‹ Les ennemis de VoltaireChapitre 26 sur 30 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

« Il arriva, dit Voltaire, à Potsdam, avec un plumet. Il me dit qu'il venait voir Frédéric et moi. Cette cordialité pour le roi me parut forte.» (1 d'Argental, 18 décembre 1752.) Forte, en effet; mais cette cordialité n'eût pas tant choqué Voltaire (puisqu'après tout la Beaumelle le traitait sur le même pied que Frédéric), si la Beaumelle n'eût point parlé en même temps de son désir de voir Maupertuis, si surtout il ne se fût pas fait précéder à Berlin de quelques exemplaires de ses Pensées. Il n'en fallait pas tant pour déterminer Voltaire à prendre en mauvaise part tous ses compliments , et à quelque chose de pis, selon l'occurrence.

Il ne laissa pas néanmoins de l'entendre quatre heures durant et de lui donner ensuite à diner (1).

Si j'en crois la Beaumelle, il était dans les meilleures dispositions à l'égard de Voltaire, lorsqu'il alla le voir.

(1) LeUre sur mes démêlés avec M. de Voltaire. Cette lettre fait partie d'une brochure imprimée à Colmar, 175Zi, sous le titre général de Réponse au Supplément du Siècle de Louis XIV,

TA BKAUMEIXR. 335

Mllord Tyreonel, ministre d'Angleterre à Berlin, à qui il était adressé, lui ayant dit qu'il fallait flatter Voltaire, qui était un homme dangereux, et s'attacher à Maupertuis, le seul Français peut-être que le roi estimât réellement, la Beaumelle repoussa ce conseil. Il connaissait les défauts, les vices même de Voltaire, mais le plaisir qu'il avait eu quelquefois à le lire, les lui faisait oublier, et il pardonnait beaucoup de choses à l'auteur à'Alzire, en faveur à' Alzire.

Il s'ouvrit dans ce sens à lady Bentinck, amie de Voltaire, qui fut ravie non pas seulement de trouver dans la Beaumelle un juge indulgent, mais encore un défenseur de son ami, et il fut convenu entre elle et lui « qu'on n'avait à reprocher à ce grand poète que quelques moments (1). »

A travers ces sentiments généreux, on distingue déjà la fatuité, et l'orgueil qui va les gâter tout-à-fait, qui, à la franchise calculée avec laquelle la Beaumelle repoussera d'abord les avances, puis les insinuations, puis enfin les reproches directs de Voltaire, donnera les formes de l'insolence brutale, et dont l'effet sera d'attirer sur ce dernier un intérêt qu'il n'eût point obtenu, si, au lieu de l'insulter grossièrement, son adversaire se fût borné à lui répondre avec fermeté, mais avec modération.

« Il me questionna beaucoup, dit la Beaumelle, et même jusqu'à l'indécence. Toutes ses questions aboutissaient à savoir si j'avais des desseins sur la

(1) Ibid,

place de la Mettrie, dont on venait d'apprendre la mort. Comme j'avais un objet un peu plus relevé et que j'étais chez lui pour lui rendre des hommages et non pour lui faire des confidences, toutes mes réponses aboutirent à lui faire entendre qu'il ne pénétrerait pas mes vues (1). »

Si quelque chose est à la louange de Voltaire, c'est qu'au lieu de questionner longtemps un hôte qui l'avait traité avec mépris dans un livre déjà connu à Berlin, il ait été assez maître de soi pour ne pas lui demander incontinent raison de son procédé. Il y arrivait sans doute, mais par des détours; il voulait que l'autre se démasquât le premier; il manœuvrait, j'imagine, dans le but de l'y contraindre; il était tantôt insinuant et tantôt pressant.

Cette tactique irritait la Beaumelle au plus haut degré. Il se contenait néanmoins, le moment n'étant pas encore venu d'éclater. Jusque-là il n'est que plein de suffisance et d'aigreur; il pince son amphytrion en attendant qu'il l'égratigne, et plus tard qu'il le déchire.

« Il me demanda quels étaient les deux autres hommes que je venais voir ; je lui dis que l'un était le roi. — Oh! me répondit-il, il n'est pas si aisé de voir le révérend père abbé,

« Et l'autre?

« M. de Maupertuis.

« Il sourit amèrement (2) . »

Je le crois bien : le vrai moyen de gagner les bonnes

(1) Ibid.

