CHAPITRE VIII
On a vu que la négligence et la mauvaise renommée de Fréron n'étaient pas les seules causes du discrédit dans lequel ses feuilles étaient tombées; on va voir maintenant quelles étaient les autres et comment il en fit la découverte.
Comme il s'agit ici d'un des traits les plus piquants de mœurs littéraires du xv!!!*" siècle, ce qu'on a de mieux à faire est de laisser parler l'iiomme qui en fut à la fois le type le plus caractéristique et le moins noble, en même temps que la plus éclatante victime.
« Les philosophes, dit Fréron, M. de Voltaire à leur tête, crient sans cesse à la persécution, et ce sont eux-mêmes qui m'ont persécuté de toute leur fureur et de toute leur adresse. Je ne vous parle plus des libelles abominables qu'ils ont publiés contre moi, de leur acharnement à décrier ces malheureuses feuilles de leurs efforts pour me rendre odieux au
gouvernement, de leur satisfaction lorsqu'ils ont pu réussir à me faire interdire mon travail, et quelquefois même à me ravir la liberté de ma personne. Malheureusement, dans le moment qu'ils se flattaient
d'être délivrés d'un Aristarquc incommode, je reparaissais sur l'arène avec l'ardeur d'un athlète, dont quelques blessures, que des lâches lui ont faites en trahison, ranimaient le courage, au lieu de l'abattre.
« Le grand but qu'ils se proposaient était l'extinction d'un journal où je respecte aussi peu leur doctrine détestable que leur style emphatique, où faible roseau, j'ai l'insolence de ne pas plier devant ces cèdres majestueux.
« Désespérés de ne pouvoir faire supprimer ces feuilles, ils formèrent le projet de les faire tomber, et vous conviendrez, monsieur, quand vous en serez instruit, qu'ils s'y prirent très-habilement pour couronner ce dessein d'une heureuse exécution.
« Le détail de cette anecdote ne vous ennuiera pas. »
Après une esquisse éloquente et rapide que Fréron trace de lui-même, où il se garde bien de se dire tel qu'il est, mais, où en se peignant tel qu'il n'est pas, il fait de Voltaire, sans le nommer, un portrait plein de vie et de ressemblance, il continue :
« Un censeur, nommé par le chef de la justice, a toujours mis à mes ouvrages le sceau de son approbation. Feu M. l'abbé Trublet fut chargé pendant longtemps de les examiner. Mais fatigué des plaintes importunes des auteurs qui sans cesse lui faisaient des reproches de mes critiques, il m'annonça que son repos ne lui en permettait plus la révision. Je demandai un autre censeur, et pour le mettre à couvert des criailleries de la tourbe des écrivailleurs, je priai le magistrat qui présidait alors à la librairie de
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m'en donner un qui gardât l'anonyme. Le magistrat goûta cet expédient; mais il ajouta qu'il ne fallait pas que je susse moi-même le nom du censeur, afin que lorsqu'il se croirait obligé de me rayer quelques traits, il fût inaccessible à mes instances pour les lui faire passer. On régla donc que ce censeur ne serait connu que du magistrat et d'une autre personne que je connaîtrais, à qui je remettrais mes articles, qui serait chargée de les donner au censeur, et de les retirer de ses mains, lorsqu'il les aurait approuvés.
« Je n'eus lieu que de m'applaudir pendant plusieurs années de cet arrangement. Mais l'officieux médiateur s'étant démis de cet emploi, un autre que je connaissais encore prit sa place. J'ignorais qu'il fût l'ami de mes ennemis. Ils lui firent part d'un moyen neuf et admirable, qu'ils avaient imaginé pour dégoûter le public de mon ouvrage: c'était de me renvoyer tous mes articles un peu saillants, sans les faire voir au censeur, en me marquant que ce dernier leur refusait son approbation.
« Cette heureuse idée fut merveilleusement remplie. Toutes les fois que, dans mes extraits, je m'avisais de m'égayer aux dépens de quelque grand ou petit philosophe, le nouveau facteur me les rendait et ne manquait pas de me dire d'un air touché que le censeur ne voulait pas en entendre parler.
