‹ Les ennemis de VoltaireChapitre 25 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

J*ai (lit, et j'ai fait voir dans les premiers chapitres (le Desfontaines, que, de tous les ennemis de Voltaire, aucun n'avait excité à un plus haut degré la haine de ce grand homme, parce que, étant l'ohligé de Voltaire, il était devenu ingrat gratuitement, et qu'il avait porté cette ingratitude au point de travailler à un libelle contre son bienfaiteur, dans le temps même que celui-ci usait de toute son influence pour le tirer d'un très-mauvais pas.

Mais quand on étudie avec soin Voltaire, au point de vue de sa polémique avec les gens de lettres qui l'ont censuré, on trouve que pas un d'eux ne lui a inspiré une haine plus vive, plus profondément sentie et plus impatiente que la Beaumelle.

Si cette haine eut moins d'éclat que celle dont Desfontaines et Fréron ont été l'objet, c'est que la Beaumelle n'avait pas comme eux un journal hebdomadaire à soi pour la fomenter par des provocations à jour fixe, et qu'il en était réduit à guerroyer à coups de brochures.

Or, les brochures n'ayant ni souscripteurs ni abonnés, il y avait toujours entre la première publiée et la dernière un intervalle assez long pour que les auteurs de l'attaque et de la riposte oubliassent momentanément leurs querelles, et le public la cause qui y avait donné lieu. Du moins, n'étant pas incessamment attisée, il semblait que la guerre, lorsqu'elle éclatait de nouveau, devait avoir perdu, dans son inaction momentanée, quelque chose de sa première vivacité.

Mais de la part de Voltaire, il n'en était pas ainsi.

Ni le temps, ni la vieillesse, ni même la fatigue de la Beaumelle, dont les attaques, à mesure qu'il prenait de la maturité, devenaient moins acerbes, ne changèrent la nature, n'affaiblirent la force et ne refroidirent l'ardeur de son ressentiment.

Je ne vois pas d'autre raison de ce phénomène que celle-ci, à savoir que la Beaumelle n'avait pas de protecteurs puissants comme en avaient Desfontaines et Fréron, et que la faiblesse ou le dénûment d'un ennemi redoublaient dans Voltaire la passion qu'il avait de l'écraser.

Rien donc n'est plus intéressant, rien, à coup sûr, n'est plus particulier que les démêlés de ces deux personnages. C'est ce que je vais essayer de prouver en les racontant.

Laurent Angliviel de la Beaumelle naquit à Vallerangue, en Bas-Languedoc, le 28 janvier 1726. Voltaire, qui, à l'exemple du maréchal de Richelieu, se faisait quelquefois un insolent plaisir d'estropier les noms, avait transformé celui d'Angliviel en Langlevieiix, La Beaumelle en fut choqué. Cependant, Vol-

taire corrigea ainsi son impertinence préméditée : « Un certain la Beaumelle atteste tout le public qu'on a mal orthographié son nom. Je m'appelle Langleviel et non pas Langlcvieux, dit-il dans une de ses immortelles productions ; donc, tout ce qu'on me reproche est faux et ne peut porter sur moi. »

Dans une addition à l'article du Dictionnaire philosophique (Au mot QuiSQuis) d'où ce passage est extrait, addition qui a été communiquée par M. Decroix, un des éditeurs de Kehl, à M. Beuchot, et insérée par celui-ci dans sa belle édition de Voltaire, on lit des détails sur l'enfance de la Beaumelle et sur son éducation , trop curieux pour qu'on ne les rapporte pas ici en entier :

« Feu M. d'Avéjan, dit Voltaire, évêque d'Âlais, y fonda un collège de vingt-cinq bourses pour vingtcinq jeunes gens, fils de père ou de mère protestants, afin de les faire élever dans la religion catholique. N. . . Angliviel a été de ce nombre. Il était fils d'un soldat irlandais qui s'était marié à Valrogues [sic)^ gros bourg du diocèse d'Alais, avec une protestante; et voilà pourquoi son fils, qu'il avait laissé orphelin en bas âge, fut du nombre de ces vingt-cinq, M. l'évêque ne voulant pas lui laisser sucer avec le lait les erreurs de sa mère. Il fit de bonnes études dans ce collège qui était alors très-bien composé. Il se distingua par quelques prix qu'il eut et plus encore par de petites friponneries. M. Puech en était alors principal. C'était de son nom qu'étaient signées les petites marques de distinction qu'on donne aux écoliers et qu'on appelle exemptions. M. Puech en avait

