‹ Les ennemis de VoltaireChapitre 24 sur 30 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

hauteur de la Vie polémique (Ïq Voltaire, écrivain dont j'ignore et dont il n'importe guère de savoir le nom, mais qui pousse la partialité contre le poète jusqu'à l'injustice, trace ce tableau assez vif et souvent vrai de la lutte engagée entre le journaliste et le poète.

« Comme chez certains peuples de l'Orient, il y avait un officier chargé d'avertir tous les jours les rois, à leur réveil, qu'au milieu de leur vaine gloire et de leurs flatteurs ils n'étaient que des hommes, M. Fréron n'a pas craint de prendre sur lui cet emploi à l'égard du héros de la littérature.

» Il n'est donc pas étonnant que M. de Voltaire, plus despote dans le monde littéraire que ces monarques orientaux,

Qui de l'Asie esclave, oppresseurs arbitraires, Pensent ne bien régner qu'en étranglant leurs frères,

se soit déchaîné avec tant de fureur contre Fréron. Possédé de tout temps de la manie de dominer, d'établir des lois, de prescrire des règles, de réformer le goût, de subjuguer les talents, de dégrader les mé-

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rites, d'assigner les rangs, de renverser les dogmes, d'assujétir les esprits, d'exelure les suffrages, de devenir, en un mot, l'Alexandre du monde littéraire, il a trouvé dans le journaliste un Callisthène qui lui a dit constamment : Non^ vous ri êtes pas un Dieu. Le héros s'est fâché; Jupiter a tonné. Mais, en riant de ses foudres, on lui a dit comme Lucien : Jupiter^ tu te fâches? donc tu as tort. Non-seulement on a dit à ce Jupiter : Tu as tort, mais on l'a prouvé ; et, s'il eût été sage, il n'aurait pas fourni de quoi le prouver encore.

» M. de Voltaire a voulu passer pour inventeur, et M. Fréron a fait connaître ses plagiats.

» M. de Voltaire a voulu passer pour critique, et M. Fréron a démontré ses bévues.

» M. de Voltaire a voulu passer pour le premier de nos poètes et de nos orateurs, dans un ouvrage qu'il avait publié sous le nom d'autrui; et M. Fréron, après l'avoir démasqué, l'a remis à sa véritable place.

» M. de Voltaire a voulu passer pour bon poète épique, et M. Fréron a fait voir que de beaux vers ne suffisaient pas pour mériter ce titre.

» M. de Voltaire a voulu passer pour le plus grand de nos tragiques, et M. Fréron a fait voir qu'il était bien au-dessous de Corneille et de Racine.

» M. de Voltaire a voulu passer pour bon comique^ et M. Fréron, appelé par lui tant de fois bâtard de Desfontaines, l'a fait reconnaître plus évidemment pour bâtard de Thalie.

» M. de Voltaire s'est vanté d'avoir porté le flam-

beau de la vérité dans l'histoire, et M. Fréron a fait voir qu'il n'y avait porté qu'une lanterne et même une lanterne sourde.

» M. de Voltaire s'est érigé en réformateur, et M. Fréron l'a réformé lui-même.

» M. de Voltaire a voulu être théologien, et M. Fréron lui a appris son catéchisme,

» M. de Voltaire a voulu enfin parler de tout, et M. Fréron, toujours intrépide, l'a suivi partout, a répliqué à tout, et s'est moqué de tout. »

Le lecteur impartial saura bien, dans cette peinture, démêler le faux d'avec le vrai. Mais on doit convenir qu'ici le vrai l'emporte sur le faux.

