CHAPITRE JV
Après (le nouveaux efforts de la eonitesse pour réconcilier son ami et la Beaumelle ; après une lettre qu'elle obtint à ce sujet de la Beaumelle à Voltaire, lettre probablement insolente, à en juger par l'enveloppe où les qualités et titres officiels de Voltaire étaient sciemment omis ; après que la Beaumelle eut lancé à Voltaire la menace à' examiner le Siècle de Louis XIV, et que cette menace eut même reçu un commencement d'exécution, bien que deux fois, k la prière de la comtesse, il eût détruit ses notes, il partit enfin de Berlin en mai 1732. Il se garda bien de dire qu'il en fut chassé ; mais il paraît certain qu'on lui expédia une invitation d'en sortir équivalente à une expulsion.
Son but était d'aller à Francfort pour y faire imprimer ses fameuses notes.
Arrivé à Gotha, il s'enfuit bientôt après, dit Voltaire, avec une femme de chambre qui venait de voler sa maîtresse.
L'accusation est grave ; mais ce qui la rend plus grave encore, c'est qu'elle part de plus haut que Vol-
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taire. En cfï'et, dans une note de l'Epître de Voltaire à d'AIembert (1771), on lit ce qui suit :
« Lorsqu'il tut en France, il demanda un certiticat à madame la duchesse de Gotha, qui lui expédia celui-ci : On se rappelle très-bien que vous partîtes d'ici avec la gouvernante des enfants d'une dame d(; Gotha , qui s'éclipsa furtivement avec vous, après avoir volé sa maîtresse : ce dont tout le public est maintenant instruit ici. Mais nous ne disons pas que vous ayez pris part à ce vol. A Gotha, 24 juillet 1 767; Signé Rousseau, conseiller aulique de son Altesse Sérénissime. — Que vous êtes aimable, poursuit la duchesse, qui envoyait copie de ce certificat à Voltaire, d'entrer si bien dans mes vues au sujet de ce misérable la Beaumelle! Croyez-moi, vous ne pouvez rien faire de plus sage que de l'abandonner, lui et son aventurière, etc. »
Voltaire ajoute qu'il gardait les originaux de ces lettres écrites de la main de la duchesse.
Mais si, comme parle le conseiller Rousseau de cet air qui dit précisément le contraire de ce qu'on exprime, la Beaumelle n'eut point part à ce vol, il eût échappé difficilement à une accusation de complicité si la personne volée eût porté plainte. Pour la Beaumelle, je souffre de le voir se défendre si mollement d'un fait qui, à le bien prendre, n'avait sans doute pas la portée que lui donnait Voltaire.
On voit tous les jours des étourdis partir avec des malheureuses qui se sont ménagé par le vol des ressources pour vivre à l'aise dans leurs déportements, sans qu'ils aient pour cela trempé dans le vol, ni
môme qu'ils raientsoiipçonné. Une renommée, bonne jusqu'alors, et le témoignage de quelques personnes honorables, les préservent en cas de surprise, d'une accusation de complicité.
La Beaumelle n'oppose à celle dont il est l'objet, que ces faibles raisons, qu'il met dans la bouche d'un tiers officieux :
« Beau sujet, pour attester des personnes de ce rang! M. de Voltaire est peut-être le seul qui ose décrier par de telles voies ceux qui lui déplaisent. Pense-t-il donc que les princes soutiendront avec lui un personnage que le plus mince bourgeois, pour peu qu'il fût honnête homme, rejetterait avec horreur? C'est donc lui qui insulte véritablement le duc et la feue duchesse de Saxe-Gotha. Quant au fond de l'accusation, nous dirons que nous savons de bonne part que M. de la Beaumelle ne s'est point enfui de Gotha, qu'il en partit seul, qu'il fut longtemps en correspondance, après son départ, avec un ministre de cette cour et qu'il doit déposer à la bibliothèque du roi les lettres de ce ministre. »
En quittant Gotha, la Beaumelle se dirigea vers Francfort. Il y arriva pendant que Walther, éditeur de Voltaire, y préparait une édition du Siècle de Louis XIV. On pense bien qu'il ne lui porta pas ses notes sur cet ouvrage; mais un libraire nommé Esslinger lui offrit avec empressement de les imprimer.
