; elle fait entre autres cette observation que, dans les circonstances de ce genre, « la tête poétique de M. de Voltaire s'échauffe et que ce n'est pas tant un sentiment d'humanité qui le transporte que celui de ranimer son existence et de faire parler de lui. » (Ibid., pag. 156.)

« Il faut être le dernier des hommes, dit Grimm (Correspondance littéraire, 1" octobre 1765.), pour oser attaquer l'innocence d'une famille si cruellement opprimée, simplement parce qu'elle comptait parmi ses défenseurs un homme qu'on a intérêt à décrier. »

Il y a des gens qui, aujourd'hui tout sympathiques à Fréron, sont assez disposés à ne juger ce drôle qu'en prenant le contrepied de tout ce que Voltaire a dit de lui, et qui, par conséquent, le tiennent pour le plus honnête et le plus calomnié des hommes; je leur demanderai de réfléchir un moment sur ce trait de mépris 'pour les plus nobles sentiments du cœur, la justice et la pitié, et de me dire ensuite leur avis. Il ne faut pas donner lieu à leur enthousiasme de se refroidir, et c'est en favoriser l'essor que d'éveiller sa susceptibilité, en mettant en doute la vertu de leur cher et illustre favori.

La protestation de Fréron indigna tout le public. Voltaire n'eut pas besoin d'y répondre ; d'autres que lui se chargèrent de ce soin. L'un d'eux, le marquis

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d'Argens, brigadier des armées du roi, révolté de la bassesse du journaliste, écrivit à Voltaire, signa, et fit imprimer une lettre contre Fréron, à laquelle, au rapport de Grimm (Ibid.), tout bomme qui n'aurait pas perdu tout sentiment d'bonneur, ne pouvait répondre qu'en se faisant tuer par celui qui l'avait écrite, ou qu'en lui perçant le cœur. Fréron ne prit aucun de ces deux partis et s'enveloppa dans sa vertu.

Il est triste d'être contraint de rattacher à cet acte odieux d'intolérance du journaliste, un bruit répandu quelques mois auparavant dans Paris, suivant lequel Marie Lecsinska aurait jeté les yeux sur Fréron, pour en faire son secrétaire des commande ments. Fréron avait-il voulu gagner ses éperons? Quoi qu'il en soit, il était seul responsable de son excès de zèle ; car la pauvre reine était loin de prévoir qu'en se reposant sur lui du soin de défendre la religion contre la philosophie, elle l'exposait à la tentation d'envelopper dans les mêmes anathèmes, la morale et l'humanité.

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