‹ Les ennemis de VoltaireChapitre 29 sur 30 · MÉMOIRE. APOSTILLE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE. APOSTILLE

« Du jour que j'arrivai à (a) M. de Maupertuis et Potsdam, Maupertuis m'a té- M. de Voltaire furent d'abord moigné la plus mauvaise volou- fort unis ; tout Berlin , tout lé (a). Elle éclata, lorsque je le Polsdam le sait. Voltaire^ écripriai de mettre 31. l'abbé Ray- vait alors M. de Maupertuis à ual de sou (b) Académie. Il me ses amis, est un homme admirefusa avec hauteur et traita rable ; il fait les choses les plus l'abbé Raynal avec mépris (c). charmantes avec autant de fa- Je lui fis (d) ordonner par le ciliié qu'un autre en fait de roi d'envoyer des patenîes à communes. M. de Maupertuis M. l'abbé Raynal; on peut ne traversa point son projet sur croire que Maupertuis ne me l'établissement d'une académie l'a pas pardonné (e). des arts.

(b) Terme de mépris qui ne semble pas fait pour un corps dont le roi de Prusse est le chef, et dont M. de Voltaire est meuibre.

U BEAUMfJXR,' 367

(c) I/abl)('^ Raynal a Irop d'esprit pour donner dans ce piège. M. de Maupertuis m'a dit de lui ce que le public en dit, et le public en a parlé avec estime et avec éloge.

(d) Remarquez qu'ici c'est le roi qui ordonne, et M. de Voltaire qui fait ordonner.

(e) Ce n'est point l'abbé Raynal qui les brouilla; ce fut l'histoire du Juif (1). M. de Maupertuis crut qu'il lui convenait de vivre à une certaine distance d'un homme qui en savait plus qu'un enfant d'Éphraïm, et duquel le ministre de France à Berlin écrivait :

Si Voltaire 'perd son procès, il sera pendu ; s'il gagne, il sera chassé. M. de Maupertuis l'évita : si c'est un crime, tout Berlin est coupable.

» Un homme (f) que je crois (f) Que dirait M. de Voltaire

Genevois (g), ou du moins (h) de quelqu'un qui le désignerait

élevé à Genève , nommé la ainsi : Un homme célèbre par

Beaumelle, ayant été chassé (i) quelques bons vers , et par

du Danem.ark , arrive à Ber- quantité de crimes , également

lin (k) avec la première édition digne de la fleur de lys et du

du Quen dira-t-on, ou de ses laurier, nommé Arouet ? Du

Pensées. Dans ce livre devenu moins il ne l'accuserait pas de

célèbre par l'excès d'insolence calomnie, et j'en accuse M. de

(1) qui en fait le prix, voici ce Voltaire,

qu'on y trouvait : (g) M. de Voltaire me croit

« Le roi de Prusse a comblé Genevois, parce qu'un jour que

))de bienfaits les gens de lettres, je lui disais que j'étais Français^

«par les mêmes principes que il me demanda si je connaissais

»les princes allemands comblent M. de Beauregard, et que la

))de bienfaits un bouffon et un ciNililé voulait que je nemere-

«nain (m). » misse pas le nom de l'homme

qui le premier lui a si bien appris à souffrir avec patience (2).

(1) Voyez Vie de Voltaire, et les pièces justificatives,

(2) Voltaire avait, dit-on, reçu des coups de bâton de ce Beauregard, près du pont de Sèvres.

lA BEAIJMELLE.

)) C'est cet homme proscrit (n) dans tous les pays que Maupertuis recherche, (o) dès qu'il est arrivé, et qu'il va soulever contre moi ; en voici la preuve dans une lettre écrite par la Beaumelle à M. le Pasteur Roques, au pays de Hesse-Homlourg :

(h) Je ne suis ni Genevois, ni élevé à Genève. J'y ai passé quelques mois avec la permission du roi. Du reste, si je n'étais pas né Français, je voudrais être né Suisse, et je trouve trèsbeau le titre que M. Rousseau met à la tête de ses ouvrages.

(i) Voltaire se trompe. Je demandai mon congé et je l'obtins. Je ne demandai point de gratification , et le roi de Danemark m'en accorda une trèsconsidérable. Il ne tint qu'à moi de retourner à Copenhague reprendre mon poste. J'ai des preuves de ces faits. A la vérité, je ne suis plus payé de ma pension ; mais peut-être le serai-je un jour ; du moins elle n'est pas supprimée. Nil desperandum Teucro duce.

(k) Je n'avais, en arrivant h Berhn, qu'un seul exemplaire delà première édition du Quen dira-t-on ; et pendant tout mou séjour, je n'en ai distribué que douze exemplaires, que M. de Voltaire appelait alors douze coups de poignard.

