‹ Les ennemis de VoltaireChapitre 22 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Pendant qu'il s'efforçait si malheureusement de relever de la flétrissure la sentence des juges de Toulouse contre les Calas, Fréron recevait un affront sanglant de la part d'une personne qu'on pourrait appeler son ennemie la plus intime, et cela uniquement à cause du talent qu'elle déployait en jouant les pièces de Voltaire.

Il s'agit de mademoiselle Clairon.

La haine du journaliste, quoique tempérée par des formes doucereuses, ne laissait pas de se reproduire à toutes les représentations où l'actrice figurait ; ce qui faisait dire à Voltaire, qu'il trouvait mademoiselle Clairon bien heureuse, puisque, non-seulement elle était adorée du public, mais que, poursuivie à outrance par l'inimitié de Fréron, elle obtenait ainsi toutes les sortes de gloires.

Enfin, Fréron oublia son rôle de critique dramatique à ce point, qu'il fit une petite excursion sur le terrain des mœurs privées de la tragédienne.

Cette imprudence pensa lui coûter cher.

Mais l'aflront qui en fut la suite l'humilia et l'ai-

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grit assez pour équivaloir presque au châtiment plus grave qu'il eut le bonheur d'esquiver.

Mademoiselle d'Oligny venait d'être reçue à la Comédie-Française.

Fréron, en s'extasiant sur la sagesse, les mœurs pures, l'innocence de cette demoiselle, fut entraîné si loin par son enthousiasme pour la chasteté, que le public crut reconnaître dans sa philippique contre les actrices qui vivaient dans le désordre, les erreurs célèbres de la première jeunesse de mademoiselle Clairon.

Celle-ci de se plaindre vivement et d'exiger, comme si la reine de théâtre fut devenue tout-à-coup une reine de fait, que Fréron soit jeté au For-l'Evêque. Elle faillit être obéie. Le bruit même en vint à Ferney, et Voltaire en tressaillit de joie. Absolvit nunc pœna deos! s'écria-t-il. (A Damilaville , 27 février 1765.) Mais la renommée avait menti. Fréron était toujours libre.

Cependant, les comédiens ayant appuyé la demande de leur camarade, le roi, sur les représentations du maréchal de Richelieu, voulut bien montrer aux comédiens les effets de la protection dont il les honorait, en infligeant la peine la plus sévère au sieur Fréron.

Mais l'exempt qui devait conduire le journaliste en prison, le trouva au lit et souffrant de la goutte. Cet exempt était sensible ; il accorda au journaliste quelques jours pour se rétablir. Fréron usa de ce répit pour faire agir ses protections. Il intéressa la pitié de la reine qui demanda qu'on lui fît grâce, en faveur

de sa piété et de son zèle contre les philosophes. Clairon voyant sa vengeance trompée par la clémence de la reine, menaça d'abord de quitter le théâtre. Elle changea bientôt d'avis, à la suite d'une conversation qu'elle eut, dit-on, avec le duc de Choiseul, et dans laquelle le ministre lui tint à peu près ce langage : « Mademoiselle, nous représentons tous les deux sur un grand théâtre ; mais il y a cette différence entre nous, que vous, vous choisissez vos rôles, et dès que vous vous montrez, vous êtes applaudie : moi, au contraire, je ne suis pas le maître de mes rôles, et dès que je me montre, je suis sifflé : cependant, je reste, et si vous m'en croyez, vous en ferez autant, »

L'actrice suivit ce conseil. Pour Fréron, il écrivit d'abord au maréchal de Richelieu, pour protester qu'il n'avait jamais eu dessein de peindre dans un article de ses feuilles mademoiselle Clairon, et qu'il n'y avait que ses ennemis ou les ennemis de cette actrice qui osassent lui appliquer un portrait général, en prêtant à la plume du journaliste une malignité dont elle n'était point coupable en cette occasion. Il écrivit à peu près dans les mêmes termes à M. de Saint-Florentin, ministre de la maison du roi, lequel en donna avis au maréchal de Richelieu. Le maréchal envoya la lettre à lui adressée par Fréron et celle de M. de Saint-Florentin aux comédiens , et l'affaire en resta là. (Correspondance littéraire de Grimm, t. IV, 15 février et 1*"" mars 1765. — Revue rétrospective, 2^ série, t. X, pag. 143-145.)

