CHAPITRE
Un soir que la Beaumelle était allé à l'Opéra, il se trouva placé à côté d'une coquette dont les sourires et les œillades l'eurent bientôt captivé. Elle s'appelait madame Coccliius, et son mari, qui l'accompagnait, était le capitaine Cocchius.
Le capitaine Cocchius était un de ces officiers de fortune connue il y en avait plus d'un dans l'armée de Frédéric, débauché, fanfaron, faisant blanc de son épée, grand recruteur de dupes, et ne s'inquiétant guère comment il devait vivre, pourvu qu'il vécût. Sa femme paraît avoir été en tout assez digne de lui et contribué pour sa bonne part à l'honneur et à la prospérité du ménage. Elle plut tant ce soir-là à la Beaumelle, et elle trouva celui-ci tellement à son gré, qu'il s'ensuivit l'offre et l'acceptation d'un rendez-vous.
Pendant que la Beaumelle en goûtait les charmes, oubliant près de sa maîtresse improvisée Voltaire, lord et lady Tyrconnel, la comtesse Bentinck, Maupertuis sans doute et jusqu'à Frédéric, le capitaine Cocchius entra tout-à-coup. Qu'on juge de l'effroi des coupables à la vue de ce farouche interrupteur !
Cependant, à dire le vrai, il n'y avait de danger
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que pour la Boaumelle, et encore ce danger n'étail-il pas aussi grand que la circonstance du flagrant délit aurait pu le faire croire. Pour madame Cocchius, elle n'en courait d'aucune espèce; la suite de ce récit en donnera la raison.
Au lieu donc de demander à la Beaumelle une réparation que sa profession, indépendamment de sa qualité de mari, lui commandait d'exiger, au lieu même de tuer le coupable sur-le-champ, vengeance que l'occasion paraissait justifier, le capitaine Cocchius annonça simplement l'intention de rançonner la Beaumelle.
Rassuré sur sa vie, la Beaumelle crut qu'il serait quitte, même de mauvais traitements, en donnant sa bourse. Mais le capitaine n'avait pas attendu qu'on la lui offrît. Il l'avait demandée brutalement; puis l'ayant palpée et trouvée trop maigre, il l'avait gardée néanmoins, — non sans gémir, comme un filou de bas étage, d'être soi-même volé.
Pour se récupérer, j'imagine, et dans l'espoir sans doute que la justice saurait bien obtenir de la Beaumelle le complément du prix que le capitaine mettait à l'honneur de sa femme, Cocchius eut le front, au sortir de ce guet-apens, d'aller porter plainte contre l'adultère par-devant le comte de Hake, commandant de Berlin. « Le comte, dit la Beaumelle, entra dans cette affaire comme s'il eût été mon juge, et l'exposa au roi avec la même passion que s'il m'eût surpris avec la comtesse de Hake (1). »
(1) Lettre sur mes démêlés.
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La Beaumelle fut condamné, sans avoir été interrogé ni confronté, et mis à la forteresse de Spandau.
Il n'y fut pas vingt-quatre heures que tout le monde l'abandonna, et, ce qui est pis, se moqua de
lui.
On décida qu'un petit mois de prison, en l'aidant à réfléchir, tempérerait un peu l'opinion trop avantageuse qu'il avait de ses mérites, et lui ferait perdre quelque chose de sa passion pour les rivalités littéraires et de son goût pour la galanterie. Bientôt on n'y pensa plus.
La Beaumelle se plaint avec raison de cette lâcheté qui l'exposait à languir un temps indéfini dans une prison d'Etat, et cela pour avoir été la dupe d'un fripon d'intelligence avec une prostituée.
Heureusement, Maupertuis eut le courage de ne pas rire du récit que le roi lui-même faisait de cette affaire. Il remarqua judicieusement que , quand même la chose se serait passée comme le capitaine Cocchius la racontait, le capitaine Cocchius n'en serait pas moins coupable d'avoir excédé ses droits, et, comme le dit la Beaumelle, « de m'avoir coupé la bourse. »
Le roi goûta cette remarque ; le commandant de Berlin reçut ordre de réparer ses torts envers la Beaumelle et de le relâcher ; le capitaine Cocchius et sa femme furent saisis, entendus, confrontés, jugés, condamnés et punis dans l'espace de trois jours.
Revenu de Spandau à Berlin, la Beaumelle, qui soupçonnait Voltaire détremper dans tout ce qui lui
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arrivait de fâcheux, n'eut rien de plus pressé que de courir aux informations.