« .... Ce cruel manège a duré près de quatre ans. Enfin j'y soupçonnai quelque mystère. Il ne me paraissait pas naturel qu'il y eût en France un censeur assez déraisonnable pour condamner des critiques, quelquefois un peu vives, à la vérité, mais toujours
renfermées dans les bornes présentes. Je eonfiai ma pensée au magistrat sage, honnête, intègre autant qu'éclairé, qui, sous les ordres de M. le chancelier, veille aujourd'hui sur le département de la librairie. Il daigna m'écouter avec intérêt, et promit de me rendre justice. Je lui laissai tous les articles qu'on avait impitoyablement proscrits. Il les fit passer à mon censeur, accompagnés d'une lettre par laquelle il lui demandait pourquoi il ne les avait pas approuvés. Le lendemain le censeur rapporta ces articles au magistrat, en lui protestant que jamais on ne les lui avait envoyés, que c'était pour la première fois qu'il les avait lus, et qu'il n'y trouvait rien qui lui parût devoir en empêcher l'impression. Je saisis cette circonstance pour solliciter que l'on me permît de connaître mon approbateur et de lui adresser moimême mes ouvrages; ce qui me fut accordé. » (Année littéraire, 1772, t. 1, pag. 3-10. )
Il y a deux réflexions à faire sur ce passage ; la première est que, dans un siècle qui avait la prétention fondée de ne rien admettre sur parole, de tout examiner, de tout approfondir, de tout contrôler, la secte éminente investie de cette haute mission se soit méprise à ce point, qu'elle ait non-seulement dénié à ceux dont elle combattait les préjugés, le droit de se défendre eux-mêmes avec les mêmes armes, mais qu'elle ait employé, pour les réduire au silence, des moyens auxquels l'impuissance elle-même, poussée à bout, aurait eu honte de recourir.
La seconde est qu'il se soit rencontré un homme
qui, assez courngeux pour n'être pas de l'avis de
cette secte vindicative, et trop faible pour pouvoir se soustraire à ses persécutions, n'ait jamais permis à sa plainte de prendre le ton de l'invective, et qu'il ait au contraire montré une telle modération, une si grande simplicité, que l'innocence la plus pure et la plus incontestable n'a pas un langage plus décent ni plus persuasif.
La baine de Voltaire et des encyclopédistes est bonteuse. Ils étaient sans contredit les plus forts par le nombre et par le talent, et toutefois tous leurs efforts, toutes leurs intrigues n'avaient qu'un but, celui d'accabler Fréron sous le poids de la force brutale. On ne voit pas qu'il y en ait un seul qui daigne raisonner avec lui, si ce n'est Marmontel. Encore, ne s'y exposa-t-il qu'une fois, à l'occasion de sa tragédie de Denys le tyran, que Fréron avait critiquée. ( Lettres sur quelques écrits de ce temps, t. 1 , pag. 104 et suiv. ) Il se repentit bientôt après de cette condescendance, et ne fit plus entendre sa voix contre Fréron que mêlée à celle des philosophes.
Et pourtant ce Fréron, traqué par eux comme une bête fauve, odieux à Voltaire qui ne pouvait, disait-il, s'accoutumer à le voir protégé ( A d'Alembert, 16 juillet 1770.), qualifié par le même de lâche scélérat qu'il était aussi important pour tous les gens de lettres de faire connaître qu'il l'était aux pères de famille de faire connaître Cartouche ; ce Fréron opposant à toutes les injures la patience d'un Socrate, discutait avec un admirable sansç-froid le mérite littéraire des pamphlets où ils travaillaient à le déshonorer; et, peu sensible à l'accusation d'ignorance qu'ils
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portaient sans cesse contre lui, il s'attachait à les convaincre qu'en fait de bon goût, de tenue et de savoir-vivre, il était plus riche à lui seul, quand il le voulait, que tout leur bataillon réuni.
Il est vrai que ses moeurs étaient détestables et que les gens les plus touchés de son esprit se montraient difficiles sur les rapports avec sa personne. Mais, outre que les vices de Fréron étaient ceux de son temps, et que l'espèce de ministère public dont il était revêtu leur donnait des proportions qu'ils n'eussent pas eues dans un simple particulier, il valait apparemment mieux que sa réputation ; et quand par hasard ou autrement on était mis en contact avec lui, la répulsion dont il avait été l'objet s'évanouissait tout-à-coup pour faire place à un sentiment tout opposé. Qu'on en juge par ce trait:
Un de ses amis se proposa un jour de faire revenir sur son compte une femme de considération ( Madame la présidente d'Àligre ) qui, à force d'entendre parler mal de Fréron, avait fini par se le représenter comme une sorte de monstre. L'ami le mena donc chez elle sous un nom emprunté. La présidente le trouva charmant. On fit tomber la conversation sur le journaliste, et Fréron fut le premier à rire à ses dépens de la meilleure grâce du monde. La plaisanterie étant bien soutenue, la maîtresse de la maison s'engoua si fort de l'inconnu, qu'elle l'engagea à revenir souvent; ce que l'autre promit. Un tiers, à qui on avait donné le mot, entra, comme pour rendre une visite, et, après les premiers compliments, s'écria :
— Comment! monsieur Fréron chez vous, ma-
dame ? Je vous félicite d'avoir triomphé de votre antipathie; vous n'aurez pas lieu de vous en repentir et vous y gagnerez un commensal très-aimahle.
