‹ Les ennemis de VoltaireChapitre 7 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le premier ouvrage qui le tenta, est la Religion prouvée par les faits, par l'abbé Houteville. Desfontaines l'examina et publia à ce sujet des remarques historiques, philosophiques et théologiques, en vingt Lettres, qui peuvent être très-savantes, mais qui ont aussi une propriété soporifique très-fortement accusée. Elles n'en firent pas moins beaucoup de bruit. Les hommes compétents qu'elles intéressèrent ne manquèrent pas de les attribuer au père Hognan, jésuite, soit pour ne pas dépouiller la Société de l'honneur d'avoir écrit un livre ennuyeux, soit par jalousie contre Desfontaines; car le mérite de notre abbé commençait déjà d'offusquer les yeux. Néanmoins on reconnut qu'il avait eu part à ces Lettres^ en ce sens qu'il avait, en effet, critiqué le style de l'ouvrage, mais qu'il avait laissé au père Hognan le soin de juger le fond. Ainsi Desfontaines fut libre de croire que son collaborateur seul était responsable de l'ennui du public, et que le peu d'intérêt qu'on trouvait à la lecture de ces Lettres revenait de droit aux observations du grammairien.

Mais, à vrai dire, on ne rencontre le critique, si-

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non supérieur, du moins vif, enjoué et sarcastique que clans les Paradoxes littéraires, écrits à Toecasion delà tragédie dilues de Castro, d'Houdard de La Motte. Il les publia en 1723.

Il en expose ainsi le but dans une espèce d'avantpropos :

« Tout le monde sait que le Paradoxe est une proposition extraordinaire et contraire au sentiment commun des hommes, à laquelle on prête certaines couleurs qui la rendent vraisemblable. Le faux comme le vrai est du ressort du paradoxe, mais plus souvent le faux. Quand on dit à un homme qu'il avance un paradoxe, c'est comme si on lui disait que son sentiment, étant opposé à l'opinion commune, est en même temps opposé à la vérité.

» J'ai donc eu raison d'appeler Paradoxes les choses que je vais dire, puisqu'elles sont non-seulement très-peu conformes à l'opinion du public, mais que je les juge moi-même très-fausses. Que si pourtant quelqu'un par hasard les trouve vraies, je déclare que c'est contre mon intention que cet accident arrivera. La méprise sera sur le compte du lecteur et non sur le mien. Je ne prétends point que les réflexions suivantes soient trouvées vraies, mais seulement un peu vraisemblables. Il y a une espèce de plaisir à masquer l'erreur et à imiter le vrai. Çà été mon seul but. Les quatre Paradoxes littéraires que je vais avancer, regardent la tragédie à' Inès de Castro, estimée avec raison, et que je serais au désespoir d'avilir, n'étant point du tout satirique. »

Pour l'intelligence de ceci et surtout pour bien

sentir Tironie qui perce au travers de ce dernier paragraphe, il faut dire que, tout en protestant pour la personne de La Motte d'un respect qu'il n'observe pas toujours, Desfontaines s'était posé en critique à outrance des ouvrages de ce poète. Il suppose donc que si certaines gens non moins hostiles à La Motte que lui-même, trouvent vraies les choses qu'il va dire sur La Motte, ce n'est pas une raison pour qu'elles le soient en effet, puisque l'opinion publique, en se déclarant contre elles, leur imprime ce caractère poradoxal qui est le contre-pied du consentement général ; que si cependant elles paraissaient vraisemblables, il aura lieu d'être satisfait, n'ayant pas eu d'autre but que d'arriver à cette simple imitation du vrai, qui amuse sans avilir la personne, objet de cet amusement.

Il reconnaît donc volontiers que le public n'a pas tort dans son engouement pour La Motte ; cependant, quel mal y aurait-il si on était d'un autre avis? Ne peut-on se donner un moment le plaisir de la contradiction? Et, puisqu'on est convenu de ne se livrer qu'à un jeu d'esprit, le peut-on faire avec succès, si l'on marche à la suite des opinions reçues, et si, ne pouvant être spirituel, on n'est pas au moins singulier?

