CHAPITRE m
Une grossière illusion des sens, une erreur impardonnable dans le choix de la personne qui en fut l'objet, un peu trop de laisser-aller dans la manière dont il céda aux besoins de son tempérament, pensèrent le mener à la Grève et l'y faire brûler pour venger les mœurs outragées.
Ayant corrompu un ramoneur que, à cause de son fer et de son bandeau, dit Voltaire, il avait pris pour un amour, il fut saisi, dit-on, flagrante delicto, et conduit à Bicêtre.
On commençait à instruire son procès. Il y allait pour lui des fagots, parce que le délit dont on l'accusait était devenu si commun, qu'on disait que Paris avait besoin d'un exemple. L'active intervention de Voltaire le sauva.
Il y avait quinze jours seulement qu'ils se connaissaient; mais comme c'était par Thiriot que la connaissance s'était faite. Voltaire pensa qu'il était de son devoir de servir l'abbé comme s'il eût été son meilleur ami.
Quoique malade, et ainsi qu'il le dit quelque part, moribond, il se fit transporter à Fontainebleau où
L^ABBÉ DESFONTAINKS. 29
était la cour, se jeta aux pieds de M. de Fréjus, sollicita madame de Prie, alors toute puissante, et obtint la liberté du prisonnier, à condition qu'il ne se montrerait pas dans Paris.
Dans le temps de cette négociation, il en écrivait les détails et les progrès à madame de Dernières, son amie, et parente de Desfontaines, dans des lettres où il appelait celui-ci leur pauvre ami; il prenait la peine d'informer l'abbé des mêmes choses et de la même manière. En un mot, il montra dans cette affaire un zèle ardent qu'il ne ménageait pas chaque fois qu'il s'agissait d'obliger un ami.
Au bout de quelques jours. Desfontaines sortit de Bicétre.
« Je n'oublierai jamais, monsieur, écrit-il alors à Voltaire, les obligations infinies que je vous ai; votre bon cœur est encore bien au-dessus de votre esprit, et vous êtes l'ami le plus essentiel qui ait jamais été. Le zèle avec lequel vous m'avez servi me fait, en quelque sorte, plus d'honneur que la malice et la noirceur de mes ennemis ne m'a causé d'affront par l'indigne traitement qu'on me fait souffrir. Il faut se retirer pendant quelque temps. Fallax infamîa terret.
« J'ai une lettre de cachet qui m'exile de trente lieues de Paris. C'est avec plaisir que je vais chercher la solitude ; mais je suis bien fâché que cette retraite me soit ordonnée. C'est un reste de triomphe pour les malheureux auteurs de ma disgrâce. Je consens d'aller en province, et j'y vais très-volontiers. Mais
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tâchez, monsieur, de faire en sorte que l'ordre du roi soit levé par une nouvelle lettre de cachet, en cette forme :
« Le roi , informé de la fausseté de l'accusation » intentée contre le sieur abbé Desfontaines, consent » qu'il demeure à Paris. »
» Si vous obtenez cet ordre de monsieur de Maurepas, c'est un coup essentiel. Au surplus, je promets, parole d' honneur, à monsieur de Maurepas, de m'en aller incessamment, et de ne point revenir à Paris qu'après lui en avoir demandé la permission secrètement.
» Voilà, mon cher ami, ce que je vous prie à présent d'obtenir pour moi. Je vous aurai encore une obligation infinie de ce nouveau service. C'est, à mon gré, ce qu'on peut faire de plus simple pour réparer le scandale et l'injustice, en attendant que je puisse faire mieux et que j'aie les lumières nécessaires pour découvrir les ressorts cachés de l'horrible intri2;ue de mes ennemis.
» Malgré la noirceur de l'accusation et le penchant du public à croire tous les accusés coupables, j'ai la satisfaction de voir les personnes , même indifférentes, prendre mon parti. Les Nadal, les Danchet, les Dépens, les Fréret, sont les seuls, dit-on, qui traitent ma personne comme, toute ma vie, je traiterai leurs infâmes outrages et leur indigne caractère.
