CHAPITRE PREMIER
Le grand siècle littéraire en France, le xwf siècle, venait d'expirer. Racine, Rossuet et Roileau étaient morts à douze ans de distance (1699 à 1711); Fénelon ne leur avait survécu que de trois ans. Ainsi privé de ses plus illustres maîtres, le goût commença bientôt à déchoir, laissant dans l'âme de la génération littéraire, témoin et agent de sa décadence, le souvenir d'un tyran inflexible plutôt que d'un sage législateur.
Alors on s'afl'ranchit peu à peu de son joug, et d'aristocratique qu'elle était, la république des lettres devint démocratique. Aux grands, aux vrais écrivains, succédèrent les hommes de lettres, lesquels prenant leur impuissance pour l'effet d'un assujétissement trop exclusif aux règles, crurent trouver le génie dans l'indépendance de l'esprit, et, comme aujourd'hui, donnèrent à des fantaisies de l'imagination le nom pompeux de progrès.
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Fontenelle, que Fréron appela plus tard « le cor- « rupteur de tous les genres d'écrire, » auquel il reprocha de n'être « ni un grand homme, ni un gé- » nie, mais un esprit souvent faux et louche » (Ann. littér., 1759; tom I., p. 325), Fontenelle, disonsnous, quoique contemporain des quatre personnages cités plus haut, et Lamotte-Houdard, déployèrent les premiers le drapeau de la révolte. Jean-Baptiste Rousseau, avec plus de retenue et surtout avec plus de talent que le second, ne laissa pas non plus que de s'émanciper à leur exemple. Voltaire enfin, qui les surpassa tous les trois par le goût, ou n'eut pas assez de génie pour réparer le mal fait à cet objet principal de son culte, ou lui porta lui-même de si graves atteintes pour le besoin de sa polémique, qu'il détruisit par ses écarts le bon effet de ses plus énergiques prédications. En un mot, l'art était en décadence; mais la critique allait triompher.
Parmi les gens de lettres qui la cultivèrent avec succès, mais qui l'avilirent jusqu'à en faire l'instrument des plus odieuses calomnies, on remarque surtout Desfontaines, Fréron et La Beaumelle, tous trois ennemis fameux de Voltaire. Mais aucun d'eux, si ce n'est peut-être La Beaumelle, ne fut plus haï de ce grand homme que Desfontaines, parce que cette haine avait pris sa source dans la rancune que laissent au fond d'une âme vindicative l'ingratitude d'un obligé et la trahison d'un ami.
Pierre-François- Guyot Desfontaines naquit à Rouen le 29 juin 1685. Il semble que la Providence, en le faisant naître en Normandie, dans le
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pays de la chicane, et d'un père conseiller au Parlement, l'ait destiné à devenir quelque jour un suppôt de Tliémis, ou, au pis-aller, un membre de la corporation hargneuse des procureurs. Néanmoins, elle permit qu'il embrassât la profession de critique, apparemment parce que cette profession s'éloignait le moins des deux autres, et que le besoin de chamailler trouve aussi bien à se satisfaire au moyen de la plume dans les feuilles d'un journal, qu'au moyen de la parole sous les voûtes d'une chambre de justice.
Desfontaines étudia et professa chez les Jésuites. Au bout de quinze ans, il s'ennuya de cette dépendance, sortit des Jésuites, et, avec la protection du cardinal d'Auvergne, obtint la cure de Thorigny, en Normandie.
A sa sortie des Jésuites, il avait trouvé un protecteur puissant dans ce cardinal d'Auvergne, le même qui lui avait fait obtenir sa cure, qui aimait les gens de lettres et qui le garda quelque temps chez lui. Depuis que l'emploi de bouffon près du prince avait été supprimé, on y avait suppléé par celui d'homme de lettres. Il est vrai que les princes subalternes seuls et quelques grands seigneurs s'étaient, après les rois , arrogé sur l'esprit ce droit de protection directe et humiliante ; mais le préjugé s'en accommodait, et un homme de lettres aimait presque mieux être le commensal d'un grand et en user familièrement avec lui, que d'être le pensionnaire d'un roi et de lui être suspect.
L'obligation de dire la messe et de lire tous les
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jours son bréviaire, parut à Desfontaiiies une nouvelle dépendance aussi lourde que la première. Bientôt son amour pour la liberté et un goût très-vif pour les lettres l'empêchèrent de remplir ses devoirs de pasteur. Alors il se démit de son bénéfice, ne voulant pas en toucher les revenus, sans le desservir.
L'abbé de La Porte (Esprit de Desfontaines, tom. I, préf.) loue fort cette délicatesse qui ne faisait pas moins d'honneur, dit-il, à la religion de l'abbé Desfontaines qu'à son désintéressement. On est de cet avis. On aura dans la suite si peu d'occasion de louer l'abbé Desfontaines, qu'il y aurait mauvaise grâce à ne pas s'associer à l'éloge que lui donne ici son abréviateur et son biographe.