Doué d'un esprit impétueux et envahisseur. Voltaire ne suivait pas seulement son instinct, en étant un littérateur universel, il croyait aussi remplir une mission et il s'en acquittait avec la foi robuste d'un apôtre, jointe à une volonté inflexible, à une ambition sans frein. Pour lui sa facilité à concevoir les choses était une preuve de génie, et il ne doutait pas que tout ne lui fût permis, parce qu'après s'être essayé dans tout, tout lui avait réussi. Ce n'est pas qu'au regard de certains ouvrages dont la fortune singulière n'était pas en rapport avec leur peu de mérite, il n'eût la conscience de leur imperfection ; mais alors tous ses efforts tendaient à ce que les jugements surpris au public, devinssent des arrêts définitifs et sans appel. Pour y parvenir il usait d'un procédé tout simple mais infaillible; il produisait beaucoup, convaincu que la curiosité, détournée sur ses nou-

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veaux ouvrages, n'aurait ni le temps, ni le loisir de se reporter vers les anciens.

Il fut le premier peut-être, depuis les grands et modestes écrivains du siècle de Louis XIV, qui ait regardé comme un brevet de génie la faveur de ses contemporains; il fut le premier à s'en faire un argument, non-seulement contre ses détracteurs, mais encore contre les doutes qu'il aurait pu former sur soi-même. Aussi, ce préjugé Tentraîna-t-il plus d'une fois à considérer les critiques dont il était l'objet comme des attentats à la littérature même incarnée dans sa personne. Quand, fatigué des attaques de ses adversaires, ou que, dégoûté de les avoir parées longtemps sans succès, il invoquait contre elles une répression juridique, c'était moins en son nom qu'il formulait sa plainte qu'au nom de la morale publique. C'est pourquoi il reproche si souvent et si durement à M. de Malesherbes sa faiblesse ou sa tolérance pour Fréron, et qu'il va jusqu'à le rendre responsable des malheurs qui pourront en résulter pour la société. Eh quoi! la tolérance pour un pauvre critique littéraire, pour un peseur de mots, pour un éplucheur de syllabes, comme dit Rabelais, était un crime; et il y allait du salut de l'État! Et l'homme qui parlait ainsi, imprimait et réimprimait la Pucelle, multipliait les éditions clandestines du Dictionnaire philosophique, faisait condamner par son crédit un prêtre aux galères, en regrettant de n'avoir pu le faire pendre, ruinait les parlements en les forçant d'avouer leur imbécillité ou leur fanatisme par la réhabilitation de Calas et la révi-

sion du procès d'Etalondes! N'est-il pas étrange de voir cet homme si inquiet du salut de cette société dont il sapait avec tant de persévérance les antiques fondements?

Son excessif orgueil explique ces contradictions. Voltaire le puisait dans sa supériorité acceptée, sinon réelle sur tous ses rivaux; il le justifiait par la qualité de ses relations, de ses amis, lesquels étaient les plus distingués du pays, s'ils n'en étaient pas les plus estimés; il l'appuyait de sa grande fortune, honteux et vain appui, sur la foi duquel il s'accoutuma à mesurer le talent des autres selon leurs moyens d'existence, et à conclure que plus on était pauvre, plus on était sot.

Quoiqu'il fût irascible en proportion de ce qu'il était orgueilleux, il semble que sa colère et sa vanité n'étaient pas les seuls défauts qui l'aveuglassent et qui l'empêchassent de bien apprécier les devoirs de l'écrivain et les droits de la critique. D'un autre côté, il est difficile de croire qu'il ne devinât pas toutes les conséquences d'un bienfait dont il usait lui-même si largement ; l'indépendance de la pensée. Cependant ses appels incessants à la force brutale, ses menaces de procès criminels, cette satisfaction déboutée qu'il témoignait, quand Fréron était séquestré, tout cela rapproché des moyens qu'il avait de se venger avec sa plume et de l'usage qu'il en a fait, implique chez lui une si étrange confusion des mots et des choses, qu'on est parfois tenté d'y reconnaître une ignorance complète, et des obligations de sa profession, et du contrôle que chacun était en droit d'y apporter. Peut-être que, comme par le changement du nom

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(IMrouet en celui de Voltaire, par la jouissance de quatre-vingt mille livres de rentes, et par la possession de deux ou trois terres seigneuriales, il s'était cru légitimement investi des privilèges de la noblesse, de même ne voyant dans la littérature qu'une aristocratie dont il était le chef, il voulut assimiler le commun des gens de lettres à des vassaux, exercer sur eux le droit de haute et basse justice et leur interdire toute observation sur ce qu'il aurait souverainement décidé. Si cela est, on commence à comprendre le despotisme inconséquent de Voltaire. Mais Fréron n'entendait pas qu'il en fût ainsi.