Alors, au mépris du privilège de l'Empereur, dont Walther était en possession et qui lui l'econnaissait le droit exclusif d'éditer le Siècle de Louis XIV,
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Ksslini^er piihlia de son côté ce livre, migmenté cCun très-grand nombre de remarques par M. de la B**''\ « On avait vu jusqu'à présent, dit Voltaire, des libraires ravir aux auteurs le fruit de leurs travaux en contrefaisant leurs ouvrages ; mais on n'avait point vu d'homme de lettres exercer cette piraterie. »
La Beaumelle vendit quinze ducats, selon Voltaire, et selon lui-même cent cinquante florins, cinquante exemplaires et quarante rames de papier d'impression, cette édition frauduleuse. Elle eut un débit considérable et fit un tort énorme à celle de Waltlier. Voltaire y avait mis tous les obstacles possibles ; il s'était adressé à cet effet, à M. Roques, ami de la Baumelle, à la Beaumelle lui-même, dont il n'avait pas dédaigné d'invoquer la loyauté ; mais et cet appel, et l'intervention de M. Roques avaient été sans succès.
On peut voir les détails de cette curieuse affaire dans h Lettre à M. Roques, qui précède le Supplément an Siècle de Louis XIV, dans deux autres lettres (avi'il 1732 et juillet 1733) de la Correspondance générale, écrites au même M. Roques, dans une autre à Tbiriot, du mois de mai de 1733; enfm dans la préface du Supplément de l'édition Bouchot .
Je viens tout de suite aux Notes en question.
Elles sont de la même espèce et écrites du même ton avantageux et fat que le Qti'en dira-t-on; mais l'impertinence en est la marque particulière dans le premier volume surtout, le seul que la Beaumelle convienne d'avoir annoté. Celles qui visent à contrôler, à corriger le style de Voltaire, sont à peine dignes
d'un maître d'école de village, et celles qui ont pour objet la critique du plan du Siècle de Louis XIV , prouvent que la Beaumelle n'a point vu ou n'a point voulu voir le but que Voltaire s'est proposé dans cet écrit. Quelques-unes sont justes, et, de l'aveu même de Voltaire, révèlent une certaine étendue dans les connaissances historiques; d'autres sont d'une hardiesse de pensée qui aurait pu faire honneur à la Beaumelle, dans un temps où cette hardiesse n'était pas sans péril, mais qui n'est là qu'un effet de la suffisance, de la présomption du critique et d'un goût extravagant pour le bruit, qu'il ne paraît pas distinguer de la saine rt^nommée. Tout ce travail enfin atteste qu'un ouvrier plus impatient qu'habile y a mis la main. Le parti pris de médire de Voltaire à quelque prix que ce soit, de le traiter tantôt comme un étourdi quine prend conseil que de ses fougues, tantôt comme un ignorant qui ne se fie qu'à des autorités indignes de crédit, y gâte ou rend suspects les meilleurs jugements. J'ajoute que la forme y est souvent barbare et presque toujours odieuse; chaque phrase, chaque mot y distille le fiel ; l'insolence y dispute le rang à la pédanterie; la seconde n'y est même que l'expression adoucie de la première. C'est à en avoir des nausées.
« Effacez, dit-il à Voltaire, effacez sans pitié; on n'écrit pas ainsi (p. 2 et 79 du t. P'). — Corrigez ces négligences, corrigez et dites, etc. (p. 3 et 214). — Où avez-voas pris cette anecdote (p. 6) ? — Ceci n'est pas le terme; on se gâte à Potsdam (p. 13). — yarlez, éloignez ces expressions parasites [p. 273).
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— Retranchez cette dissertation (p. 237). — Depuis
Cliarles-Qinnt, C Allemagne même {si on peut le
dire] était devenue le patrimoine de l'Empereur : Non, on ne peut pas le dire. » (p. 14.)
Voilà le pédant.
« Un sûr moyen d'avoir une pensée vraie, c'est de prendre justement l'opposé de celle de l'auteur (p. 12). — Le beau temps, M. de Voltaire, où un rouleau de louis était le prix d'un bon mot! Ne trouvezvous pas comme moi que c'est là tout ce qu'il y a de plus beau dans la vie de Louis XIV (p. 193) ? — M. de Voltaire a un tendre particulier pour les évaluations. Ce sont en effet de belles leçons pour les princes qui ont auprès d'eux des beaux esprits avides. » (p. 203.)
Voilà l'insolent. Cette édition, à peine publiée, Voltaire, transporté d'indignation et de fureur, mit tout en œuvre pour soulever les ministres, les magistrats contre le critique audacieux. Il écrivit à Paris vingt lettres remplies des plus terribles menaces contre la Beaumelle. Il descendit aux prières les plus basses pour déterminer ses amis à partager son ressentiment et à servir ses vengeances. Il députa, comme il avait fait au sujet de Desfontaines, madame Denis, sa nièce, à M. d'Ârgenson, pour se plaindre de l'iniquité du commentateur, pour faire voir au ministre que le régent était attaqué dans une note du troisième volume, et lui protestei' en outre que M. le duc d'Orléans en était fort irrité. Car alors, il ne savait pas si les notes des trois volumes étaient de la même main, ou, s'il le savait, il se gardait bien d'en
parler, sa conscience ne lui reprochant jamais le mensonge, quand le mensonge pouvait l'aider à écraser un ennemi.