Son début dans la carrière des lettres est modeste. Alors que nul écrivain n'eût osé signaler son existence autrement que par une tragédie et souvent même par un poème épique, lui, par une sage défiance du peu de solidité qui caractérise les débuts ambitieux, même quand ils sont couronnés de succès, écrivait une simple ode Sur le mauvais usage qu'on fait de sa vie.
Elle est dans le tome VI, page 127 des Amusements du cœur et de l'esprit, par Bruys.
Parmi la foule de lieux communs sur la vie qu elle referme et que Jean-Baptiste Rousseau seul a pu élever à la hauteur de pensées neuves et sublimes ; parmi de nombreuses antithèses qui tombent à la fin des strophes et qui donnent à celles-ci un faux air d'épigrammes , on remarque pourtant quelques vers qui valent la peina d'être retenus. Par exemple :
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La vie est la première idole Qui reçoit rencens des mortels :
(iependaiit hélas ! on l'immole Aux pieds de ses propres autels.
L'ambition la sacrifie A la glorieuse manie De s'exposer dans les combats ; Comme si la funeste gloire Que nous assure la victoire Nous dédommageait du trépas.
Souvent, par une erreur fatale, L'homme se plaint de l'intervalle Qui retarde un heureux moment ; Épris d'une indiscrète envie, Il consent ^'abréger sa vie Pour hâter son contentement.
Cela n'annonçait pas sans doute un Pindare; cela ne promettait pas même un La Motte dont notre abbé se montrera bientôt l'impitoyable censeur, faute de pouvoir être son rival : cependant, il y a dans ces vers une certaine mélodie qui ne déplaît point à l'oreille. Les quatre premiers de la première strophe sont une heureuse image. La contradiction qui gouverne les hommes dans l'usage de la vie, c'est-à-dire, la passion qu'ils ont pour la vie, et le peu de soin qu'ils en prennent, y est rendue avec une sobriété qui n'est dépourvue ni de force ni de grandeur.
En voici d'autres où la même idée est reproduite avec une variété d'expressions qui fait qu'on pardonne volontiers au poète de s'être répété :
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Ah ! s'il est vrai que l'homme s'aime, D'où vient que de se voir lui-môme Jamais son cœur ne se repaît ?
Quelle erreur, ou quelle faiblesse !
A le voir s'éviter sans cesse Ne dirait-on pas qu'il se hait?
Mais, n'est-ce pas s'arrêter plus que de raison sur une pièce dont le principal mérite est d'être un coup d'essai?
Rappelons seulement, avant de passer outre, qu'elle eut les honneurs d'une double traduction en hexamètres latins, l'une, dans le goût d'Horace, par M. Morice, élève de rhétorique au collège de Rennes, l'autre, dans le goiU de Juvénal, par M. Fleuriau, élève de la même classe. Ainsi, aux yeux de ces excellents jeunes gens (car ils jugeaient eux-mêmes en ces termes de leur travail) , l'ode de Desfontaines était à la fois une de ces causeries philosophiques familières au poète de Venouse, et une invective dans la manière du poète d'Arpinum ; mais elle n'était pas une ode. On ne pouvait pas en faire une critique plus innocente et plus juste. En effet, l'ode de Desfontaines est une amplification de collège plus ou moins heureusement versifiée, et les deux rhétoriciens, en la rhabillant avec des centons d'Horace et de Juvénal, n'ont fait que restituer à ceux-ci les pensées que Desfontaines leur avait dérobées.
Desfontaines mit aussi en vers quelques psaumes. S'il le fit dans le dessein pieux de mortifier ses lecteurs, il y a parfaitement réussi. Après la lecture de
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ses psaumes, il n'est pas de péché qu'on ne racheté, à coniuicncer par celui d'impatience.
Il vit enfin qu'il n'était pas né pour la poésie et prit un ferme propos d'y renoncer à jamais. Toutefois, si l'on en croit Voltaire, il ne put se défendre, dans le temps delà plus haute faveur du cardinal de Fleury, de faire contre ce prélat l'épigramme suivante :
Du passe conservant un léger souvenir, Ébloui du présent, sans prévoir l'avenir ; Dans l'art de gouverner décrépit et novice, Punissant la vertu, récompensant le vice, Fourbe dans le petit et dupe dans le grand ; Malgré son air altier accablé de son rang ; On connaît à ces traits, même sans qu'on le nomme. Le maître de la France et le valet de Rome.
Voltaire (À Thiriot, 23 avril 1739) ne trouvait de bon dans cette épigramme que ce vers :
Fourbe dans le petit et dupe dans le grand.
ajoutant qu on lui faisait le cruel honneur de le lui imputer. On ne lui rendait pas complètement justice, car l'épigramme tout entière est de sa façon. J'en donnerai deux raisons : la première est que l'imputation de Voltaire n'est fondée sur aucune preuve, si ce n'est que, selon lui, Desfontaines faisait des vers incognito; la seconde est que l'épigramme est tellement dans l'esprit de Voltaire, on y trouve si bien son style, son goût pour l'antithèse et jusqu'à son mépris pour la cour de Rome, qu'il n'est pas douteux qu'elle ne soit de lui. La profession de Des-
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fontaines surtout le mettait à l'abri de ce dernier soupçon, outre que, en sa qualité d'ex-jésuite, il était trop respectueux envers le Saint-Siège et trop partisan de la soumission absolue envers le pape, pour railler un cardinal de l'avoir poussée si loin.