Dès son début dans la carrière littéraire, Fréron, à l'exemple de Desfontaines, avait montré un grand respect et même un certain enthousiasme pour Voltaire. Ses jugements sur cet écrivain se rapprochaient alors bien plus du panégyrique que de la censure. Il avait droit de s'attendre à des remercîments. Quelle fut sa surprise, lorsque après avoir écrit, en 1742, une lettre à Voltaire, et par cette avance, témoigné le désir d'entrer en correspondance avec lui, il n'en reçut pas de réponse! Voltaire donne pour raison de son silence qu'ayant entendu parler des mœurs de Fréron (Dictionnaire philosophique, au mot Ana), il n'avait pas voulu lui répondre. Il est plus probable que Voltaire, voyant qu'il avait affaire à un critique de l'école de Desfontaines, et se rappelant le mauvais succès de ses anciennes complaisances pour celui-ci, craignit la même ingratitude de la part de l'élève que de celle du maître, et aima mieux tout de suite mépriser Fréron sans le connaître, que de courir le

risque cle l'estimer en faisant connaissanee avec lui. Fréron le sentit. De là, au rapport de Voltaire (ibid.), l'origine de toutes les calomnies (lisez critiques) que le journaliste débita contre lui dans ses feuilles.

Quoi qu'il en soit, Fréron se départit peu à peu du système de louer exclusivement Voltaire, et il commença d'assaisonner ses éloges de critiques vives et décidées.

Il continua sur ce pied jusqu'à la fin. Il était trop babile pour écrire des pamphlets contre Voltaire : car, outre qu'un pamphlet perd beaucoup de sa force par la forme anonyme à l'ombre de laquelle il se cache, ceux dont Voltaire avait été l'objet lui avaient toujours fait plus de bien que de mal. Le comble de l'art était donc de produire par la seule critique des œuvres littéraires du poète philosophe le même résultat qu'on eût obtenu par des pamphlets contre sa personne, c'est-à-dire de le vexer, de l'exaspérer, sans tomber sous le coup de la loi criminelle.

C'est ce que fit Fréron. D'ailleurs, le sort de Desfontaines, auquel le pamphlet n'avait pas porté bonheur, l'invitait à la circonspection, à la prudence.

Sa tactique consistait à voltiger sur les flancs de l'ennemi et à le harceler. Lorsqu'enfin le chef se décidait à sortir de son orgueilleuse inaction et tirait l'épée, Fréron le laissant s'escrimer à vide, se dérobait tout-à-coup. Mais bientôt il reparaissait sur les derrières de l'armée où les encyclopédistes veillaient à la garde des bagages, et il les battait en détail avant que Voltaire ait eu le temps de venir à leur aide.

Marmontel et La Harpe étaient ceux dont la faiblesse lui offrait le plus de facilité pour vaincre. Aussi, étaient-ils fort maltraités. Fréron ne leur laissait pas un moment de repos, et, s'ils ne moururent pas de ses blessures, c'est que Voltaire n'ayant pu les prévenir, prenait lui-même le soin de les panser.

On conçoit que, dans cette guerre de tous les instants, Fréron ait acquis une connaissance parfaite du caractère et du tempérament de son ennemi. Il vit qu'une susceptibilité chatouilleuse à l'excès et une soif de louanges inextinguible en étaient le fond, et il s'appliqua à irriter l'un, sans négliger toutefois d'apaiser l'autre de temps en temps. Fréron savait que pour les hommes pétris d'un certain orgueil, la louange qui sert de passe-port à la critique est plus amère que la critique même; il louait Voltaire dans le but de réveiller en lui ce sentiment, et il avait de plus la satisfaction de paraître impartial.