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signé à la fois plusieurs mains. La fouille en conlenait soixante-quatre. Le sieur Angliviel en vola quelques mains et les vendit aux écoliers moyennant deux et trois sous la pièce. Les mains de papier étant épuisées et ce commerce étant très-lucratif, ledit sieur en vola d'autres ou les acheta chez l'imprimeur. La signature Pueck y manquait; ce ne fut pas un obstacle : elle fut si parfaitement imitée, que M. Puech lui-même y fut trompé, et le trafic alla son train. Cette adresse inspira de nouvelles idées au dit Angliviel. Il se servit de cette signature pour avoir chez le nommé Portalier, pâtissier, de quoi déjeûner avec friandise durant un certain temps. Cela fut découvert, et Angliviel, qui venait de finir sa rhétorique, fut chassé honteusement du collège, quoiqu'il dut y rester encore deux ans. C'était en \ Ih^k ou 1 745 ; je ne peux assigner l'époque précise. Alors Angliviel fait entendre à sa mère protestante que c'était parce qu'il avait paru faire sa première communion à la catholique malgré lui, qu'on l'avait renvoyé. La mère, pénétrée d'un zèle pour le calvinisme que la persécution échauffait, lui fournit les moyens de s'expatrier et d'aller à Genève où il pourrait devenir ministre du saint Evangile. Angliviel partit. Mais, comme il se croyait déjà quelque chose, il s'imagina que le gouvernement avait les yeux ouverts sur lui, vu le lieu, l'objet et le genre de son éducation, et conséquemment il prit le nom de la Beaumelle pour se dérober à des recherches qu'on n'avait pas envie de faire. A Genève, Angliviel se lia avec M. Beaulaire, qui était alors bibliothécaire. Mademoiselle

fieaulaiie, sa niore, avail une petite société de veillée dans la eour du collège. La iJeauniclle y fut admis, et dans une conversation de femmes, il eut de quoi savoir la chronique scandaleuse de Genève. C'était plus qu'il n'en fallait pour augmenter sa malignité naturelle : mais il fallait avant tout se faire un nom. .. Voici comment il s'y prit. M. de la Visclède, secrétaire perpétuel de l'Académie de Marseille, venait de faire une ode sur la mort qui avait été couronnée aux jeux floraux. Il ne s'était pas fait connaître. La Beaumelle s'en procura une copie ; il la fit imprimer en placards et en in-8, chez Duvillard, la dédia à M. Lallin, alors professeur d'histoire ecclésiastique, et jouit de la gloire d'être à vingt-un ans environ, auteur d'une ode où il y avait de bonnes strophes. Cette célébrité lui plut; mais il fallait se donner le plaisir de la satire. En conséquence, d'après ce qu'il avait recueilli de médisances féminines, il composa un catalogue de livres dans lequel il déchira tout Genève. Je ne me souviens que d'un article, et le voici : Le Mauvais Ménage, opéra-comique , par M . et madame Gallatin. Tous les autres étaient dans ce goûtlà. Cela fut su; il fut honni, s'intrigua, alla en Danemark, etc. »

Il faut avouer que ce récit a je ne sais quel air de vraisemblance. N'eût-on fait que mentir toute sa vie (et Voltaire n'a guère fait autre chose, lors même qu'il travaillait au triomphe de ce qu'il pensait être la vérité ), il semble qu'on n'invente pas de pareilles histoires ; on ne s'expose pas surtout, en y mêlant des noms propres, à voir les personnes nommées se

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soulever (l'indignation et protester contre la calomnie.

Mais il est une circonstance qui, plus que toutes les autres, rendrait suspectes ces anecdotes: c'est que Voltaire n'osa pas les publier, et qu'étant tombées, on ne sait comment, entre les mains d'un de ses éditeurs, celui-ci se garda bien d'en grossir l'édition à laquelle il coopérait.

Et puis Voltaire avait cette incurable manie de croire ne s'être jamais assez vengé de ses critiques, si, après les avoir convaincus ou seulement accusés d'injustice ou d'ignorance, il ne cherchait pas en outre à les faire passer pour des voleurs et des faussaires.