Desfontaines soutient parfaitement cette raillerie jusqu'à la fin ; et chose merveilleuse, il convainquit le public dont il refroidit la passion pour Inès de Castro, sans cesser de se moquer de lui.

Mais la limite qui sépare la critique même bien intentionnée de la satire est si étroite, qu'en dépit

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(le ses protestations de n'être point satirique, Besfontaines l'eut bientôt franchie. Plus d'une fois, son antipathie pour La Motte l'emporte au-delà des convenances et de l'équité. Non content de rire, comme tout le monde en riait, de la vanité naïve et imperturbable du vieillard, de ses svstèmes bizarres touchant les tragédies, les odes et les poèmes épiques en prose, toutes choses qui fournissaient une ample matière à la critique, il n'admet pas par exemple avec La Motte qu'une femme, aimant un homme sans qu'elle en soit aimée, puisse ne pas se venger si l'objet de son amour la reçoit avec froideur, qu'elle favorise l'union de cet homme avec une rivale dont elle sait qu'il est épris, et s'immole elle-même pour n'être pas un obstacle à leur bonheur. Il trouve cette situation contraire aux mœurs et à la nature, donnant ainsi à entendre que, pour un prêtre, il pense des femmes comme le ferait un Lovelace, et montrant de plus qu'il ignore que si la nature n'est pas corrigée par la raison, il faut désespérer de la vertu.

Il est choqué qu'un roi, irrité contre un fils qui s'est marié clandestinement et qui se révolte même pour maintenir intacts l'honneur et les droits de sa femme, laisse tomber sa colère, à l'aspect imprévu des enfants de ce fils; il estime que le sang dans le roi a parlé trop vite, que ce roi ne marchande pas assez sa pitié, qu'il ne tient pas assez rancune à un fils à la valeur duquel il est pourtant redevable de la conservation de sa couronne, et qu'il doit apparemment le poursuivre de sa haine, jusqu'à la troisième génération.

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Il insiste d'autant plus sur ce point qu'à la première représentation d'Inès, le parterre avait semblé partager son sentiment. A l'arrivée des enfants sur la scène, on n'avait su d'abord que penser de ce coup de théâtre jusqu'alors inusité ; on hésita un moment; enfin, on prit le parti d'en rire.

Mademoiselle Duclos, qui jouait Inès, s'interrompit alors, et dit avec une sorte d'indignation :

« Ris donc, sot parterre, à l'endroit le plus beau. »

Et elle continua son rôle. Les enfants furent applaudis, et la pièce eut plus de quatre-vingts représentations.

Mademoiselle Duclos ne s'était point trompée. La scène des enfants est la plus pathétique et ajoutons la plus conforme à la nature. Le parterre n'en rit pas d'abord; il rit d'avoir hésité, parce qu'il en fut honteux, et parce qu'on est toujours plus enclin à tourner une faute en plaisanterie qu'à l'avouer spontanément, ingénument. Mais dès qu'on lui eut fait voir qu'il s'abusait, il fit amende honorable et vengea sur soi-même le poète qu'il avait méconnu.

Il n'en fut pas de même de Desfontaines ; il persista dans son opinion.

« Il est vrai, dit-il (1"" Paradoxe], que plusieurs ont ri à la vue de trois petits enfants conduits par la gouvernante qui leur fait faire serviteur âu roi. On ne saurait dire que ce spectacle soit ridicule, et cependant il a fait rire. Pourquoi cela? C'est que l'enfance paraît dégrader la scène, où l'on est accoutumé de voir des hommes faits et raisonnables, et rien de puéril. Si l'on faisait monter dans la chaire d'une