En même temps que, par une appréciation du talent de Voltaire en gros, il reconnaissait en lui un écrivain supérieur, il s'efforçait de démontrer par l'analyse que Voltaire était inférieur non-seulement aux écrivains du siècle de Louis XIV, mais qu'en beaucoup de parties il l'était encore à ses contemporains.

D'une part, il l'aidait à se dresser un piédestal de granit, de l'autre, il le lui retirait ou le réduisait à la hauteur d'un escabeau de bois.

Voltaire avait-il intérêt à se cacher sous le voile de l'anonyme ou du pseudonyme, Fréron ne lui disait pas grossièrement : Beau masque, je te connais; il

lui infligeait le supplice de tourner lentement autour de lui, de l'examiner, de le palper, d'user de ruse pour le faire parler, de mille précautions pour détacher son masque ; il le lui arrachait enfin dès qu'il s'apercevait qu'on n'était pas dupe de cette inquisition et qu'on soupçonnait l'inquisiteur d'être plus instruit qu'il ne paraissait l'être.

Au contraire, quand Fréron avait quelque raison de croire que Voltaire serait charmé d'être deviné par lui , il jouait l'ignorance à merveille. Ainsi , dans l'examen qu'il fait de VÉcossaise, donnée sous le pseudonyme de Hume, il recherche avec un soin minutieux si cette pièce est traduite en effet du théâtre anglais et quel est ce monsieur Hume qui l'a composée. Mais comme il serait fâcheux pour lui de faire croire qu'il ne connaît pas la littérature dramatique anglaise, et qu'en feignant de prendre V Écossaise pour une pièce qui lui appartienne il donnerait lieu à une accusation de cette nature, il conclut que la pièce est d'origine française, mais qu'elle est si pauvrement écrite, si dépourvue d'esprit et d'intrigue, si chamarrée de lambeaux dérobés aux uns et aux autres, si mal conduite, si indigne enfin d'un auteur qui aurait quelque habitude d'écrire et tant soit peu de goût, qu'il est impossible que M. de Voltaire l'ait faite, et que le bruit qui en court est une de ces mille et une calomnies dont on se plaît à noircir la vie de cet honnête homme.

Bien des gens ont lu Voltaire, qui n'oseraient l'accuser de plagiat. Fréron n'était ni aussi timide, ni aussi aveugle ; mais comme il avait à peine le temps de lire et de fureter les auteurs, il avait des collabo-

ratcurs qui lui rendaient le service de chercher dans les poètes anciens et modernes les preuves des plagiats de Voltaire. Par là, il découvrit que, comme Molière et plus souvent que lui, l'auteur de la Heti' riade non content de prendre son bien où il le trouvait, l'avait pris encore là où ce bien n'était pas, où du moins ses droits de propriété n'étaient pas aussi clairement constatés.

Enfin, il n'omit rien de ce qui eût pu ébranler la bonne opinion que Voltaire avait de soi-même, si l'orgueil de ce personnage n'eût été une cuirasse impénétrable aux traits les plus acérés, et si Fréron n'eût affaibli l'autorité de sa critique par une foule de jugements trop évidemment injustes, par ses prédilections absurdes pour des écrivains sans talent, et surtout par l'ignominie de ses mœurs.

Peut-être Fréron a-t-il laissé des successeurs qui, s'étant bien trouvés de faire comme lui, penseraient se réhabiliter eux-mêmes, en cherchant à atténuer ou à nier les vices qu'on lui reproche ; cela dépend sans doute du plus ou moins d'avantages qu'ils ont recueillis, en le prenant pour modèle : mais, supposez qu'ils passent sur ses iniquités littéraires, en considération de l'énorme pouvoir et de la méchanceté de son ennemi ; supposez encore qu'ils ne voient dans ses débauches que les délassements nécessaires d'une vie trop occupée ou les agréables passe-temps d'un joyeux compagnon, comment justifieront-ils son hypocrisie?