» Adieu, mon cher ami, je me recommande à vous. »
(Vie de Voltaire, aux pièces justificatives.^
l'abbé desfontaines. 31
Conformément à la prière de Desfontaines, Voltaire se remit en campagne et demanda l'annulation de l'ordre d'exil.
Comme l'affaire traînait en longueur, il engagea Desfontaines à se retirer chez madame de Bernières, à la campagne, et il continua ses démarches.
Au mois de novembre, il n'avait point encore réussi, et il en faisait part en ces termes à Desfontaines :
« J'ai bien parlé de vous à M. de Fréjus; mais je sais par mon expérience que les premières impressions sont difficiles à effacer. . . Je ne sais aucune nouvelle de l'abbé Bignon. Je serais bien fâché de sa maladie, s'il vous avait fait du bien. . . Je ne puis m'accoutumer à voir l'abbé Raguet (collaborateur du Journal des Savants] dans l'opulence et dans la faveur, tandis que vous êtes négligé. Cependant, n'aimez-vous pas encore mieux être l'abbé Desfontaines que l'abbé Raguet?»
(A madame de Bernières, 13 novembre 1723.)
Croirait-on, après des preuves si manifestes, si honorables et si affectueuses des bons sentiments et de l'obligeance de Voltaire, après des protestations de reconnaissance si peu équivoques de la part de Desfontaines, que celui-ci achevait, dans le même temps et presque sous les yeux de madame de Bernières et de Thiriot, un libelle qu'il avait commencé à Bicêtre contre son bienfaiteur, et qu'il osa montrer
32 l'abbé desfontàtnes.
ce libelle à Thiriot, pour s'assurer apparemment si Thiriot trouverait ce tour aussi plaisant qu'il le trouvait lui-même.
Trois lettres de Thiriot écrites à Voltaire, l'une en mai 1726, l'autre en décembre 1738, et la troisième en janvier 1739, attestent ce fait incroyable; et bien que, à cause de certains ménagements qu'il pensait devoir garder envers Desfontaines , Thiriot ait montré plus tard, à reconnaître ces lettres, une répugnance qui équivalait presque à un désaveu , elles n'en sont pas moins authentiques, certifiées par un notaire, et d'autant plus dignes de foi, la première surtout, qu'elles furent écrites dans le moment où l'indignation de Thiriot était toute récente, et alors qu'il venait de forcer Desfontaines à jeter au feu son libelle. (Vie de Voltaire; Défense de mon oncle, dans les Mélanges historiques; Mensonges imprimés, dans les Mélanges littéraires. Lettre au marquis d'xirgence , 19 novembre 1736; le Préservatif, § 26. )
Il n'est donc pas douteux que Desfontaines ne fût coupable de l'acte que Voltaire ne cessa jamais de lui imputer, et il est avéré que , dans le temps même que celui-ci agissait avec le plus de zèle pour le tirer de Bicêtre, Desfontaines mettait à profit, pour le railler et pour le diffamer, les quelques instants qui précédèrent son élargissement.
Peut-être que la pudeur lui eût commandé d'ajourner cette audacieuse expression de son ingratitude et d'attendre au moins que Voltaire y eût donné quelque prétexte ; mais non : il avait hâte d'é-
f/ABBK DESFONT.UNES. 33
panclier sa bilo , comme s'il eût eraint qu'une sage réflexion n'en arrêtât le cours, ou comme s'il eût pris à tâche de justifier cette maxime, qu'il n'y a que ceux qui méritent un bienfait qui sachent le reconnaître.
Il avait donc à peine recouvré sa liberté qu'il publia son libelle : tel est le nom qui convient à cet écrit, nonobstant qu'il ait la prétention de n'être qu'une simple critique littéraire ; c'est le caractère que lui impriment les obligations sacrées que Desfontaines avait contractées envers son libérateur, et qui ne l'engageaient pas seulement pour le passé, mais pour le présent et pour l'avenir. Ce libelle a pour titre : Jpologie de Voltaire adressée à luimême. Comme il en sera question souvent dans la suite de ce travail , il importe de le faire connaître en peu de mots.