Ce dénoûment fut un merveilleux topique pour la goutte de Fréron. Elle disparut aussi à propos

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qu'elle s'était manifestée, lors de la visite de Texempt, et le podagre se retrouva sur ses pieds en môme temps que mademoiselle Clairon remontait sur ses planches.

Au mois de septembre de cette môme année 1765, Fréron fit un voyage en Basse-Bretagne, pour y recueillir la succession d'une nièce , qui lui était échue inopinément, et qu'on disait assez considérable, vu, ajoutait-on, le trafic lucratif que la défunte faisait de ses charmes dans les ports les plus fréquentés de la province. Cette dernière assertion ressemble fort à une de ces calomnies gratuites dont on poursuit jusque dans la personne de leurs proches les hommes qui ont accumulé sur leur tête les haines du public; outre ce qu'il y a d'invraisemblable dans cette grande fortune acquise par une femme, en vendant ses faveurs à de pauvres matelots.

En passant par Rennes, Fréron eut l'imprudence de vouloir disserter sur les affaires du parlement de Bretagne comme sur le procès du malheureux Calas. Instruit de ces propos, M. de la Chalotais, procureur-général, le fit venir chez lui.

— Comment vous appelez-vous? lui dit-il.

— Monseigneur, je suis Fréron.

— Je ne connais pas Fréron , mais on m'a rendu compte de vos propos, et je vous conseille de quitter Rennes sous vingt-quatre heures, si vous ne voulez pas qu'on en fasse justice.

L'avis du magistrat était presque un ordre. Toutefois, avant d'obéir, Fréron voulut voir la comédie.

Dès qu'il entra dans la salle, tout le monde de crier : CÉcossaUe! l'Écossaise! donnez-nous ŒcoS" saise!

Le héros de YÉcossaise jugea prudent de se retirer avant le lever du rideau.

Grimm, qui, à l'exemple de Voltaire, se soucie peu d'être vrai sur Fréron, pourvu qu'il fasse de l'esprit à ses dépens, nous fournit cette anecdote ; mais il semble vouloir en même temps nous empêcher d'y croire, lorsqu'il ajoute que, Fréron étant arrivé à Brest, le commandant des galères lui fit demander s'il voulait prendre possession de son bénéfice. (Correspondance littéraire, 1"" octobre 1765.)

Dans ce temps-là. Voltaire, qui s'occupait fort de Rousseau, laissait parler Fréron à son aise, n'opposant aux critiques de l'Année littéraire qu'un superbe silence. Fréron, libre du souci de se défendre et n'ayant plus qu'à attaquer, profita de cette situation pour se marier. Ce qu'il fit avant de revenir à Paris.

Suivant l'auteur des Anecdotes^ il épousa sa nièce. Cette nièce était de Quimper-Corentin comme lui et fille d'un huissier. Elle était venue à Paris treize ou quatorze ans auparavant, et avait été placée en qualité de servante chez la sœur de Fréron. On la voyait balayer devant la boutique de sa tante, qui était fripière. Le mauvais traitement qu'elle recevait chez cette même tante engagea Fréron, qui demeurait avec sa sœur, à en sortir et à prendre avec lui, dans une chambre garnie, rue de Bussy, le petite fille avec laquelle il était en commerce. Quelque temps après.

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Fréron prit des meubles. Sa nièce devint sa gouvernante. Il en eut deux enfants. Pendant la grossesse du second, il se maria par dispense.

Si ce récit est vrai, Fréron se serait marié deux fois, puisqu'on le verra tout-à-l'heure mari de la sœur de Royou, avocat au parlement de Rennes. Il aurait donc eu de sa première femme, qui était sa nièce, le fils dont Stanislas était le parrain, et qui soit dit en passant, fut un des membres trop fameux de la Convention. Il n'aurait donc pas vécu en concubinage avec elle, puisque Stanislas n'auraitsans doutejamais consenti à tenir sur les fonts de baptême un enfant illégitime. L'auteur des Anecdotes^ dans son empressement à calomnier, témoigne ou qu'il ignorait ce fait, ou que, le sachant, il l'a tu pour ne pas affaiblir l'effet de la calomnie. D'où on peut juger du peu de foi que mérite son libelle. Il faut avouer pourtant que, sur ce dernier point, il est difficile de démêler la vérité. Ce qui paraît certain, c'est que Fréron épousa en 1767, c'est-à-dire un an après la mort de Stanislas, la sœur de l'abbé Royou et de l'avocat Royou l'historien, que Fréron dissipa la dot en débauches, et qu'il maltraitait sa femme après l'avoir ruinée.