Toutefois, et en admettant que les faits imputés ici à la Beaumelle fussent vrais, bien qu'ils dépassent de beaucoup la portée des espiègleries ordinaires, il faudrait désespérer de l'espèce humaine, si la fin des sottises du collège était que celui qui les a commises, dans un âge où la légèreté naturelle arrête les progrès du discernement, ne s'amendera jamais et sera certainement un malhonnête homme. Il n'est guère d'écoliers ayant sur la conscience des fautes analogues, qui ne soient devenus plus tard bons pères de famille. Qui de nous, pour satisfaire sa gourmandise, n'a pas un peu violé au collège les lois du tien et du mien? Qui, pour échapper à un châtiment, n'a pas contrefait ou du moins regretté de n'avoir pas pu contrefaire la griffe du censeur ou du maître d'étude?

Le doute sur la totalité des faits de l'accusation naît aussi de l'excuse alléguée à sa mère par la Beaumelle, de la facilité avec laquelle celle-ci se paye

(le cette excuse, et du dédominagenieiit qu'elle trouve au malheur de son fils.

Eu effet, quand elle n'aurait pas été, comme elle le fut sans doute, officiellement informée par le chef de l'établissement, des causes graves qui avaient motivé le renvoi de son fils, la voix publique, éveillée par les indiscrétions des autres écoliers et celles de leurs parents, n'eût pas manqué de l'instruire de la vérité ; et alors cette mère pieuse et fanatique, comme Voltaire la représente, au lieu de conseiller à son fils d'embrasser un état où il s'abaissait d'édifier les autres par son exemple et de les corriger, l'eut exhorté d'abord à se corriger lui-même, et à effacer par une pénitence préalable le scandale qu'il avait donné aux hommes.

l^imagination seule de Voltaire a donc fait les frais de cette anecdote.

La mère de la Beaumelle était catholique et non calviniste. Elle mourut en 1729, laissant son fils âgé de trois ans ; ce qui prouve qu'elle ne pouvait pas lui fournir en 1744 ou 1745, des moyens de s'expatrier.

Son père n'était ni soldat, ni Irlandais, ni catholique; il était protestant et négociant. La Beaumelle avait trente-un ans, lorsqu'il le perdit, en 1757. De plus, la Beaumelle quitta volontairement Genève, et n'en fut pas chassé, et, si en effet il y étudia les dogmes des protestants, il ne fut jamais ministre de leur culte et ne fut pas même proposant.

Ceci soit dit une fois, pour toutes celles où Voltaire, affectant de lui donner l'une ou l'autre de ces

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qualités , insiste principalement sur cette circonstance que la Beaumelle prêcha pendant deux ans à Genève, à une époque où la Beaumelle n'aurait eu que dix-huit ans.

II ne paraît pas plus vrai que la Beaumelle ait été précepteur, dans la même ville, du fils de M. Bude de Boissi. Voltaire inventa sans doute ce fait, qui semble d'abord indifférent, mais qui, aux yeux de certaines personnes, pouvait abaisser la Beaumelle. Aussi ce dernier remarque-t-il fort justement que c'est une grande sottise d'imaginer, pour décrier un lionnne, une fausseté qui ne le décrie point.

Après un séjour de dix-huit mois à Genève, la Beaumelle alla à Copenhague. Il avait déjà publié une défense de VEsprit des lois^ où on remarquait une bonne dialectique, avec des jugements qui visaient à la profondeur et qui l'atteignent quelquefois. C'est sans douteà cette occasion qu'il avait été appelé, en 1751, à Copenhague, pour y professer les belles-lettres françaises. Il avait vingt-quatre ans.

Le gouvernement danois aurait pu trouver mieux,

si la passion qu'on avait alors dans tous les Etats du nord de l'Europe pour la langue et l'esprit français, ne lui eût ôté la liberté de choisir et le pouvoir de discerner entre les titres douteux d'un jeune écrivain et ses prétentions.

Quoi qu'il en soit, arrivé à Copenhague, la Beaumelle annonça l'ouverture de son cours par un programme où il faisait l'éloge de la langue française avec une rare fadeur et dans un pauvre style. Il le terminait par cette foniuile qui tientà fois du préambule

(les ordonnances royales, des édits de magislrals de police, et de celles qu'on emploie dans les engagements pris sur papier timbré : « Je, Laurent Angliviel de la Beaumelle,.. fais savoir, par ordre de Sa Majesté, au public lettré, etc. »

Ouant au discours d'ouverture, il avait pour thème la question suivante : « Un empire se rend-il plus respectable par les arts qu'il crée que par ceux qu'il adopte? »