Quel beau prédicateur de morale, en effet, qu'un homme qui donnait des soupers où ce qu'il y avait de

plus taré à Paris parmi les deux sexes étaient ses convives ordinaires, et où il se jouait des tours comme celui où fut mystifié le petit Poinsinet; qui, après s'être enivré de Champagne dans ses fins repas, allait se gorger de vin bleu dans le cabaret du coin ; qui, prié d'être le parrain de l'enfant de sa sœur, fit venir à crédit du cabaret le vin de la collation ; qui en but tant, selon sa coutume, qu'il se brouilla avec Taccouchée, parce qu'il prétendait que c'était à elle à payer le vin; qui, enfin, par sa résistance aux sommations du marchand, lequel réclamait naturellement son dû de celui-là seulement qui avait demandé le vin, donna lieu à un procès qui dura plus de douze ans (1) ! On ne parle pas ici de ses tromperies au jeu, ni de ses relations peu édifiantes avec sa nièce, n'y ayant à l'appui de ces faits que les assertions de l'auteur passionné des Anecdotes; mais que dire de sa conduite envers sa seconde femme, la sœur de Royou? Ceci dépasse un peu les privilèges qu'on est convenu d'accorder à un bon vivant et couronne au contraire tristement une série d'actes trèspropres à déshonorer un homme, fût-il, avec cela, le défenseur le plus éloquent de la morale et de la religion.

On a vu plus haut que, s'il n'était pas espion de

(1) On peut voir les détails dans cette sale affaire, exposés par Fréron, dans une lettre à M. Duché, son beau-frère, maître de musique, en date du 7 mars 175^, et Tinterrogatoire que Fréron subit à cette occasion devant le magistrat. Revue rétrospective^ 2^ série, t. 10, page 4^9 et suivantes. Voyez aux Ohserservations littéraires de La Porte, T. I, page 177.

la police, il était au moins subventionne par elle. Ce qui le distinguait des espions proprement dits, c'est qu'au lieu d'aller comme un limier à la piste des gens qui conspirent dans l'ombre et de les dénoncer clandestinement, il signalait hautement dans ses feuilles les conspirateurs au grand jour, tels que les encyclopédistes, et donnait l'explication des énigmes factieuses à l'aide desquelles ils flétrissaient et minaient sourdement le trône et l'autel.

Cette vénalité officielle rend assez vraisemblable le soupçon de s'être fait payer ses critiques simplement littéraires; néanmoins, s'il y a présomption, il n'y a pas preuve matérielle. Les accusations vagues de Voltaire et de ses amis, sur ce point, ne sauraient, à cet égard, motiver une décision contre lui. On fait cette remarque avec plaisir, d'abord dans l'intérêt de Fréron, ensuite pour consoler les journalistes qui, par une charité délicate, verraient avec chagrin qu'un homme dont ils honorent d'autant plus la profession qu'ils l'exercent eux-mêmes, n'avait eu de si bons jugements en matière de goût, que parce qu'ils lui étaient payés.

Fréron avait le travail lent, et il en convient luimême dans le préambule de V Armée littéraire. L'esprit s'était développé tard chez lui, et il contait làdessus une anecdote dont se seraient bien égayés les encyclopédistes, disait-il en riant , s'ils l'avaient sue. Il rapporte que ses parents, ne pouvant rien tirer de lui durant ses premières années, avaient pris le parti, soit pour l'employer à quelque chose, soit pour lui faire honte et aiguillonner son amour-propre, de le

placer dans la basse-cour, sur un petit fauteuil, une verge à la main, de lui donner la surveillance des dindons, et de l'assimiler en quelque sorte par cette royauté dérisoire à la stupide volatile.