(2) Ibid.

lA BEAI MET.LK. 337

grâces de Voltaire, ainsi (jiie la Beaumelle en avait ^ exprimé l'intention à lady Bentinck, n'était pas de le menacer en quelque sorte de voir son plus grand ennemi. Aussi V avait-il dans le sourire de Voltaire plus de philosophie que d'amertume.

Il n'en reste pas moins plaisant que la Beaumelle vienne à Berlin poii?^ voir le roi; car, puisqu'il avait, en entreprenant ce voyage, un objet plus relevé (|ue celui de succéder à la Mettrie, un des académiciens français de Berlin, je ne vois guère à quoi il visait, si ce n'est peut-être à une charge de ministre d'Etat. L'étrange et insupportable présomption de ce jeune homme autorise toutes les conjectures, même les moins vraisemblables. Je poursuis.

« Il me parla de son Siècle de Louis XIV ; je lui parlai de mes Lettres de Mainte non. Il me demanda à les voir. Je me rappelai qu'un certain manuscrit de Lettres de Sévigné que Tyriot (Thiriot) lui avait prêté, s'était trouvé imprimé à Troyes. Je lui refusai le mien avec autant de politesse que si je ne me fusse pas rappelé cette anecdote. Il me répondit : « Eh! qu'est-ce qui vous les demande (1) ? » Que dites-vous de ce rapprochement modeste: son Siècle de Louis XIV \ et mes Lettres de Maintenon ? Grande toutefois était la différence ! L'un pouvait dire mon Siècle^ parce qu'il l'avait écrit ; l'autre ne disait mes Lettres, que parce qu'il les avait trouvées. D'ailleurs, la remarque touchant les lettres demr.dame de Sévigné est aussi mal fondée que maladroite.

(1) Tbid,

338 u beai'mellî:.

Car, outre que l'intimité qui existait entre Voltaire et Tliiriot permet de croire que celui-ci avait donné plein pouvoir à son ami de disposer, comme il l'entendrait, de cette correspondance, une infidélité du genre de celle que la Beaumelle insinue contre Voltaire, sans oser, comme on le peut voir, T'en accuser nettement, n'appartient qu'aux méchants écrivains que les spéculations sur leurs propres ouvrages n'enrichissent pas. Du reste, il faut savoir gré à la Beaumelle de n'avoir pas autrement motivé son refus ; il était trop grand pour n'être généreux qu'à demi.

« Je tâchai de le gagner, continue-t-il ; mais je m'aperçus que je n'avançais pas dans son esprit. Je le savais fort sensible à la louange ; à chaque instant j'allais l'encenser; je fus toujours retenu par une mauvaise honte. Je n'ai point le courage de louer en face les personnes que j'estime ni celles que je méprise. »

Est-ce à dire qu'il méprisait Voltaire.^ Non sans doute, puisque, de son propre aveu, il était jaloux d'obtenir son amitié. Mais alors, c'est parce qu'il l'estimait qu'il ne le louait pas? Examinons ce point. Et d'abord je commence par établir que je ne prétends point ici me porter le défenseur de Voltaire, ni de sa loyauté, ni de ses mœurs, ni de sa modestie, ni même de son désintéressement : Dieu m'en garde ! Je ne vois que l'immense considération dont le poète était alors l'objet en France et dans toute l'Europe, ce qu'était la Beaumelle au prix de lui, et je réponds à la Beaumelle:

Pourquoi, s'il vous plaît, ne pouv6^z-vous louer en

U BEAIMKUE. 339

face l'homme que vous estimez? En quoi Testime qu'on a pour un homme, c'est-à-dire le sentiment qui est en nous de l'excellence des qualités par lesquelles cet homme mérite notre estime, peut-elle étouffer les éloges qu'on accorderait au premier venu, dont on attendrait quelque chose ? Est-ce parce que vous étiez obligé de les donner en face? Maisoutre que riiomme bien élevé loue, en pareil cas, avec délicatesse, quoi de plus naturel qu'un très-jeune écrivain, encore qu'un premier succès ait surexcité sa vanité, perde un peu de la bonne opinion qu'il a de soi-même, en présence d'un homme qui avait mis près de quarante ans à conquérir sa renommée, qui en goûtait de son vivant toutes les douceurs, et qui devait imposer nécessairement à quiconque ne l'abordait pas avec la prétention d'être son supérieur dans les lettres ou bien son écçal?