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église un enfant de sept ans pour y débiter un sermon appiûs par cœur et prononcé avec une certaine onction enfantine, j'en serais peut-être touché; mais peut-être aussi serais-je tenté de rire. Les enfants d'Inès offrent à l'esprit et au cœur un certain traii,ique, mais leur petite figure sur la scène n'offre aux yeux qu'un comique méprisable. Le doute seul où le parterre a été, selon M. de La Motte (Préface d'Inès], s'il devait rire ou pleurer, est une satire échappée à cet auteur contre lui-même. »

Tant d'auteurs, depuis La Motte, ont reproduit cette situation sur la scène et avec succès, qu'il est fâcheux pour Desfontaines de n'en avoir pas saisi le mérite, comme de n'avoir pas prévu l'excellent parti qu'on en tirerait dans la suite. Quant à cet enfant qui débiterait un sermon en chaire, on cherche vainement ce qu'il a de commun avec ceux qui viennent représenter sur la scène des personnages muets; la comparaison est donc fausse et par conséquent absurde.

Il résulte de là que Desfontaines était dépourvu de sensibilité. Tout son esprit ne suffit pas pour racheter ce défaut, que peut-être même son esprit lui eût donné, s'il ne l'eût pas eu naturellement.

Il est plus heureux quand il dénonce les fautes de goût de La Motte; mais entraîné par sa verve railleuse, il tombe lui-même dans les mêmes fautes, et ses traits d'esprit ne sont plus que des lazzis de Turiupin.

Quelque docte d'ailleurs que soit sa critique d'Inès de Castro, on donnerait les quatre-vingt-dix ou

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cents pages dont elle se compose pour les quelques vers suivants, parce qu'ils sont plus vite lus, et qu'ils touchent bien plus juste les défauts de cette tragédie, tout en les exagérant :

Combien dans ceUe Inès que l'on admire tant Trouvez-vous d'acteurs inutiles ?

— J'en trouve dix. — Quoi ! dix ? c'en est trop. — Tout autant.

— Je hais les spectateurs qui sont si difficiles.

— De quel usage est don Fernand ?

— A vous dire le vrai, ce muet confident

Pourrait rester dans la coulisse.

— Que sert l'ambassadeur? — Sans lui faire injustice, On pourrait se passer de son froid compliment.

— En voilà déjà deux : passons donc plus avant. A-t-on plus de besoin de Rodrigue et d'IIenrique?

— L'un est un faux amant , l'autre un faux politique.

— Et les deux grands de Portugal ?

• — Ce sont les deux acteurs qui parlent le moins mal. (Ces deux

personnages sont muets.)

— Parlons des deux enfants et de la gouvernante ; Qu'en direz-vous ? — La scène est fort intéressante ; Mais on pourrait aussi les retrancher tous trois.

— Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.

— Ce dixième à trouver sera plus difficile.

— Et Constance à la pièce est-elle plus utile?

— On sait fort peu ce qu'elle y fait ;

Mais tout ce qu'elle dit, c'est le beau. — C'est le laid.

Fût-on cent fois plus idolâtre

Des ornements ambitieux, Tout auteur qui s'en sert pour fasciner les yeux ,

N'entendit jamais le théâtre ; Et c'est bien insulter au goût des spectateurs ,

Que leur offrir quatorze acteurs Que Corneille et Racine auraient réduits en quatre.

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La critique d'Inès par Voltaire est la plus courte et n'est pas la moins spirituelle I La Motte lui ayant dit à propos de Œdipe : « c'est le plus beau sujet du monde; il faut que je le mette en prose; » Voltaire lui répondit : « faites cela et je mettrai votre Inès en vers. »

Se trouvant un jour au café Procope, dans une réunion de jeunes étourdis qui ne le connaissaient pas et qui déchiraient sa tragédie, La Motte eut la p^-* tience de les écouter pendant une demi-heure et de garder l'incognito. Il se leva enfin, et s'adressant à un ami qui était devant lui : « Allons donc, monsieur, lui dit-il, nous ennuyer à la soixante-douzième représentation de cette mauvaise pièce. »

Mais revenons à Desfontaines. Tout ce qu'on pourrait dire de ses critiques et de toutes les autres, au sujet d'Inès de Castro, ne vaut pas sans doute ou du moins n'est pas autant l'expression de la vérité, que ce qu'il en dit lui-même plus tard dans son Nouvelliste du Parnasse, Tom. I, page 224. Et, chose singulière, dans l'espèce de condamnation qu'il prononce contre elles, il enveloppe les Paradoxes !