C'est ce qui résulte d'une lettre en forme de mémoire adressée de Londres à Voltaire par l'avocat Royou. On y Ut ce qui suit :

« Fréron épousa ma sœur il y a trois ans, en Bretagne. Mon père donna vingt mille livres de dot. Il les dissipa avec des filles et donna du mal à ma sœur. Après quoi il la fit partir pour Paris dans le panier

du coche, et la fit coucher en chemhi sur la paille. Je courus demander raison à ce malheureux; il feignit de se repentir. Mais comme il faisait le métier d'espion et qu'il sut qu'en qualité d'avocat j'avais pris parti dans les troubles de Bretagne, il m'accusa en présence de M. de..., et obtint une lettre de cachet pour me faire enfermer. Il vint lui-même avec des archers dans la rue des Noyers, un lundi, à dix heures du matin, me fit charger de chaînes, se mit à côté de moi dans un fiacre et tint lui-même le bout de la chaîne.

« ... On peut s'informer de toutes ces particularités au sieur Royou, père du déposant, lequel demeure à Quimper ; à M. Dupont, conseiller au parlement de Rennes; à M. Duparc, professeur royal en droit français à Rennes ; à M. Chapellier, doyen des avocats à Rennes. » (A d'Âlembert, 19 mars 1770; Dictionnaire philosophique, au mot Ana.)

Tenons-nous-en à ce mariage bien et dûment constaté; il suffit pour faire apprécier la moralité de Fréron.

Dans ce résumé rapide et sans passion des infamies dont Royou l'accuse, on ne peut méconnaître l'accent de la vérité, et, dans les témoignages honorables qu'il invoque, la certitude de n'être pas démenti. Mais la meilleure preuve que Royou disait vrai, c'est que Fréron n'osa point parler de cette affaire dans ses feuilles, ce à quoi il n'aurait pas manqué s'il eût été en état de se justifier. Par exemple, n'était-ce pas pour lui une excellente raison de l'entreprendre,

que le fait de ce mémoire adressé à Voltaire, à cet ennemi si naturellement partial, si prompt à exercer ses vengeances, si indifférent sur le choix de ses armes et si facile à les prendre partout et de toutes mains, pourvu qu'il fût assuré que les coups en seraient mortels? Qui sait? En faisant ressortir avec modération, avec art, l'intervention de Voltaire dans cette querelle de famille, Fréron eût peut-être réussi à jeter des doutes dans l'esprit du public, et du doute à la négation il n'y a que la main. Fréron ne le tenta même pas.

Alors il resta démontré que la plainte de Royou était fondée. Fréron ne passa plus que pour un vil coquin. Voltaire dit qu'à présent on s'expliquait les dépenses de Fréron, qu'elles étaient les rémunérations probables de ses délations, et qu'elles lui donnaient les moyens de vivre dans la plus infime crapule. (À Elie de Beaumont, 19 mars 1770.) On en demande bien pardon à Voltaire; ce qu'il dit de l'origine des dépenses de Fréron est tout simplement absurde ; car, outre que Fréron entretenait fort bien ses débauches du produit de ses feuilles, à moins qu'il n'eût été directeur-général de la police du royaume, on ne voit pas trop comment il eût soutenu sa vie dispendieuse avac les appointements d'un mouchard.

Quoi qu'il en soit, Fréron était à jamais déshonoré. Son crédit déjà fort diminué par la mort de ses deux plus puissants protecteurs, Stanislas et la reine Marie, tomba tout-à-fait. On cessa de jour en jour de souscrire à ses feuilles. Les maladies, fruits de ses

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dérèglements, et la misère, suite naturelle de son imprévoyance, vinrent toutes à la fois le visiter.

Dans ces circonstances critiques, il pensa qu'il se relèverait peut-être dans l'opinion par un de ces actes qui attestent ou une rare impudence ou une sublime abnégation.