Cette lenteur à travailler, qui n'était peut-être aussi qu'un effet de la conformation de ses organes et de sa charpente un peu surchargée de graisse, le rendit paresseux et l'empêcha par conséquent d'apporter à son style tout le soin que réclamait la gravité du rôle dont il s'était emparé. Aussi, Fréron estil, la plupart du temps, incorrect et dur, et si cependant il est clair, c'est qu'il craignait, par une recherche trop scrupuleuse des ornements du langage, de tomber dans l'obscurité. Son imagination était féconde, mais non pas fleurie, sa mémoire, qui en faisait presque tous les frais, ne lui ayant laissé que l'impression des idées sans l'avoir frappé de l'éclat des couleurs dont elles étaient revêtues. En général, au témoignage d'un feuilliste du temps qui l'a bien jugé, il ne brillait pas par le raisonnement; il n'avait point assez de dialectique pour discuter les ouvrages de métaphysique ou même ceux qui exigeaient une certaine contention d'esprit: il n'entendait pas le genre de l'analyse : en revanche, il excellait par le goût, par la bonne plaisanterie et surtout par l'art de l'ironie, qu'il possédait à un degré éminent. C'est par là qu'il a désespéré tant de graves personnages peu familiarisés avec ce genre de polémique, et a forcé Voltaire lui-même, tout habile qu'il était à se moquer des gens, de trouver cette ressource

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insulïisante pour se défendre, et d'en appeler à l'injure pour la compléter.

Pindare-Lehvnn, d'autres disent son frère, dans fjne littéraire et dans la JVasprie, essaya de lutter d'ironie avec Fréron; mais, à voir le mal qu'il se donne pour être plaisant, et qui pis est, pour l'être à chaque ligne et presque à chaque mot, on sent qu'il n'était pas né pour cela et qu'il s'en doutait vraisemhlahlement un peu, tant il prodigue à Fréron les outrages, cette dernière arme de l'impuissance et de la haine!

Le malheur de Fréron, c'est de n'avoir pas pu faire son journal à lui seul et de s'être adjoint une foule de collaborateurs du talent desquels on ne lui savait nul gré, tandis qu'on lui imputait toutes leurs sottises. C'est qu'indépendamment du plaisir qu'avaient ses ennemis à le transformer en bouc émissaire des iniquités du journalisme, Fréron prêtait le flanc aux accusations dont il était l'objet, en ne souffrant pas que ses collaborateurs eussent de l'indépendance, et en les obligeant par des considérations dont la nature n'était pas toujours honorable, nonseulement à modeler leur opinion sur la sienne, mais encore à la corriger de manière à ce qu'elle exprimât directement le contraire de ce qu'ils avaient pensé ou écrit auparavant. Cette violence était de notoriété publique; car ceux qui la subissaient ne se gênaient pas pour s'en plaindre, afin de n'être pas du moins taxés de mauvais goût, s'ils encouraient le reproche de lâcheté.

Voici un exemple de ce contrôle tyrannique. Il

est rapporté par Lebrun , dans VÀne littéraire^ page 16.

« On m'a conté qu'un de ceux qui travaillaient à la journée, sous lui (Fréron), fit une fois l'extrait d'un livre, par ordre de M. Fréron. Il le trouva mauvais, en rapporta divers endroits, et les affubla des qualifications convenues par ces messieurs, quand un ouvrage leur déplait. Cela est louche^ absurde, grossier , détestable: c*est la production la plus plate^ la plus maussade , l'auteur n'est qu'un barbouilleur, un prosailleur. Qu'arrive-t-il? M. Fréron revoit la feuille : — Ah I malheureux, dit-il au sous-feulliste, qu'avez-vous fait? L'auteur est un de nos meilleurs amis; c'est un galant homme chez qui je dîne, qui m'a donné... — Ah! je vous entends, répond l'autre, l'injustice était criante ; mais que faire? Il est tard, l'imprimeur attend notre feuille; nous attendons l'argent. Quel moyen ?.. J'ai rapporté ce qu'il y a de plus mauvais... Peut-être avec le temps pourrais-je enfin trouver quelque morceau moins... — Sottise, sottise, dit M. Fréron; vous ne saurez jamais votre métier; cela est-il doncsi difficile? Laissez les endroits cités, et, au lieu de détesta-^ ble, mettez excellent ; au lieu à' absurde^ admirable ; au lieu à' ignorant, savant; au lieu d'écrivailleur^ de barbouilleur, mettez grand écrivain, auteur merveilleux. Cela est assez bon pour le public; il doit en croire mes jugements, »