« Il est certain, dit-il, que ceux qui ont écrit contre M. de La Motte, ont quelquefois manqué d'attention, de modération, et peut-être de bonne foi dans leur critique. Ce reproche peut tomber principalement sur l'auteur des Paradoxes littéraires, petit ouvrage à qui l'on a fait plus d'honneur qu'il ne mérite, et sur celui de \ Apologie de M. de La Motte, ouvrage trop ironique et trop long. »

On se demande d'où provenait ce revirement d'o^

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pinion, d'ailleurs Irès-honorable, de la part de Desfontaines. Était-ce caprice ou repentir? Mais La Motte venait de mourir lorsque Desfontaines écrivait ces lignes; d'où on peut inférer que le sentiment des injustices du critique se réveilla quand l'objet en eut disparu, et que la haine ou l'amour-propre abdiqua en présence d'un tombeau.

Content de la faveur qu'avaient obtenue les Paradoxes, Desfontaines consacra quelques jours à la paresse. Seulement, pour occuper ses loisirs, il se fit éditeur, et jeta les yeux sur l'œuvre la plus considérable de cette époque, sur celle du moins qui excitait le plus vif et le plus général, en un mot sur le poème de la Ligne, par M. de Voltaire. On sait que la Jïenriade parut pour la première fois sous ce titre.

Le procédé de Desfontaines était un genre de piraterie littéraire alors fort commun. Ceux qui en étaient victimes le toléraient, parce que la passion de la célébrité trouve son compte à tout ce qui contribue à agrandir celle-ci et à la propager, et que le vieil adage on ne prend qu'aux riches, quoiqu'il se vérifiât à leurs dépens, ne laissait pas de les confirmer dans la haute opinion qu'ils avaient d'euxmêmes.

De plus, les livres ainsi publiés étant, pour la plupart, de nature suspecte, les auteurs étaient bien aises, en cas d'accident, d'être en mesure de décliner toute espèce de responsabilité dans l'impression de ces livres, outre qu'ils pouvaient accuser les éditeurs de les avoir falsifiés : ce en quoi ils ne mentaient pas toujours.

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Témoin Desfbntaincs, qui intercala dans le VP chant de la Ligue les deux vers suivants :

Eu dépit des Pradons, des Perraults, des II..., On verra le bon goût fleurir de toutes parts.

La rime indique assez que le mot laissé en blanc s'applique à Houdard de La Motte.

Ainsi Desfontaines trouvait commode de donner encore quelque petite satisfaction à sa vieille haine contre La Motte, en en mettant l'expression dans la bouche de Voltaire.

Je vous laisse à penser comment Voltaire apprécia le procédé.

Le Journal des Savants venait de mourir encore une fois. L'histoire des différentes vies et morts de ce premier recueil périodique de critique littéraire en France est assez curieuse pour qu'on s'y arrête un moment.

Le Journal des Savants fut fondé en 1672, par M. de Sallo, conseiller au Parlement de Paris.

Au lieu de se borner à de simples extraits des ouvrages, les rédacteurs de ce journal crurent qu'il fallait prendre plus au sérieux les devoirs de critique, lesquels, pensaient-ils, ne leur commandaient pas de louer exclusivement les auteurs, quelque mince que fût leur mérite. Mais tous les auteurs, bons et mauvais, également irrités contre leurs juges, se liguèrent pour demander la suppression de ce journal, qui mourut, pour ainsi dire, le lendemain du jour où il était né. L'abbé Gallois entreprit de le faire revivre;

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niais oubliant trop tôt la leçon qu'avaient reçue ses devanciers, il s'émancipa, trouva bientôt sur son chemin les mêmes ennemis, et vit son journal périr de leurs mains, d'autant plus coupable qu'il était récidiviste.