Il était alors de bon goût de souscrire pour la statue de Voltaire, confiée au ciseau de Pigalle. Le roi de Prusse avait souscrit, tous les philosophes de V Encyclopédie, M. de Richelieu, M. de Choiseul, et beaucoup d'autres grands seigneurs avaient envoyé leur argent à madame de Necker, la trésorière de l'œuvre. J.-J. Rousseau, se trouvant à Lyon, s'était adressé à M. de La Tourette, pour faire passer à Paris son contingent. Il lui avait écrit à cette occasion la lettre suivante :

« J'apprends, monsieur, qu'on a formé le projet d'élever une statue à M. de Voltaire, et qu'on permet à tous ceux qui sont connus par quelques ouvrages imprimés de concourir à cette entreprise. J'ai payé assez cher le droit d'être admis à cet honneur pour oser y prétendre, et je vous supplie de vouloir bien interposer vos bons offices pour me faire inscrire au nombre des souscrivants..,

» Je vous salue, monsieur, très-humblement et de tout mon cœur.

» Rousseau. »

Les gens de lettres, qui se réunissaient tous les vendredis chez madame Necker, contestèrent néan-

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moins à Rousseau le droit qu'il s'arrogeait. D'Alembert ne fut pas de leur avis, et il appuya le sien de ce singulier raisonnement : Si l'offrande de Rousseau était indispensable pour l'érection de la statue, on conçoit qu'on pourrait se faire une peine de l'accepter; mais qu'il souscrive ou non, la statue n'en sera pas moins érigée ; ce n'est plus qu'un bommage qu'il rend à Voltaire et une espèce de réparation qu'il lui fiiit. (Lettre de d'Alembert, 2 juillet 1770.) D'après cette belle considération, l'argent de Rousseau, nonobstant l'opposition obstinée de Voltaire, futaccepté,

Fréron s'étant reconnu le même droit que Rousseau, offrit donc sa souscription, et avec lui la Reaumelle et Palissot. Ils furent repoussés tous trois sans débat. Il y a apparence que leurs offres, faites avant qu'il ait été pris une décision sur Rousseau, fut une des causes qui déterminèrent le vote des commissaires en faveur de ce dernier, la Reaumelle, Fréron et Palissot étant de trop petits compagnons littéraires, pour qu'il eût été juste de mettre Rousseau dans la même catégorie que ces messieurs. (À d'Alembert, 2 juillet 1770; Correspondance littéraire de Grimm, 16 juin 1770.)

Vers le même temps, on écrivit de Paris à Voltaire, pour tâcber d'empoisonner son plaisir, que ce n'était point à l'auteur de la Henriade, de Zaïre, etc., qu'on élevait ce monument, mais au destructeur de la religion. Voltaire, justement inquiet, demande à d'Alembert ce qu'il doit croire de ce bruit, et lui signale madame du Deffant comme l'auteur de la lettre où il en est question.

« Soyez sûr, lui répond d'Âlembert, que madame du Deffant, qui vous a écrit cette noirceur, est bien moins votre amie que nous; qu'elle lit et applaudit les feuilles de Fréron, et qu'elle en cite avec éloge les méchancetés qui vous regardent. C'est de quoi j'ai été témoin plusieurs fois. Ne la croyez donc pas dans les méchancetés qu'elle vous écrit. » (Lettre de d'Âlembert, 2 juillet 1770.)

Là-dessus , Voltaire soupçonne immédiatement ^Fréron d'avoir calomnié près de madame du Deffant l'intention de ses amis. Il y a à parier qu'il ne se trompait pas. Il demande donc que la conduite de ce misérable soit approfondie, et que l'on connaisse ce folliculaire qui a été si longtemps l'oracle de madame du Deffant. (A d'Âlembert, 7 juillet 1770.)

C'est ce que j'ai fait. J'ai feuilleté l* Année Huéraire de 1770, et je n'y ai trouvé qu'un extrait de l'Observateur Français à Londres^ relatif à la souscription, qui n'a rien de personnel à Fréron, et que celui-ci n'a cité que parce qu'il se termine par une réflexion sur l'impuissance où sont les génies universels de ne rien faire avec perfection. (Année littéraire, 1770, t. VII, pag. 123.) Ainsi, la calomnie de Fréron, si calomnie il y a, n'avait été que verbale ; seulement, elle avait été déposée dans une oreille sûre, conformément à ce principe que le succès d'une méchanceté dépend plus de l'oreille qui l'entend que de la langue qui l'a dite.

Cependant, le mémoire de Royou circulait dans

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le piiMic, et y surexcitail les haines au plus liaul degré. On réimprima les Anecdotes^ avec un supplément, et le terrible mémoire à la suite. Jamais on n'avait spéculé sur la honte d'un homme avec tant d'acharnement, et il faut le dire, avec tant de succès.