Toutefois, à l'égard de certaines personnes qu'il doit ménager, à cause de l'intérêt qu'elles portent à la Beaumelle, il dissimule sa colère et devient même assez maître de soi pour appuyer sa plainte sur d'excellentes raisons. Ainsi, la Beaumelle ayant dit que si Voltaire osait répondre à ses notes, il le poursuivrait jusqu'aux enfers : « il est bien le maître d'y aller, » écrivait Voltaire à M. Roques (avril 1752), ami de la Beaumelle, « et pour mieux mériter son gîte, d'imprimer contre moi beaucoup de choses personnelles, si j'entreprends de réfuter ses commentaires. J'observe seulement que c'est un vilain procédé d'imprimer trois volumes d'impostures et d'outrages contre un homme, et de lui dire ensuite : Si vous osez vous défendre, je vous calomnierai encore. »
Aussi ne tint-il aucun compte de la menace.
Incontinent il écrivit son Supplément au Siècle de L(9Mf5X/F qu'il acheva en quelques mois. Dans l'intervalle, il quitta Berlin de la manière que chacun sait; la Beaumelle vint à Paris. Il arriva en avril 1753, et le même mois il fut enlevé et jeté à la Bastille. Ce traitement était le fruit de la dénonciation de Voltaire, et était motivé sur ce que la Beaumelle, à l'occasion de la mort de plusieurs membres de la famille de Louis XIV, avait inséré dans ses Commentaires, une note injurieuse pour la mémoire du régent
(1) Page 0^8 du tome IL
LA nKAUMFTXK. ^fio
Hors (l'élat do rrpoudn^ de la Bastille an Stippfémentau Siècle de Louis XJ F, qui circulait dans Paris dès les premiers jours de mai, il eut le bonheur de trouver dans Maupertuis un homme qui le suppléa dans l'exécution des menaces qu'il avait faites à \ oltaire, au cas où ce dernier répondrait à ses notes.
« Les Apostilles furent écrites, dit la Beaumelle (1), pour faire entendre à M. de Voltaire, par mon exactitude à repousser ses premiers traits, qu'il n'aurait en moi un ennemi ni patient, ni paresseux, ni muet. Il s'est plaint de ces Apostilles; il les appelle un vrai libelle. Qu'est-ce donc que son Mémoire? Ce Mémoire est si atroce que mes Apostilles paraîtront modérées ; à moins que, comme lui, on ne trouve mauvais que je ne me laisse pas égorger. »
Ces fameuses Apostilles servent en effet de prétexte à la Réponse de la Beaumelle au Supplément de Voltaire.
La Beaumelle se flatte qu'elles paraîtront modérées; je ne sais trop ce qu'en pensera le lecteur; mais comme il s'agit ici d'une de ces pièces innombrables auxquelles les procès de Voltaire avec ses critiques ont donné lieu, que ces pièces curieuses à tous égards, sont ou perdues, ou sur le point de l'être, ou pour le moins enfouies dans des recueils obscurs, sans méthode et sans ordre, j'aime à penser qu'on me saura gré de reproduire celle-là, d'autant qu'elle a peu d'étendue et qu'elle sera très-utile à l'éclaircissement de ce qui précède et de ce qui suit.
(1) Avertissement de la Lettre sur mes démêlés.
366 LA BEAUMETXE.
Elle est précédée d'un avertissement et, comme je Tai dit, de Va Lettre sur mes démêlés; elle a pour titre: Mémoire de M. de Voltaire^ apostille par M. de la Beaumelle, et est datée de Berlin le 27 janvier
Voltaire, passant à Cassel, avait appris que Maupertuis y avait séjourné quatre jours sous le nom de Morel, et y avait fait imprimer un libelle de la Beaumelle, sous le titre de Francfort, revu et corrigé par lui-même. (A d'Argental, 4 juin 1753.) Ce libelle était la Lettre sur mes démêlés avec M. de Voltaire, suivie d'un Mémoire de celui-ci apostille. On connaît déjà la Lettre; le Mémoire est un court récit fait par VoU taire de ce qui s'était passé entre la Beaumelle et lui à Berlin, récit dont la Beaumelle contestait la vérité dans des notes ou apostilles aussi injurieuses que violentes.