Enti'e le témoignage de la comtesse de Bentinck, laquelle assurait que si Ton avait suivi le conseil de Voltaire, tous les Français se seraient allés jeter aux pieds des reines, pour demander justice contre l'infraction aux lois commises à l'égard d'un Français, et le témoignage d'un certain baron de Taubenlieim, lequel affirmait que Voltaire avait dit que l'affaire de la Beaumelle ne regardait pas les Français, la Beaumelle n'étant pas Français, ou, s'il l'était, étant banni de France ; ou s'il n'était banni de France, l'étant du Danemark, etc., la Beaumelle né balança pas un moment ; il choisit celui des deux témoignages qui s'ajustait le mieux à ses préventions, et il y ci'ut fermement.
Il fit plus : impatient de provoquer Voltaire à s'expliquer sur les propos répétés par le baron, et ne s'inquiétant point de ce qu'allait en penser la comtesse de Bentinck, il osa prier cette dame de faire part à Voltaire combien lui, la Beaumelle, serait charmé de l'entendre en sa justification. Offensé de cette rare impudence, la comtesse dissimula et accepta la commission. J'imagine que Voltaire et elle firent une gorge ('haude de la nouvelle prétention de la Beaumelle, et qu'il fut convenu que Voltaire la recevrait de la bonne façon.
Le lendemain donc la Beaumelle fut prié de passer chez lui.
Ici je cède la parole à la Beaumelle, aucune
analyse ne pouvant tenir lieu du récit qu'il fait luimême de cette solennelle entrevue.
Le 1 4 il me fit prier deux fois de passer chez lui : je crus que madame de... (lady Bentinck) lui avait parlé et qu'il voulait se justifier. A peine fus-je assis, qu'il me dit :
— «J'ai appris avec le plus sensible chagrin qu'on a débité ici quelques exemplaires de ce livre où un chambellan du roi est traité de bouffon et de nain.
« Je lui répondis qu'avant le traité de paix, j'en avais donné douze à un libraire, que hier j'en avais racheté la moitié,., qu'ainsi il n'y en avait que six de distribués.
— Six exemplaires! répliqua-t-il, ce sont six coups de poignard.
« Je ne vous avais point promis, lui répondis-je, de racheter des exemplaires; je l'ai fait par égard pour moi-même; je m'attendais à des remercîments, et vous me faites des reproches!.. Quelle conduite! »
« Après avoir fait deux tours dans la chambre, il me dit qu'il y avait un moyen de réparer l'outrage.
— Il faudrait, poursuivit-il, un carton.
« Je lui répliquai que je n'aimais pas les cartons, que le livre était déjà répandu à Paris, qu'un carton était inutile et que je ne savais qu'y mettre.
— Ne faites-vous pas , dit-il , à Hambourg une seconde édition?
« Oui... mais vous ne sauriez y entrer; on en ôtera tout ce qui n'est pas politique, on n'y laissera que de grands hommes. »
— Mais vous y laisserez M. de Montesquieu?
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« Assurément :... mais M. de Montesquieu est un lionime grand dans le grand, au lieu que les poètes ne sont grands que dans le petit. »
— Puisque vous ne m'entendez pas, me dit-il, e'en est fait !
« Volontiers, repartis-je; aussi bien n'était-ce que par égard pour le public que j'en ai eu jusqu'ici pour vous. »
« A ces mots, son visage s'enflamme, ses traits s'allongent, ses yeux s'arment de la foudre, sa bouche se remplit d'écume, ses bras se placent à ses côtés avec une majestueuse fureur; vous eussiez dit qu'il jouait Rome sauvée. »
— Traiter ainsi, s'écria-t-il, traiter ainsi un officier de deux monarques ! Traiter ainsi un chambellan du roi!
« Si vous n'en êtes pas content, je vous traiterai comme il vous plaira ; vous n'avez qu'à choisir. »
« Cependant il battait en retraite vers un cabinet voisin en assez mauvaise contenance. Je lui dis :
Que mes armes, consul, ne blessent point vos yeux.
Je ne violerai point l'hospitalité ; mais à cela près, craignez tout de moi. »
— Dieu I s'écria-t-il , quelle insolence ! Dans ma maison ! Le téméraire s'en repentira.