Il y a apparence que Voltaire n'eut point de part à cette réimpression. Néanmoins, on ne laissait pas que de l'accuser d'y avoir trempé , par la certitude où l'on croyait être qu'il avait été le premier éditeur. Ses dénégations à cet égard étaient très-vives, mais n'étaient pas toujours claires, ni surtout généreuses. On voit très-bien que ce fut Thiriot qui, le

I premier, lui envoya les Anecdotes^ mais on ne devine pas si c'en était la rédaction définitive ou simplement le canevas. Cette dernière supposition est la plus probable. Mais le lâche Thiriot, qui savait trèsbien ce qu'il en était, ne cherchait qu'à s'effacer et défendait faiblement son ami contre l'imputation dont il était l'objet. Voltaire avait beau invoquer son témoignage, le menacer même de produire l'original des Anecdotes qu'il tenait de lui, Thiriot, et de se décharger aux dépens de qui de droit, Thiriot faisait la sourde oreille ou ne s'exécutait qu'à demi. Les

" choses en vinrent à ce point, que La Harpe, sur le compte duquel Voltaire avait mis les Anecdotes^ jusque-là, disait-il, qu'elles étaient écrites de sa main, La Harpe, averti par la rumeur publique, réclama et obtint de Voltaire des explications qui le satisfirent. Mais soit qu'elles n'aient pas été complètes, ou que, l'ayant été pour La Harpe, elles ne le

fussent pas encore pour le public, six ou sept ans après, La Harpe, inculpé de nouveau, protesta avec énergie et se plaignit si hautement à ses amis, que d'Alembert crut devoir en avertir Voltaire. Dans sa réponse. Voltaire persiste à nier qu'il soit l'auteur des Anecdotes; il lui importe, dit-il, avant tout qu'on en soit bien convaincu, montrant par là plus d'empressement à se disculper qu'à défendre La Harpe d'une calomnie que lui. Voltaire, tout le premier, avait si fort contribué à répandre. Ces Anecdotes, selon lui, sont quelque chose de si bas, de si misérable, de si crasseux; c'est un ramas si dégoûtant d'aventures de halles et de sacristies, qu'il n'y avait qu'un porte-dieu ou un crocheteur qui ait pu écrire une pareille histoire. Il annonça depuis à d'Alembert qu'il en avait quelque part un exemplaire que Thiriot, le fureteur, lui avait envoyé, et que, dès qu'il trouverait ce rogaton, il le ferait parvenir à La Harpe. \\ écrivit enfin à celui-ci :

« Soyez persuadé qu'il n'y a personne dans la littérature d'assez vil et d'assez insensé pour vous attribuer jamais ces Anecdotes sur feu Zoïle Fréron. 1\ n'y a qu'un colporteur qui puisse les avoir écrites, et ce n'est pas à l'auteur de Warwicli et de Mêlante qu'on pourra jamais attribuer de pareilles misères. » (A La Harpe, 8 avril 1777; à d'Alembert, 8 avril 1777; à Lebrun, 6 février 1761 ; à Thiriot, 8 auguste 1771.;

Pendant que ces messieurs s'accusaient, se dés-

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avouaient et se justifiaient les uns les autres, Fréron demeurait sous le coup d'imputations liorribles qu'il n'osait ni dénoncer au magistrat, ni même discuter, laissant ainsi le public en penser tout ce qu'il lui plairait. Or, en matière de diffamation, le public commence par tout croire, et n'en rabat rien si l'on ne l'éclairé aussitôt. Encore, la lumière étant faite et les mécbants propos réfutés, en reste-t-il toujours quelque chose, comme dit Basile.

Fréron ne s'en apercevait que trop. Non-seulement il voyait fondre ses abonnés comme la neige au soleil, mais encore les articles qu'il avait lieu de croire les plus propres à intéresser le lecteur, étaient gardés un temps indéfini par les censeurs ou même supprimés tout-à-fait. Obligé donc de les refaire à nouveau ou d'en composer d'autres, ceux-ci se ressentaient de la précipitation qu'il mettait à son travail pour que ses feuilles parussent au jour prescrit, et ils étaient par conséquent plus négligés. Il gémissait de cet état de choses et de son impuissance à y remédier, lorsqu'il fit une découverte qui lui permit d'attribuer la déchéance de ses feuilles à autre chose encore qu'à sa négligence et à sa mauvaise réputation.

C'est ce qu'on verra dans le chapitre suivant.

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