L'orateur tâche de se tenir en équilibre entre ces deux termes, mais il penche toujours forcément du côté où, pour justifier sa présence dans une chaire de langue française à Copenhague, il était nécessaire qu'il inclinât. Aussi ne vient-il pas, dit-il, célébrer l'éclat où le Danemark a porté les arts, ni les grands génies que ce pays a vus naître ; il élude brusquement cette question délicate ; il ne s'excuse pas même de nous laisser ignorer quels sont ces grands génies dans les arts dont la renommée n'avait pas encore, au moment où il parlait, franchi les rivages que baigne la Baltique. Il n'en nomme que quelques-uns, la plupart guerriers ou politiques, et pose en fait que l'adoption que le Danemark a daigné faire des lettres de tous les paijs de l'Europe, ne lui est pas moins glorieuse que la création même; il ose dire que cette adoption annonce quelque chose de plus grand, et il s'attache à démontrer cette espèce de paradoxe. Cela lui fournit l'occasion de débiter une foule de lieux communs où la platitude le dispute à l'emphase, et qui eussent donné à ses auditeurs une très-mince opi-

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nion (le la langue qu'il allait enseigner, si ces auditeurs n'eussent été des Danois.

Heureusement que la Beaumelle n'est probablement pas l'auteur de ce ridicule discours. Je trouve, en effet, dans le tome LXXVII, p. 145, du Choix des mercures, où cette pièce d'éloquence a été recueillie, une note dans laquelle le coupable est dénoncé : «Cet excellent discours, composé à Paris par M. de Méhégan, fut récité à Copenhague par M. de la Beaumelle, le jour de l'ouverture de leçons publiques de langue et de belles-lettres françaises. »

Il y eut deux Mébégan : l'un qui professa les belles-lettres à Copenhague avant la Beaumelle, l'autre qui fut capitaine pendant la guerre de sept ans. Le discours est probablement du premier, mais le style appartient évidemment au second. L'épithète d'excellent qu'on lit à la note est d'un certain de la Place, un des compilateurs du Choix des ^nervures, lequel, s'il n'a fait qu'adopter ce discours, était bien dÏŒne dede créer.

Je ne sais ce qu'en pensa le public lettré que la Beaumelle appelait si pompeusement à ses leçons; je ne sais pas davantage ce qu'il pensa des leçons ellesmêmes et s'il y profita. Pour lui, impatient d'avoir des lecteurs à Copenhague, comme je suppose qu'il y avait des auditeurs, il se hâta de faire un livre. Seulement, au lieu d'en écrire un qui, par l'intérêt de la matière, la bonne organisation du plan, la tenue, la gravité et la pureté du style, fût à la fois l'éloge du professeur et la justification du choix dont il avait été l'objet, il le prit sur un ton moitié plaisant, moitié se-

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l'ieux et géiicralenieiit satirique, et publia, sous le litre de : Mes pensées, ou. le Qu'en dira-ton, un petit recueil de réflexions philosophiques, politiques et littéraires.

Cette œuvre singulière plus digne d'un écolier spirituel qui s'essaye en l'art d'écrire que d'un maître investi du droit d'en donner des préceptes, est précédée d'une dédicace qu'il adresse à son frère, et qui est signée : Gonia de Palaios. C'est la traduction en grec à' Angle-vieil.

La Beaumelle, ainsi que l'a remarqué après Voltaire, l'auteur de sa Notice dans la Biographie universelle, dit là beaucoup de choses hardies pour le temps où il écrivait ; il y tranche du grand politique; il y discute les forces, les moyens et les intérêts des puissances de l'Europe, et prononce en dix lignes sur le sort de chacune d'elles.

Mais parmi les pensées qui regardent les mœurs, quelques-unes sont d'une liberté qui va jusqu'à l'indécence, tout comme certaines de ses vues sur une réforme sociale sont d'une bizarrerie comparable, à quelques égards, aux chimères de ceux qui ont rêvé des réformes de la même nature, cent ans après lui. Par exemple, il dit ( n° XI du Supplément) :

« Qu'un prince rassemble dans une même ville tout ce qu'il trouvera de plus sage, de plus éclairé, de plus vertueux, de mieux fait parmi l'un et l'autre sexe, cette ville sera une pépinière de grands hommes. Les princes ont des haras de chevaux ; ils devraient en avoir de sujets. Quand on empêchera le

mélange des races, on sera sûr d'avoir de l'excellent, et en chevaux et en hommes. »

Outre la grossièreté delà proposition, quoi de plus ridicule et de plus faux que cette physiologie de la reproduction? N'avait-on pas au contraire, et dès le temps de la Beaumelle, la preuve que les races qui vivent dans l'état de société se perfectionnent par le mélange habilement mesuré des fortes avec les faibles, comme elles s'appauvrissent à la longue par une résistance systématique à ce mélange ?