Puis, quand à chaque demande qu'il vous fait, vous répondez précisément de la manière que vous savez devoir lui déplaire; quand vous vous appliquez à lui refuser le seul genre d'hommage auquel vous le savez sensible, pour ne lui adresser que des provocations sourdes, ce n'est plus parce que vous êtes retenu par une mauvaise honte que vous n'osez pas le louer, c'est, convenez-en, parce que vous vous souvenez de l'avoir offensé gratuitement ; c'est surtout parce que l'orgueil, celui de la plus sotte espèce^ vous cloue la langue au palais, et que déjà même peut-être vous avez l'audace d'être jaloux.

Au fond, la Beaumelle était assez de cet avis, car il convienl ([u'en cjuittant Voltaire et bien qu'il en

340 LA BEALMETLE.

fût très-mécontent, il Tétait aussi im peu de luimême.

Mais cet aveu lui coûte, et il cherche un dédommagement sans dignité dans cette remarque : qu'il doit pardonner à Voltaire d'avoir été avec lui faux, dur et cruel, cet homme étant dans un mauvais jour, sa digestion ayant été mauvaise, et une si helle âme dépendant trop de son estomac.

A quelques jours de là, Voltaire écrivit à la Beaumelle que celui-ci l'obligerait beaucoup de lui prêter ses Pensées. C'était enfin en venir au fait. Jusque-là on s'était observé de part et d'autre; à présent la bataille s'engage et Voltaire ouvrira le feu.

La Beaumelle hésita. Il alléguait que, louant beaucoup le roi de Prusse dans son livre, il ne voulait pas, par son empressement à le faire connaître, donner lieu de croire que ses éloges étaient intéressés.

Le prétexte était mauvais. C'est le sentiment qu'il avait que cette communication serait suivie d'un éclat entre Voltaire et lui, qui le tenait en suspens. Il n'était pas assez aveugle pour ne pas voir que Voltaire, médiocrement flatté du jugement dont il était l'objet dans les Pensées^ s'en prévaudrait avec fondement comme d'une provocation, et se croirait en droit d'en tirer vengeance. Or les vengeances de Voltaire étaient terribles, même à Berlin.

Cependant, ayant pris l'avis de lady Bentinck, la Beaumelle envoya son livre à Potsdam où Voltaire était encore.

Au bout de trois jours, Voltaire le lui renvoya par

son valet do chaDibre. La page 70 était cornée, et dans cette page on lisait :

« Qu'on parcoure l'histoire ancienne et moderne, on ne trouvera point d'exemple de prince qui ait donné 7,000 écus de pension à un homme de lettres à titre d'honnne de lettres. Il y a eu de plus grands poètes que Voltaire; il n'y en eut jamais de si hien récompensés. . . Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talent, précisément par les mêmes raisons qui engagent un prince d'Allemagne à combler de bienfaits un boufl'on ou un nain (1). »

Le lendeniain ou le surlendemain, qui était le 7 décembre, Voltaire revint de Potsdam à Berlin. La Beaumelle alla le voir. Il n'espérait pas sans doute le persuader de son innocence ; mais il pensait qu'il était de sa dignité d'en faire l'essai, sauf, si Voltaire ne se rendait pas, à se donner le plaisir de le braver encore. Il goûta bientôt ce plaisir avec ivresse.

Voltaire ne lui parla d'abord de son livre que pour en faire une critique générale et sévère. La Beaumelle convient même qu'elle était judicieuse et qu'il en profita dans la suite, mais qu'alors il en fut trèsmécontent.

J'ai déjà dit ([u'il lui échappe de temps en temps des aveux de cette nature : ce sont comme autant de relais où son orgueil vient se rafraîchir et reprendre de nouvelles forces.

Voltaire ayant ajouté que l'empressement avec le-

(1) Mes Pensées ou le Quen dira-t-on ? a\ec lo Supplément, Berlin , 1755, numéro 49-

34^ LA BEÀLMELLI::.

quel il était entré dans le projet de Tédition des classiques français à Copenhague, méritait d'être reconnu autrement qu'il ne l'était dans le Qu'en dira-t-Oîi^ la Beaumelle feignit la surprise. Voltaire lut simplement le passage cité plus haut. La Beaumelle trouvant qu'il le lisait « à sa manière, » le relut à la sienne, soutint « qu'il était à la gloire de Voltaire, encore plus à celle du roi, » et n'en démordit pas.