« Le repentir, misérable que tu es, sera pour toi. Je sais toutes tes noirceurs; je souillerais ma bouche en les répétant; mais je saurai les punir. Je te poursuivrai jusqu'aux enfers; je veux que tu dises :
Hélas ! Desfontaines et Rousseau vivent encore. Ma haine vivra plus longtemps que tes vers. »
«En ce moment fêtais si indigné, que je crus qu'il 7ne serait possible de lui tenir parole. Que je connaissais mal mon cœur (1) ! »
Voilà ce que la Beaumelle, dans la préface de la première édition (à Héliopolis), appelle se justifier, « sans avoir recours aux invectives et au style des halles, mais par une relation des faits, simple, naturelle, dégagée de toutes passions, humeur et vivacité ; » voilà ce qu'il donne, dans l'avertissement de la seconde (à Colmar), « comme une preuve de sa modération, là où la modération est possible, et de son sang-froid à raconter le mal, égal au sang-froid avec lequel on le lui fit. » Et il ajoute : « Jugez-moi d'après ces détails. »
Cela ne sera pas difficile et ne sera pas long. Tout ce qu'on peut attendre d'un petit particulier infatué de son petit mérite et jaloux jusqu'à la fureur des avantages d'autrui, dont le ressentiment gratuit, ridicule d'abord, devient ensnile odieux; qui est étranger aux premières notions du savoir-vivre, impertinent dans son air, grossier dans ses paroles, brutal et bravache tout ensemble ; qui, n'ayant aucune raison d'insulter les gens, si ce n'est peut-être que parce que leur figure, leur vêtement ou leur esprit lui déplaisent, insulte de préférence ceux qui, étant ou plus célèbres par leurs talents, ou plus respectables
(1) Lettre sur mes démêlés. Tout ce qui est ici souligné appartient à la première édition de cette lettre et a été retranché de la seconde.
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par leur âge, leurs diguités, leurs faiblesses même, sont tenus, par égard pour (Mix-mêmes, de ne |)as le suivre dans sa provocation, et de lui céder, en quelque sorte, tout l'honneur de la lutte, la Beaumelle le réalise dans cette scène sans nom, où il eût mérité que Voltaire le fît jeter à la porte par ses valets. Et peut-être que Voltaire se fût donné ce plaisir si, indépendamment de l'aveu qu'il se faisait sans doute d'avoir trempé pour la meilleure part dans les infortunes de la Beaumelle, la position délicate où il était à Berlin depuis sa querelle avec Maupertuis, et le refroidissement que le roi lui témoignait à cette occasion, ne l'eussent détourné de l'envie de prendre une pareille licence.
Si pourtant quelque chose atténue ici l'indignité de la conduite de la Beaumelle, c'est l'espèce de franchise avec laquelle il l'expose, et qui est comme un hommage rendu à la vérité. Beste à savoir si cette crudité de ton, qui est la marque générale et presque unique de son récit, n'est pas plutôt une forme plus particulière d'un orgueil survivant à la cause qui l'a fait naître, et s'exaltant sur le papier, que l'effet d'un amour chevaleresque de l'impartialité. Pour moi, je le crois fort.
Quoi qu'il en soit, cette scène divertit le public de Berlin, aussi peu favorable sans doute à un champion qu'à l'autre. Elle fut, dit-on, mise en vers par un comédien.
La Beaumelle était ravi ; on parlait de lui à Berlin autant que de Voltaire ; on y disait peut-être que, pour qu'ils se gourrnassent ainsi, il fallait que ces
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deux lionimes se valussent. Il fut si f\it que de prendre les reproches que la comtesse de Bentinck lui fit à ce sujet, pour des marques de bonté. La comtesse encore une fois se moquait de lui; elle se moquait même un peu de Voltaire, qui n'était pas assez bon pour que ses embarras n'amusassent pas quelquefois ses amis. Maupertuis seul pouvait prendre la Beaumelle au sérieux ; il se fit même son éditeur, et réimprima la Lettre sur mes démêlés. Voltaire l'en accuse du moins, et allègue des preuves assez vraisemblables. On le verra plus loin.
A la suite de ce récit, on lit dans l'édition primitive :
« Le lendemain je trouvai à mon lever cette épigramme :
L'enfant, j'admire ta surprise De te voir honni, culbuté :
Toi qui par la folie as ici débuté , Continué par la sottise , Fini par la faluité.
« Il y avait du vrai dans cette épigramme. Je ne la crus pas de Voltaire ; mais je me trouvai dans un moment de bile, et ma bile se répandit sur lui :
Maître Arouet disait à B*** :
Je le ferai mourir sous le bâton.
— Vous savez bien, mon cher Voltaire,
Qu'on n'en meurt pas, lui répond le libraire.
» M. de Voltaire trouva qu'il était indigne de moi de lui reprocher le malheur d'avoir reçu des outra-
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ges : comme si le reproche ne retombait pas sur les fautes qui les lui avaient mérites, et sur la patience avec laquelle il les avait endurés! »
11 faut avouer que, puisqu'il était de mode alors de faire donner des coups de bâton à un homme de lettres dont on avait reçu des outrages, jamais volée de bois vert n'eût été mieux appliquée que sur les épaules de la Beaumelle. Mais la Beaumelle était bien impudent, lui qui venait d'accabler Voltaire d'injures sans voiles et presque sans esprit, d'oser lui rappeler la fîiute, c'est-à-dire le mot spirituel, juste, mais humiliant dont il avait payé le mépris d'un grand seigneur, et le railler de la patience avec laquelle il avait supporté cet indigne traitement, lorsque lui, la Beaumelle, devait savoir que Voltaire n'avait été mis hors d'état de venger son honneur que par son emprisonnement à la Bastille.