(l) A cela, je n'ai rien à répondre, M. de Voltaire doit se connaître en excès et en insolences.

(m) Il fallait rapporter le passage en entier. Je ne me retrouve point dans cette citation.

( n ) Proscrit ? dans quel pays ? et pourquoi ? Serais-je l'auteur de ce sermon des Cinquante qui ne put devenir public que le prédicateur ne soit mis en pièces par tous les peuples qui vivent sous la loi du Christ, de Moïse et de Mahomet.

(o) M. de Maupertuisne me

lA BKAI MKI.LE.

Fragment de la lettre de la Beaumelle (q).

« Maupei tuis vient chez moi » (r) y ne me trouve pas ; je vais xchez lui. Il me dit qu'un )>jour, au souper des petits «appartements, M. de Voltaire «avait parlé d'une manière vio- » lente contre moi, qu'il avait ))dit au roi que je parlais peu «respectueusement de lui dans «mon livre, que je traitais sa «cour philosophe de nains et «de bouffons, que je le com- » parais aux petits princes alle- «mands, et mille faussetés de «cette sorte (s). M. de Mau- «pertuis me conseilla d'envoyer «ma lettre au roi en droiture, «avec une lettre qu'il vit et )^ corrigea lui-même. »

fil point l'honneur de me rechercher; et quoique M. do Vol taire, dès mon arrivée, me fît la grâce de me persécuter, je ne recherchai point son ennemi.

Je crus que M. de Maupertuis avait des préventions contre moi, et cette idée m'éloigna de lui.

(p) Ce qui me souleva contre M. de Voltaire, ce fut l'impossibilité de le gagner, ses bassesses et ses hauteurs, le peu de cas qu'il faisait de sa parole , la certitude qu'on ne pouvait l'adoucir qu'en entrant dans toutes ses faiblesses, et mon horreur naturelle pour toutes ces faiblesses-là. Mais quel est ce soulèvement ? Est-ce ma critique de son Siècle^. Il lui serait permis de faire des fautes, et il ne serait pas permis de les relever?

(q) Il fallait rapporter cette lettre en entier. Voltaire en a une copie qui lui a été envoyée par mon ordre. La lettre avait éclaircile fait, rempHparle sens vide qui est dans le récit et justifie M. de Maupertuis.

(r) M. de Maupertuis au retour de Potsdam, me rendit la visite que trois semaines auparavant je lui avais faite à Berlin.

Voila tout le mystère. Voltaire veut absolument que M. de Maupertuis soit venu chez moi pour être son délateur. Rien n'est plus faux. M. de Maupertuis ne l'a point fait, et je n'ai ni écrit, ni dit qu'il l'eût fait.

(s) M. de Maupertuis ne me le dit qu'après que M. d'Argci me l'eut dit. J'allai chez M. de Maupertuis pour lui expliquer le passage ; je l'assurai (pie je

lA BFAUMELLÈ.

» L(^ roi de Prusse qui n'a su celte anecdote que depuis quelques jours, doit être convaincu de la méchanceté atroce de Maupertuis, puisque Sa 31ajesté sait très- bien que je n'ai jamais dit à ses soupers (t) ce qu'il m'impute Elle me rend (u) cette justice; et quand je l'aurais dit, ce serait toujours un crime (x) à Maupertuis d'avoir manqué au secret qu'il doit sur tout ce qui s'est dit aux soupers particuliers du roi (y).

n'avais pas voulu l'offenser. Il me répondit que le passage n'avait rien d'injurieux (1), et que le comte Algarotti qui, après souper , était descendu chez Voltaire, le lui avait transcrit, et avait jugé comme lui qu'il y avait eu beaucoup de mauvaise foi dans l'exposé de Voltaire.

(t) Qui l'a donc dit? D'Arget et Voltaire étaient les seuls qui eussent vu mon livre ; cela se dit au souper du roi. M. d' Arget ne soupe point avec le roi ; le marquis d^Argens n'en savait rien ; le baron de Polnitz non plus. Le comte Algarotti vint m'oftVir des regrets d'avoir été trop crédule (2) : d'un autre côté, M. de Voltaire ne cacha pas qu'il était fort choqué de ce passage, me soutint qu'il était contre lui et contre le roi, et fut seul de cet avis. Après cela, que penser de la confiance avec laquelle il prit à témoin du contraire Sa Majesté? Que dire de son acharnement à imputer à M. de Maupertuis un rapport qu'il m'avait fait luimême ?

(u) Qui le lui a dit? Certainement, ce n'est pas sa conscience.

(x) Eh ! ne parlez donc pas de crimes, M. de Voltaire. Ce mot réveille des idées fâcheuses ; et d'ailleurs, quoi de plus ridicule que cette nouvelle loi du secret sur tout ce qui se dit chez un roi.