Il en fut de même des tentatives du docte président Cousin.

C'était le second magistrat qui succombait à cette tâche, et puisque le caractère respectable de ces personnages n'était pas une garantie suffisante contre la haine des écrivains, il n'était pas à espérer que d'autres rédacteurs s'offrissent pour remplacer les premiers et que le journal pût se relever de longtemps.

Aussi, le crut-on supprimé pour toujours. La Hollande eut pour le coup le monopole de la critique des ouvrages français.

Mais on eut bientôt honte de recevoir de l'étranger des jugements littéraires que tant de gens en France étaient en état de porter, et la vanité nationale, rappelant le courage au cœur des critiques français, fit encore une fois renaître de ses cendres le Journal des Savants,

Un illustre abbé, M. Bignon, conseiller au Parle^ ment de Paris, fut chargé de pourvoir aux premiers besoins du nouveau-né.

Il fit choix de quelques écrivains qui devaient traiter chacun les matières qui convenaient le plus à son talent et à son genre d'étude.

Les plus connus étaient M. Andry, médecin de la Faculté de Paris, et l'abbé Raguet.

Rien de plus opposé que ces deux caractères.

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L'un, Aiulry, examinait principalement les ouvrages qui regardaient sa profession. Imbu du préjugé qui mettait au-dessous des médecins les suppôts de la confrérie de Saint-Come, c'est-à-dire, les chirurgiens, et les ravalait au rang de garçons servants des Purgon et des Diafoirus, il dénigrait impitoyablement tout ouvrage qui sortait de leurs mains, frondait leurs velléités d'indépendance, et tendait sans cesse à les ramener sous le joug des médecins. Aigre d'ailleurs, pei'sonnel, entêté, satirique, sans finesse et sans grâce, il était pourtant distingué dans sa profession ; mais infiniment moins savant, moins spirituel que Gui-Patin, il était aussi intolérant. Il n'épargnait pas non plus ses confrères quand l'occasion s'en présentait. Ce tyran de la Faculté était l'ami de Voltaire.

L'autre, l'abbé Raguet, était l'homme du monde le plus doux et le plus traitable. Il voyait tout en beau. L'optimisme était son dieu. Ayant deux ou trois places et à peu près autant de bénéfices, plus heureux que le docteur Pangloss, mais aussi philosophe que lui, il en avait adopté la maxime : que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et de plus, il pensait que chacun a le droit de ne pas être troublé dans la jouissance des biens que lui a départis la Providence. C'est pourquoi il était attentif à chatouiller agréablement la fibre sensible des gens de lettres et à ne mortifier personne.

Le premier était un brutal qui ne se mettait guère en peine de se faire des ennemis, et il y réussissait à son gré; le second était un doucereux qui, ayant un

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but contraire, y réussissait avec un égal succès.

L'un, bourdon disgracieux, l'autre, sonnette au timbre argenté, et tous deux alternant leurs sons a des intervalles réglés, produisirent dans le Journal des Savants une sorte de duotonie, s'il est permis de parler ainsi, qui mit en fuite les abonnés.

Le pauvre journal allait mourir encore. On pensa que son malaise venait apparemment de ce qu'il n'avait qu'un médecin ; on lui en donna trois! Ce qu'il advint, on le devine assez. Le mal empira. O^elques chirurgiens, par des brochures où les insolentes doctrines d'Àndry et consorts étaient discutées, ne laissèrent pas au moribond un moment de répit. De son côté le trio médical continua d'y dérouler le tableau lugubre de toutes les infirmités humaines, et la peste de Marseille qui arriva en 1720, ayant donné lieu à l'examen d'une quantité considérable de brochures qui parurent à cette occation, il n'y eut plus moyen, dit l'abbé de La Porte, de soutenir la lecture du journal. Les libraires ne voulurent plus l'imprimer, et il dut périr encore au commencement de l'année 1723.