La présidente fut si étourdie un moment, qu'elle avait presque envie de se fâcher de la supercherie. Elle aima mieux s'en tirer en femme d'esprit.
— Ma foi! dit-elle à l'étranger, fussiez-vous le diable ou Fréron, je ne puis m'empêcher de vous rendre justice et de vous aimer beaucoup. Je vous remercie même de la leçon; vous m'apprenez à ne point juger sur parole et à n'avoir ni préjugé, ni prévention.
Une preuve cependant que Fréron baissait et dans son crédit et dans son talent, c'est que, dans ce temps-là, aux collaborateurs déjà très-nombreux qu'il avait associés à son oeuvre, on l'avait forcé, à ce qu'il paraît, d'en ajouter d'autres, comme on envoie des renforts à une armée, quand on doute que celui qui la commande soit en état de suppléer le nombre par le génie.
C'est peut-être à cette circonstance que Voltaire fait allusion lorsqu'il écrit à d'Alembert, le H octobre 1770 :
« On mande que le ministère a donné quatre à cinq mille livres de rentes à des gens de lettres, sur l'évêché de Fréron (Année littéraire). Cet homme qui ne devrait être qu'évêque des champs, a donc vingtquatre mille livres de rentes pour dire des sottises !
Et il ajoute trois vers de Claudien (I, in Rufinum], dont le sens est celui-ci :
^ Deux sentiments ont souvent partagé mon esprit incertain si les dieux veillent sur la terre, ou si la terre, sans arbitre suprême, est le jouet d'un aveugle hasard. »
Or, il ne résulterait pas seulement de ceci, que l'ancienne confiance qu'on avait dans la capacité de Fréron était diminuée, mais encore qu'il touchait une subvention, apparemment sur les fonds secrets de la librairie. Voilà, il faut en convenir, une belle garantie d'impartialité !
On aimerait à penser que ce fait est aussi de l'invention de Voltaire. Cependant il y a grande apparence qu'il est vrai, d'abord, àcause de la circonstance particulière (le prélèvement des quatre ou cinq mille livres qui l'accompagne et qui devait être de notoriété publique), ensuite, parce qu'au point de déconsidération où en était Fréron, une saleté de plus ne lui coûtait guère, pourvu qu'il en tirât de l'argent, enfin, parce qu'il savait bien que son impartialité, fût-elle la plus désintéressée du monde, ne le préserverait pas de l'accusation du contraire, et qu'en donnant raison sur un point aux méchants propos de ses ennemis, il leur laisserait encore assez de calomnies sur la conscience pour qu'on ne lui en voulût pas davantage, s'il leur arrivait, une fois par hasard, de dire sur lui la vérité.
Au commencement de l'année 1773, le bruit courut de la mort de Fréron.
« On nous annonce que Fréron vient de mourir,
dit Voltaire ; c'est une terrible perte pour les belleslettres et la probité. On dit que tous les écrivains des Charniers, Clément à la tète, se disputent cette belle place. Elle n'en était point une, elle l'est devenue. La méchanceté l'a rendue très-lucrative. J'imagine qu'il ne serait pas mal qu'on prévint M. le chancelier ; il ne voudra pas déshonorer à ce point la littérature. » (A d'Alembert, 12 février 1773.)
Ce Clément était un homme qui avait publié des Lettres à Voltaire^ sur les principaux ouvrages poétiques de ce monarque de la littérature. Ses lettres forment trois volumes in-8, où Voltaire est peu ménagé. Celui-ci l'appelait V Inclément, Le style de ces trois volumes est dur, incorrect, sans esprit, et, sous ce triple rapport, peu propre à recommander l'auteur au titre de successeur de Fréron. Néanmoins, Voltaire l'appréhendait, parce qu'avec moins de talent que Fréron, Clément s'annonçait avec une égale fécondité. Voltaire en fut quitte pour la peur : Fréron ne mourut pas encore.