« Les législateurs, ajoute- t-il, se contentent de prendre soin des enfants après leur naissance ; le nôtre devrait en prendre soin dès sa conception »

Là-dessus, il prescrit des lois en vertu desquelles on procurerait à la mère des amusements qui iraient, je pense, récréer son fruit jusque dans son sein. De là il fait passer l'enfant « dans les bras de l'humanité, » prétentieux jargon qui équivaut à ce français, que l'enfant sera nourri du lait de sa mère, les nourrices étrangères se trouvant en quelque sorte, par cette distinction, déchues du rang de créatures humaines. Mais le comble de l'impudence est que, dans son système de génération, il fait intervenir la religion, et lui assigne un rôle en des termes qu'il faut bien que je cite, faute du courage nécessaire pour chercher à revêtir d'une forme qui me soit propre de semblables idées :

« La religion, dit-il, toujours attentive au bonheur des hommes, toujours si puissante sur les passions,conseillerait aux maris de ne se livrer aux plaisirs de l'hymen que dans ces nionïcnts rapides, où

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ils seraient tout esprit, tout sentiment, tout cœur, et leurs (ennnes à l'unisson. »

Le xviii'' siècle, qui a émis tant de doctrines étranges, qui a, pour ainsi dire, supprimé du plan de la création l'influence directe du Créateur, qui a substitué la nature ou une abstraction à Dieu, les caprices de la conscience aux élans de la foi, et le XIx^ qui a vu les disciples de cette école s'essayer à la pratique des mêmes doctrines, les étendre et les perfectionner, n'offrent pas de témoignage de la vanité de l'homme plus extravagant que celui-là.

Il dit ailleurs avec le ton dégagé d'un réformateur qui a observé la société du fond de son cabinet et avec un cynisme badin :

Nombre clxx. « Un homme me disait : Tous mes enfants ont de l'imagination et des sentiments, parce que je ne les fais que dans ces moments rapides où je suis tout esprit, tout cœur, et où ma femme est à l'unisson. »

Nombre clxxiii. « Il est naturel qu'un homme, qu'un Anglais même ait de la sérénité dans les yeux, dès que la beauté de la jambe est bien constatée. »

Comprenez-vous la conséquence ?

Nombre ccxxiv. « Une femme qui ne prendra conseil que de son tempérament , préférera toujours à un homme d'esprit un homme qui n'a pas son esprit dans sa tête. »

Mais voici de plaisants conseils aux hommes d'état:

Nombre xxiii du Supplément. «Que l'homme d'état

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soit maître de ses passions; que, comme Bolingbrocke, il sache céder une maîtresse chérie à un utile commis, pour le retirer de la dissipation. Que l'homme d'état se joue des plaisirs; que, comme lui, il puisse dater de la belle Pulteney des dépêches qui décident du sort de l'Europe. »

Il y a beaucoup de choses dans ce goût; mais peut-être en ai-je déjà trop cité. C'est la rareté de ce livre qui m'a donné le désir de le faire connaître, au risque d'être indiscret.

En même temps qu'il travaillait à cet opuscule, la Beaumelle formait le projet de publier une édition complète des classiques français, ad usum Delpkini Dannemarld, connue dit plaisamment Voltaire. (A d'Àrgental, 18 décembre 173;2.) Mais ce projet, pour lequel il avait sollicité le concours de Voltaire, n'eut pas de suite. Il en résulta seulement entre l'un et Tautre un échange de lettres qui fut le commencement de leurs relations ultérieures.

La Beaumelle quitta bientôt après Copenhague, muni, dit-il, d'un congé en forme qu'il avait obtenu du roi, et d'une gratification considérable, avec la faculté de venir, quand il le voudrait, reprendre son poste (1).

Voltaire assure qu'il fut chassé (2), et ce qui ferait croire que la Beaumelle ne sortit pas du moins de Copenhague avec tous les honneurs de la guerre, c'est

(l) Mémoire de M, de Voltaire, apostille par M. de la Beaumelle.

,î:) Ibid.

lA BEAUMELLE. 333

que, de son propre aveu, il ne reçut pas de pension (1).

Quoi qu'il en soit, il partit pour Berlin.

(1) Ibid.

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