« Je ne sais donc pas lire ? s'écria Voltaire.

y> Peut-être bien, dit la Beaumelle; toujours est-il que je ne vous ai offensé ni voulu offenser. »

Et il retourna ce passage en cent façons différentes, sans pouvoir, ajoute-t-il, « faire convenir Voltaire du seul sens qu'il put avoir (1). »

Je le crois bien. Avec la meilleure volonté du monde. Voltaire ne pouvait pas admettre d'autre interprétation de ce passage que celle-ci :

Les petits princes d'Allemagne ont des bouffons et des nains, comme le roi de Prusse a des gens de lettres pour s'amuser ou s'en amuser.

Rien n'était plus insultant pour Voltaire, roi des beaux esprits et s'égalant en cette qualité aux autres rois, que cette assimilation à des amusoires, qu'on me passe le mot, de l'espèce la plus dégradée; rien ne le blessait, rien surtout ne devait paraître le blesser davantage, pas même la phrase dont cette assimilation est la suite et le complément. Dans la première, en effet, l'insulte lui est personnelle ; dans la seconde, elle lui est commune avec ses collègues de

(1) Lettre sur mes démêlés.

U BEAUMELLK. 343

l'Acadéniie, avec tous les savants et gens d'esprit qui vivaient à la cour ou des grâces de Frédéric.

C'est sur ce terrain, quelque effort que fit la Beaunielle pour l'attirer sur l'autre, que Voltaire maintint obstinément la question ; c'est en y entraînant tout le monde avec lui qu'il fit interdire à la Beaumelle tout accès auprès de Frédéric, qu'il le perdit même dans l'esprit de ce prince, et finalement qu'il le fit chasser de Berlin.

Cependant, le fameux passage fut, au souper du roi, la source d'une foule de plaisanteries. Frédéric n'en fournit pas vraisemblablement la moindre part, (pioique de son côté il sentît peut-être quelque humiliation à voir qu'on ne faisait pas de différence entre son goût pour les nobles délassements de l'esprit et le goût ridicule et suranné des petits princes d'Allemagne. Chacun s'égaya sur l'ouvrage et sur l'auteur, et Voltaire ne fut pas non plus le moins prompt à dire son mot. Les gens de lettres qui étaient du souper acceptèrent de bonne grâce le parallèle avec des bouffons, parce qu'après tout, ils étaient un peu payés pour en faire l'office; mais ils se vengèrent de cette abnégation, en faisant ressortir l'impertinence du parallèle entre Frédéric et les petits princes. Frédéric, à qui il n'avait point échappé, en montra en effet de l'humeur; il en fut d'autant moins disposé à voir la Beaumelle, et surtout à l'admettre au nombre de ces bouffons desquels il se moquait si agréablement.

Cette affaire tût peut-être tombée d'elle-même, si Maupertuis ne s'en fût pas mêlé.

344 LA BEÂLMELLE.

Il avait sa part dans les insolences de la Beaumelle, et toutefois celui-ci l'ayant assuré qu'il n'avait pas eu l'intention de l'offenser, Maupertuis parut touché de ses explications, et comme il trouvait là une excellente occasion de dauber Voltaire, il la saisit aux cheveux.

Il dit donc à la Beaumelle qu'il était vrai, comme l'avait déjà conjecturé l'auteur du Qu'en dira-t-on, que Voltaire avait donné, au souper du roi, une mauvaise interprétation au passage relatif aux gens de lettres, mais que le comte Algarotti ayant transcrit le passage, l'avait apporté à lui, Maupertuis, à minuit, qu'ils avaient jugé l'un et l'autre que Voltaire l'avait défiguré, que ce passage ne voulait pas dire autre chose que ce que la Beaumelle avait dit à Voltaire lui-même, que vraisemblablement ce qui avait piqué Voltaire, c'était : Il y a eu déplus grands poètes que Voltaire ; il n'y en eut jamais de si bien récompensés; enfin, qu'il ne croyait pas que le roi fût irrité, mais qu'il lui avait paru que les convives étaient assez mal à leur aise, en voyant l'importance de Voltaire qui appuyait toujours sur ce qu'on les comparait à des bouffons, comparaison que le roi pouvait trouver juste (1).