Les railleurs dirent à ce sujet que le Journal des Savants^ étant en proie aux médecins, ne pouvait pas vivre longtemps et qu'il était enfm mort de la peste.

Dans ces circonstances, l'abbé Desfontaines fut appelé à le restaurer. Il se prêta sans peine à une entreprise si conforme à son goût, et le Journal des Savants v^^dMvX 2i\x mois de janvier 1724, après une interruption de sept mois.

Dans un avertissement, les éditeurs, sans doute

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par l'organe de Desfoiitaines, annoncent quelques changements dans l'exécution matérielle du journal. Ils y posent ensuite le plan de leur critique. Un danseur sur la corde raide ne manie pas mieux le balancier.

Il peut être intéressant de mettre en regard des prospectus d'aujourd'hui ce prospectus d'autrefois.

« Nous nous éloignerons également, disent les nouveaux éditeurs, de la basse flatterie et de la censure amère. Nous voudrions pouvoir toujours louer, mais l'équité s'y oppose. Le bon goût et le progrès des leltres sont intéressés au discernement des ouvrages. Ainsi, nous louerons et nous censurerons aussi quelquefois. Mais quand nous pourrons donner des éloges, on s'apercevra du moins que nous ne prétendrons pas rendre des arrêts. A proprement parler, nous ne jugerons point; nous ne voulons être que les échos des savants, et dresser tout au plus le dispositif du jugement qu'ils auront rendu avant nous. Nous supplions donc tous les auteurs présents et à venir, de ne nous pas savoir mauvais gré, lorsque nos extraits ne leur paraîtront pas assez favorables, et être persuadés que ce sera toujours sans partialité que nous parlerons de leurs écrits. Lorsque nous en aurons fait remarquer les défauts , nous nous offrons d'insérer dans le journal leur apologie, pourvu qu'elle soit assaisonnée de politesse et fondée en raison. Ils nous rendront alors généreusement le bien pour le mal, en fournissant à notre ouvrage le mérite des disputes littéraires et les ornements d'une docte po-

ZO LABBE DËSFONTAINES.

lémique. » (Journal des Savants, avertissement de l'année 1724).

Du reste, pas un mot de récrimination ou d'éloge adressé aux rédacteurs précédents qui avaient laissé périr le journal. Quelques mots pourtant sur ce sujet n'eussent pas été superflus.

On eût pu rassurer par là, et faire revenir le public, en déclarant au moins en quoi ils avaient failli et comment on éviterait leurs sottises. Ceci entrait même dans les nécessités de l'annonce. Mais Desfontaines et ses collaborateurs s'en abstinrent et ^ardèrent un respectueux silence sur ceux dont ils recueillaient la succession :

Eh ! peut-on hériter de ceux qu'on assassine?

Desfontaines goûta bientôt tous les avantages qui résultent d'une certaine réputation littéraire pour le bien-être et pour la vanité. Son nom seul suffit pour remettre à flot le journal et lui attirer de nouveau les suffrages des savants de l'Europe.

Pour la France, elle eut lieu de se féliciter d'être rentrée en possession d'un de ses plus anciens et plus honorables privilèges, celui d'influer sur les jugements littéraires et scientiflques dans le monde entier par Tautorité de ses journalistes.

C'était en France, c'était à Paris qu'était né le premier journal, et ce premier journal avait dans la suite servi de modèle à tous les journaux et même à tous les Mémoires des Académies de l'Europe. Ce journal qui n'était autre que celui des Savants était

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donc le père de toute cette lignée qui florissait à Amsterdam, à La Haye, à Londres, à Oxford, à Berlin, à Genève et, je pense, jusqu'à Saint-Péterbourg. On n'aurait su du moins lui contester le droit d'aînesse : et peut-être même eut-il encore la supériorité du mérite qui n'est pas toujours le partage des aînés.

Desfontaines avait à peine pris racine dans la nouvelle entreprise, qu'une fâcheuse aventure vint compromettre à la fois la réputation, la liberté du journaliste et l'existence du journal lui-n)ême.

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