P PRÉFACE
pour tout dire en un mot, avec l'opinion publique dont la faveur lui servait d'égide, Voltaire ne laissa pas de se sentir souvent désarmé en face du journalisme. La violence de ses plaintes, ses mensonges, ses ruses, toutes ses démarches enfin pour parvenir à faire cesser les attaques auxquelles il était en butte, et comme il disait, à en obtenir justice, tout cela joint à la complaisance pour lui du lieutenant de police qui voulait bien prendre la peine de discuter avec lui sur la nature du châtiment à infliger à ses censeurs, et qui lui conseillait de s'adoucir et d'être clément, tout cela, dis-je, prouve manifestement que Voltaire ne se faisait aucune idée juste ni de la puissance, ni des devoirs du journalisme, et que les magistrats ne les comprenaient pas plus que lui.
Quant à Desfontaines et à Fréron , il est certain qu'ils furent très-étonnés d'abord d'être si terribles, et qu'avant les mépris et les persécutions de Voltaire, ils pensaient faire la besogne du monde la plus légitime, sinon la plus innocente. C'est lorsqu'ils virent soulevés contre eux le pouvoir et Voltaire, et que, après avoir résisté avec quelque succès aux efforts de cette association faite en vue de les opprimer, ils eurent balancé la victoire, qu'ils mesurèrent toute l'étendue de leur puissance et qu'ils en abusèrent.
Il est sûr que la destinée de la critique , comme cela eut lieu dans la seconde moitié du xv!!!*" siècle, avait suivi la destinée du goût et déchu avec lui. Ce n'est pas qu'elle n'eût encore et à un très-haut degré (les feuilles de Desfontaines et de Fréron en sont
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la preuve) le sentiment du beau ; mais déjà, tout en protestant en général au nom des vrais principes, elle les oubliait elle-même sitôt qu'elle avait intérêt à nuire à quelque auteur, et, par le mauvais ton, la violence et la partialité souvent révoltante de ses censures, elle outrageait continuellement ce goût dont elle prétendait dicter les arrêts. En quoi malheureusement le public semblait conspirer avec elle. Si personne n'était plus méprisé de lui que les Fréron et les Desfontaines, rien ne l'amusait autant que leurs insolences; rien ne le divertissait même comme les représailles ou les châtiments qu'elles leur attiraient. On peut même dire que ses sentiments à cet égard étaient pris en considération par les magistrats chargés de réprimer les délits de la presse, et qu'ils pesaient sur leurs décisions. Par exemple, ce ne fut pas tant à cause de l'influence et des amitiés de Voltaire , qui s'agitaient en faveur de ce dernier et étaient puissantes, que Desfontaines fut forcé de désavouer honteusement ses libelles, ce ne fut pas tant, dis-je, à cause de cela, que parce que le public attendait impatiemment qu'on lui fît voir un journaliste et tout à la fois un prêtre réduit à mentir pour sauver sa liberté, et qu'il eût regardé la suppression de cette contrainte avilissante comme un vol fait à ses plaisirs. Il en était de même à l'égard de Fréron. Non-seulement on se réjouissait qu'il fût de temps en temps mis à l'ombre au For-l'Evêque, mais encore à Paris, à Nantes et partout où on jouait V Écossaise^ le public se donnait rendez-vous au parterre pour battre des mains aux passages où Fréron était diffamé.
Vr PREFACE.
Aussi, la critique modérée et décente était-elle sans crédit. Les chutes successives du Journal des Savants^ au commencement et au milieu du siècle, celle des Observations de l'abbé de La Porte, la suspension momentanée du Mercure , et enfin la mort de plusieurs autres recueils littéraires où, comme dans ceux-là, on observait quelque mesure, attestent qu'il fallait que le journalisme fût inique et brutal, s'il voulait intéresser et prospérer.
Sous ce rapport, le public d'aujourd'hui n'a peutêtre pas changé d'esprit, mais ses sentiments envers le journalisme n'ont pas ce caractère de mépris et de malveillance qu'ils avaient autrefois. Est-ce parce que le public est blasé, et que, en littérature du moins, il sait faire quelque sacrifice à son amour pour le scandale, en faveur de la justice et de l'humanité? Je ne décide pas.
Ceux qui, de nos jours, exercent la profession de journaliste avec conscience et avec talent, sont respectés, sont aimés même et du public et des auteurs ; mais ceux qui n'ont ni l'un ni l'autre et ne savent qu'insulter , on les laisse donner cours à leur humeur malsaine, sans demander aux lois qu'elles les suppriment pour cause de salubrité publique, et même en conjurant leurs rigueurs si elles jugent à propos d'intervenir. Et encore que les premiers se montrent sévères, ils ne laissent pas d'être tenus pour des juges dont les arrêts ont droit à l'obéissance, surtout si ces arrêts sont motivés sur la connaissance de la matière qui en est l'objet, et s'ils sont rendus en termes honnêtes et courtois. L'auteur ayant l'amour-