Loin de là, pour ôter à Voltaire la crainte de tomber en des mains plus redoutables que les siennes, il publia le commentaire de la Henriade, par la Beaumelle, commentaire où l'auteur, ne se bornant pas au rôle de critique, avait eu la prétention de refaire plusieurs chants du poème de Voltaire. Cette falsification impudente avait eu pour effet la saisie de l'ouvrage en 1769.
Cette circonstance n'effraya pas Fréron, et le commentaire, revu et corrigé par lui, reparut en 1775.
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Ce fut comme le testament littéraire de Fréron. Il était môme tellement malade quand il le publia, que son corps, ayant perdu tout son embonpoint, offrait déjà les indices de sa destruction prochaine. C'est pourquoi d'Alembert, avec un mauvais ton qui n'était pas dans sa nature délicate et distinguée, mais qu'il empruntait à son insu à la correspondance de Voltaire, appelait cette édition de la Henriade une « infamie de l'ombre de la Beaumelle menée par le squelette de Fréron. » (Lettre de d'Alembert, 18 auguste 1775.)
Pour Voltaire, il n'en fut que médiocrement affecté, et son esprit venant au secours de sa philosophie, il finit par prendre la chose assez gaîment. C'est ce qu'il sera facile de reconnaître à la manière dont il accueillit le zèle d'un de ses plus ardents défenseurs, du jeune François de Neufchâteau qui avait fait un mémoire dans lequel il dénonçait l'attentat de Fréron, et qui avait écrit à Voltaire pour le prier de l'autoriser à poursuivre cette canaille morte et vivante.
« Si vous voyez M. de Neufchâteau, répond Voltaire à d'Alembert (24 auguste 1775), dites-lui, je vous en prie, combien je suis touché de son amitié courageuse; mais détournez-le d'intenter un procès qui serait ridicule. II se peut très-bien que Fréron et la Beaumelle aient fait une Henriade meilleure que la mienne, rien n'est plus aisé. Il n'y a pas moyen de présenter requête au conseil pour obtenir qu'on préfère ma Henriade à celle de Fréron. Cette démarche serait d'ailleurs contre les principes de M. Tur-
got, qui donne foule liberté aux marchands de livres comme aux marchands de blé.
« Considérez encore, s'il vous plaît, que la loi du talion est en vigueur dans la république des lettres. Je me suis tant moqué de l'ami Fréron, qu'il est bien juste qu'il me le rende. Si M. de Neufchâteau veut prendre un parti et combattre en ma faveur, et en champ clos dans le Mercure ou dans quelque autre des mille et un journaux qui paraissent toutes les semaines, cela pourra faire un grand effet sur l'esprit de trois ou quatre lecteurs désintéressés, et je lui en témoignerai ma juste reconnaissance. »
Cette résignation de Voltaire, qui n'est que de la plus stricte équité, lui venait bien tard. Mais déjà, quoique vieux lui-même, il pressentait que Fréron le devancerait vers la mort, et la joie de survivre à cet ennemi qui avait si fort troublé son orgueil pendant plus de trente ans, lui faisait accepter ses derniers coups avec grâce, comme ceux d'un adversaire qu'il aurait toujours honoré.
Fréron était abîmé de dettes; ses créanciers le poursuivaient: ses meubles étaient saisis ; il se voyait à la veille d'être réduit à coucher sur la paille ou à demander un lit à l'hôpital, lorsqu'il apprit que M. de Malesherbes, harcelé par ses ennemis, par les encyclopédistes et par la cabale de Voltaire, était décidé à supprimer ses feuilles pour 1776. Il reçut cette nouvelle à la Comédie. Il avait copieusement dîné, selon sa coutume. Une indigestion terrible se déclara. Sa femme était allée k Versailles solliciter
et essayer de parer le coup qui le menaçait; elle avait fait agir ses protecteurs et enfin réussi, lorsqu'à son retour elle trouva son mari mort. La goutte était remontée à Testomac.
Ainsi mourut Fréron, le 10 mars 1776, à l'âge d'environ cinquante-cinq ans. On rapporte qu'étant sur le point d'expirer, il dit, en parlant de sa mort : « C'est un malheur particulier qui ne doit détourner personne de la défense de la monarchie; le salut de tous est attaché au sien. »
Paroles prophétiques, mais qu'on a lieu de croire lui avoir été gratuitement attribuées^ n'y ayant rien dans tout ce qu'il a écrit qui le représente comme le champion du trône. Seule, au contraire, la république des lettres était son obligée; seule, elle perdait quelque chose à la mort du critique et n'avait pas moins besoin de défenseurs et d'amis que la royauté.