(y) On voit bien que M. de

(1) Maupertuis donnait là un triste échantillon de son intelligence ou de sa bonne foi.

(2) On a vu que la Beaumelle a^ait été sa dupe.

lA bf.aumeuf;.

» On sait quelle violence inouïe (z) il a exercée depuis contre M. Kœnig, bibliothécaire de madame la princesse d'Orange : on connaît les lettres qu'il a fait imprimer, dans lesquelles il outrage tous les philosophes d'Allemagne, et fait dire à M. Wolf ce qu'il n'a point dit, afin de le décrier (a).

» On n'ignore pas par quelles affreuses manœuvres il est parvenu à m'opprimer (b). J'ai remis à Sa Majesté ma clef de chambellan, mon cordon (c), tout ce qui m'est dû de mes pensions (d). Elle a eu la bonté

Voltaire veut acquérir le droit de médire et de calomnier impunément à des soupers qui ne sont point faits pour cela. Il y a une variante sur ce qui s'est passé à ce souper du roi. Le même jour que M. de Voltaire se plaignit si amèrement à moi du passage, et s'en plaignait seul, il dit à madame la comtesse de *** (1) de qui je le tiens, qu'il avait seul pris mon parti à la table du roi, où l'on me déchirait , et qu'il s'était écrié : Quoi ! faut-il quun étranger ne puisse paraître à Berlin sans être opprimé ?

M. de Voltaire commet donc quelquefois le crime de révéler ce qui se dit aux soupers particuliers du roi, et qui pis est, ce qui ne s'y dit pas.

(z) On sait. Qui le sait?

M. de Voltaire se prend et se donne toujours pour toute l'Europe.

(a) Excellente apologie de VAcakia, ou de tant de procédés qui valurent à M. de Voltaire ces paroles si remarquâtes et si applaudies : Je ne vous chasse points parce que je vous ai appelé ; je ne vous ôte point votre pension, parce je vous Vai donnée ; mais je vous défends de reparaître jamais devant moi.

(b) M. de Maupertuis est président de l'Académie ; M. de Voltaire veut sa place. Kœnig est condamné par l'Académie; Voltaire, sous prétexte de le défendre , écrit une douzaine de libelles contre M. de Mau-

(1) La comtesse de Bentinck,

LA BEAIIMELLE.

de me rendre tout, et a daigné m'inviter à la suivre à Potsdam j'aurais l'honneur de la

ou

suivre (e), si ma santé me le permettait. »

pertuis; voilà toutes les manœuvres de M. de iMaupertuis.

(c) C'était le cordon de l'Ordre du Mérite.

(d) Il est bien étonnant que ce mot de pension lui ait échap pé, à lui qui me faisait un crime de l'avoir mis dans le passage ci- dessus mutilé. Il me disait alors que ce que le roi de Prusse lui donnait alors n'était point pension, que ce n'était qu'un simple dédommagement. Cependant , il avait vendu sa charge de gentilhomme ; il conservait ses appointements d'historiographe : les cinq mille écus du roi de Prusse étaient donc le dédommagement des jetons de l'Académie.

(e) Les lettres de Berlin s'inscrivent unanimement contre ce fait. Au reste, M. de Voltaire pourrait, sans être bien avec le roi, y être aussi bien qu'il y était autrefois. Qu'il me permette de l'exhorter à pleurer ses fautes passées, au lieu d'en faire de nouvelles; qu'il employé à imiter M. de IMaupertuis le temps qu'il passe à le déchirer. Qu'il m'en croye, et il fera bien.

Paris, 3 mars 1753.

Voltaire accusa Maupertuis de s'être fait l'éditeur de ces deux pièces. La Beaumelle le nia, mais faiblement et de manière à persuader que Voltaire avait dit vrai. « M. de Maupertuis, remarque-t-il, ne publie guère les ouvrages des autres (1). » Quel est donc l'éditeur? La Beaumelle répond qu'il ne le con-

(1) Avertissement de la Lettre sur mes démêlés.

LA BEAUiMKLLE. ^T^

naît pas. Ce n'est pas lui, puisqu'il était à la Bastille; ce n'est pas Voltaire apparemment; il nous faut donc en revenir à Maupertuis, et reconnaître l'exactitude du renseignement obtenu par Voltaire à Cassel. Aussi « vous remarquerez, dit Voltaire dans la même lettre à d'Argental, qu'il imprimait cet ouvrage au mois de mai, sous le nom de la Beaumelle, dans le temps (jue ce la Beaumelle était à la Bastille dès le mois d'avril. C'est bien mal calculé pour un géomètre. »

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