Il est sûr, du moins, que dans quelques comptesrendus d'ouvrages, dans ceux principalement qui consistent en simples extraits suivis de courtes ré-

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flexions critiques, on remarque un certain agencement de mots, grâce auquel la substitution exigée par Fréron était facile à opérer sans entraîner un remaniement considérable du texte, et, par conséquent, sans occasionner de ces retards dans la publication du journal que redoutait, par exemple, le sous-feuilliste cité par Lebrun.

Parmi ses collaborateurs, il y en eut quelques-uns d'un grand mérite. L'abbé de La Porte, celui qui partageait ses travaux dans le principe, était laborieux, exact, et analysait assez bien, mais il était froid, lourd et sans élégance. Dès qu'en voulant créer un journal (Observations littéraires) à lui seul, il éleva autel contre autel, il ne put tenir et tomba. On caractérisait ces deux rivaux par l'épigramme suivante :

Fréron de La Porte diffère ; Voici leur devise à tous deux :

L'un fait bien, mais est paresseux, L'autre est diligent à mal faire.

L'abbé Duport du Tertre n'était bon que pour débrouiller le cbaos des ouvrages où il y avait plus de mots que de choses; mais sans grâce et sans sel, il était incapable de marcher de pair avec Fréron dans la critique de ceux qui appartenaient à la littérature légère.

Palissot était celui qui l'eût secondé le mieux ; mais sa méchanceté n'était pas assez gazée. Il ne savait point jouer avec ses victimes comme Fréron.

Dorât pouvait fournir des pièces fugitives, quel-

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ques lettres agréables, les extraits de ses propres œuvres, mais trop fécond pour son propre compte, trop paresseux pour celui d'autrui, il ne fut jamais bien utile au journaliste. I

Enfin Gastel Dudoyer, bon logicien, excellent pour dépecer un livre, mais ne sachant faire grâce du moindre détail, par conséquent se résumer, ni se réduire, d'ailleurs sans gaîté et sans finesse dans la raillerie. Fréron n'abusa pas de son zèle (1).

Fréron avait donné lieu à tant d'épigrammes pendant sa vie, qu'il ne pouvait guère y échapper après sa mort. On lui appliqua celle-ci en guise d'épitaphe :

Ci-gît Fréron, et le diable en enrage, Il ne veut pas qu'il y soit davantage.

Il laissa plusieurs enfants, entre autres celui qui fut membre de la Convention, lequel avait vingt ans à la mort de son père, et comme lui était homme de lettres. Il y a de ses contes dans VAlmanacli des Muses de ce temps-là. Il hérita du privilège de VAn- 7iée littéraire.

Voltaire nous apprend en ces termes que Fréron eut une fille :

« Savez-vous, mon cher ange ( A d'Argenteuil, du 30 mars 1776), que j'ai reçu une invitation d'assister à l'inhumation de Catherin Fréron, et de plus une lettre anonyme d'une femme qui pourrait bien être

Cl) Ces jugements divers aussi concis que justes, sont également extraits de V Espion anglais.

la veuve? Elle me propose de prendre chez moi la fille à Fréron et de la marier. J'ai répondu que si Fréron a fait le Cid, Cinna, Polyeucte^ je marierai sa fille incontestablement. »

Cette raillerie amère fut toute l'oraison funèbre du pauvre Fréron, et il n'y avait que Voltaire d'assez cruel pour en faire payer les frais à sa veuve et à sa malheureuse fille.

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