Ainsi pensèrent d'ailleurs les contemporains de Voltaire.
Après la publication de ses psaumes, Desfontaines vit qu'il s'était trompé de genre et qu'il ne rimerait que malgré Minerve. Il brisa sa lyre ; mais la rancune lui resta au cœur.
Il ne pardonna guère à la poésie française le tort qu'elle lui avait fait, et il s'en vengea plus tard en la calomniant.
Il y a dans ses Observations sur les écrits modernes plusieurs passages où l'on trouve les traces de sa rancune. On me permettra d'en offrir ici des échantillons :
« Auprès des vers latins, dit-il, les vers français ne sont à mon gré, oserai-je le dire, que des colilicliets barbares. Nos ennuyeuses rimes ont cependant presque étouffé parmi nous le goût de la poésie latine, si flatteuse pour l'oreille, par sa mesure et par sa cadence, et si agréable à l'imagination, en peignant les objets bien autrement que ne peut faire notre langue vulgaire. Non que la versification française n'ait ses grâces et ses charmes; mais il faut avouer qu'elle n'approche pas de la versification des anciens Romains, non plus que de celle des Grecs qui lui a servi de modèle. Les agréments de la nôtre sentent toujours leur origine, c'est-à-dire, la barbarie
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et rignorancc. » (Observations sur les écrits modernes, tom. V, pag. 195.)
« Bien des personnes sont médiocrement touchées du talent de la poésie. J'avoue que si Ton consulte une austère philosophie, il est assez difficile de justifier cette gène que Ton se donne, pour exprimer ses pensées avec une certaine cadence, et pour les renfermer dans un certain nombre de syllabes. La parole étant uniquement destinée à faire passer les pensées de notre esprit dans celui des autres, il semble contraire à la raison, de se rendre l'usage de ce moyen si difficile et si incommode.» (Ibid., tom. XIX, pag. 121.)
Et enfin :
« Les vers sont indifférents pour la poésie. Plusieurs odes de Pindare ne sont point en vers, et toute la poésie hébraïque qui tire sa force de sa liberté, n'est assujétie à aucune mesure. La langue française, comme celle des hébreux, est expressive, très-touchante, en pure prose. Notre idiome ainsi que notre génie, respire naturellement l'heureuse liberté. La mesure et la rime sont un esclavage. Notre Parnasse moderne est donc une galère, et nos rimeurs des forçats. » (Jugements sur les écrits nouveaux, tom. I, pag. 18).
Ne croirait-on pas entendre les récriminations d'un amant chassé par sa maîtresse, pour n'avoir pas eu le talent d'entretenir chez elle la haute opinion qu'elle s'était faite de son mérite? Que signifie ce jargon, sinon que Desfontaines ayant été mauvais poète, ça
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été la faute de la poésie et non la sienne ? Je veux bien que les vers soient indifférents en poésie : mais où Desfontaines qui ne savait pas le grec, a-t-il vu que Pindare avait fait des odes en prose? Son antipathie pour La Motte qui voulait qu'on en fît de pareilles, et dont il s'est si bien moqué, lui troubla-t-elle la cervelle, au point qu'il ne songeât pas à se renseigner à cet égard ? Le Parnasse français est une galère : parbleu ! qui en doute? Ce n'est pas Boileau qui passait une journée à marteler cinq ou six des meilleurs vers qu'il ait jamais faits : ce n'est pas non plus Racine qui écrivait Atlialie, comme pour prouver qu'on pouvait intéresser, passionner le spectateur par la seule magnificence de la poésie, à défaut presque de toute intrigue dramatique.
Fréron qui fut l'élève de Desfontaines, ne s'exprima jamais ainsi sur la poésie, quoiqu'il en eût également fait de mauvaise. Aussi Voltaire l'estimat-il toujours, littérairement parlant, plus que Desfontaines; il lui en donna des témoignages forcés sans doute, mais à cause de cela même d'autant plus flatteurs, et c'est ce qu'il refusa à Desfontaines.
Notre abbé revint enfin à sa nature normande, et arbora l'étendard de la chicane, sous le titre de critique.
Il finissait donc par où d'ordinaire commencent tant d'écrivains qui s'asseyent résolument sur le siège de juge, avant d'avoir donné aucun gage de leur mérite comme justiciables; mais du moins s'il manqua d'équité, on ne peut pas dire qu'il manqua de science. A part ses mauvaises mœurs, sa mau-
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vaise fol et sa méchanceté, il montra dans sa nouvelle profession une intelligence, un savoir , un esprit, un goût, que pas un de ceux qui l'avaient précédé dans la carrière ou qui lui avaient fait concurrence, n'égala jamais.