A part le venin que ce rapport distille goutte à goutte, il était très-probablement vrai. Voltaire, avec son assurance ordinaire, en nia vainement l'exactitude et traita Maupertuis de calomniateur ; vainement il imputa la dénonciation du passage incriminé

(1) Ibid.

au marquis d'Argens, et prit ce dernier à témoin, que, loin d'avoir voulu porter ces misères au roi, il avait presque mis la main sur la bouche du marquis, en lui disant : « Taisez-vous donc, vous révélez les secrets de l'Église (A M. Roque, avril 1752);» il avait pris trop à cœur cette ridicule affaire, il avait mis trop de zèle à inoculer en quelque sorte, sa passion à ses collègues, pour les abandonner en présence de celui qui allait juger l'affaire en dernier ressort, et pour ne pas être leur avocat devant Frédéric, comme il Tavait été auprès de la Beaumelle.

Quoi qu'il en soit, la Beaumelle était sous l'impression de ce rapport, quand Algarotti vint le voir.

Ami intime de Voltaire, mais plus fin, plus rusé, plus politique et même plus philosophe pratique que lui, railleur spirituel non pas seulement dans ses écrits, mais dans la conversation et à la barbe des gens, Algarotti, abordant la Beaumelle de l'air, je pense, le plus sérieux du monde, lui dit qu'il n'était pas indisposé contre lui, qu'il n'avait à lui offrir que des remercîments et des regrets d'avoir été trop crédule; que le trait était à la louange du roi, que le roi était Trajan, que la Beaumelle était Pline, et qu'entre tant de héros il n'osait se placer.

Charmante plaisanterie où tout le monde trouvait son compte; d'autant plus piquante, suivant moi, qu'elle fut dite en un patois grotesque, formé du mélange de l'italien avec le français, et qui échappa peut-être à la Beaumelle, parce qu'il croyait, d'après le rapport de Maupertuis, qu'Algarotti était dans ses intérêts.

Exaspéré de la confiance qui existait entre Maupertuis et la Beauinelle, Voltaire n'eut plus d'autre pensée que de contrecarrer celui-ci dans tous ses projets, et, s'il ne pouvait le faire chasser de Berlin, de le forcer du moins à en sortir de lui-même.

Il ne cessa donc, au témoignage de la Beaumelle, de lui rendre toutes sortes de mauvais offices auprès du petit nombre de personnes que voyait le fâcheux auteur du Qu'en dira-t-on.

Il disait aux uns que la Beaumelle était un homme dangereux, aux autres un petit esprit ; il empêchait d'arriver jusqu'au roi un mémoire du même sur un projet de classiques français, dans lequel entrait Maupertuis;illui faisait insinuer de partir bien vite, le roi ayant témoigné en termes exprès sa volonté à cet égard.

De plus, la Beaumelle ayant fait, à l'occasion de la mort de la reine de Danemark, une ode que tout le monde avait trouvée fort belle, Voltaire l'avait trouvée mauvaise, l'avait dit au roi; et lorsque le roi, parlant plus tard de cette ode, « dont les vers, dit la Beaumelle, valaient encore mieux que les procédés de Voltaire, » ajouta que la Beaumelle avait un recueil de lettres de madame de Maintenon acquises vraisemblablement par des voies malhonnêtes, Voltaire avait cru ou feint de croire que la Beaumelle les avait volées.

Enfin Voltaire lui aliéna lord Tyrconnel, en persuadant à celui-ci que la Beaumelle l'avait trompé sur le but de son voyage à Berlin, et en appuyant sur une incivilité que la faiblesse de la vue de la

LA BEÀUMELLE. 347

Beaiimcllc lui avait fait coniiiiettre a l'égard do

niilady

Tout cela est bien misérable, et peut-être que la Beaumelle ne l'inventait pas. Aussi la comtesse de Bentinck, qu'il entretenait de temps en temps de ses griefs, n'était-elle occupée qu'à le rassurer, à gronder Voltaire et à essayer de les rapprocher.

Une sorte de traité de paix avait même été conclue et acceptée sous les auspices de cette dame. La Beaumelle consentait à retirer les exemplaires du Qu'en dira-t-on, Voltaire à nier toutes les noirceurs dont on l'accusait : concessions illusoires et ridicules, puisque le livre de l'un et les méchancetés de l'autre avaient produit tout leur effet. Néanmoins le traité fut passé, peut-être même juré entre les mains de la belle plénipotentiaire; un événement inattendu, qui mit tout-à-coup les rieurs du coté de Voltaire, en suspendit pour jamais l'exécution.

(1) LetUc sur mes démêlés.

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