Il consiste dans une critique fort superficielle de la Henriade. Il y a quelques tours assez fins, et dès le début, on voit que le genre d'attaque favori du libelliste est l'ironie. Cependant, au bout de quatre ou cinq pages , l'auteur est fort en peine de soutenir cette figure ; et bientôt il est obligé de l'abandonner tout-à-fait. C'est qu'il était difficile de continuer sur ce ton, à chacun des défauts qu'on remarque dans la Henriade, et Desfontaines n'avait pas assez d'imagination pour aller ainsi jusqu'au bout, sans provoquer un mortel ennui. Mais comme il voulait satisfaire à la fois sa démangeaison de parler et pallier son impuissance, il s'avisa de mettre dans la bouche d'un interlocuteur les objections qu'il adressait à
34 L*ABB]': DESFONTATNK?;.
Voltaire, et pria celui-ci d'y répondre lui-même. Ce n'était pas une manière habile de se tirer d'embarras.
Quoi qu'il en soit, voici un passage assez plaisant qui peut donner une idée du reste.
« Je suis charmé des amours d'Henri IV et de Gabrielîe d'Estrées. iUen n'y languit. A peine Gabrielle voit-elle Henri qu'elle loi accorde les dernières faveurs. Cet agréable endroit de votre poème me dégoûte de tout ce que j'ai lu en ce genre. Je ne puis plus souffrir les amours d'Knée et de Didon, ni celles de Télémaque et d'Eucharis , où tous les replis du cœur et tous les combats de la vertu sont exposés avec trop de délicatesse et d'art. A quoi bon sur ces choses tenir l'esprit en suspens dans l'attente d'un dénoûment très-ordinaire? Le mieux est d'abréger et d'en venir au fait. » (Apologie, etc., dans le tome VII, page 267, de la Bibliothèque française de Dusauzet.)
On remarque dans cette Apologie deux traits d'une impudence singulière.
Le premier est qu'après avoir trouvé très-déplacé que Saint-Louis, dans la lienriade, entretienne Henri IV de mille choses profanes , et qu'au lieu , par exemple, de parler au prince de son salut, de sa conversion , il lui parle de guerre , de beaux-arts , de philosophie, de poésies et nullement de religion; que Saint-Louis , qui était la bonté même , soit un satirique et un médisant, et dise du mal de Pradon, de La Motte et même de Perrault, Desfontaines, pour prouver ce qu'il avance, a l'effronterie de
l'apbi': desfontatnes. 35
citer les deux vers de sa façon qu'il a introduits dans Tédition de la Ilcuriade, faite par lui-même, et qu'on a cités plus haut.
Le second trait n'est pas moins hardi. Desfontaines ayant, ainsi qu'on le conçoit, un grand intérêt à n'être pas connu pour l'auteur de Y Apologie, la met résolument sur le compte d'un antre.
« Celui, dit-il, qui vous adresse cette Apologie, est l'auteur de la comédie du Nouveau Monde (l'ahhé Pellégrin). Vous voyez que je ne me déguise pas pour vous. Je sais que vous n'avez pas fait beaucoup de cas de cet ouvrage; mais les sentiments sont libres, et je ne vous en sais pas mauvais gré. D'ailleurs, je ne suis pas de ces auteurs que les suffrages précipités du public préviennent extraordinairement en leur faveur. Si ma pièce n'a pas été aussi goûtée à l'impression qu'elle l'a été au théâtre, ce revers est assez ordinaire aux auteurs dramatiques. J'ai devant les yeux des exemples qui me consolent. »(Il)id., pages 263, 264 et 279.)
Ainsi, tout en se déchargeant sur l'abbé Pellégrin de la responsabilité de V Apologie, il ne laisse pas d'avoir l'air de le railler doucement des vicissitudes de sa comédie; et en même temps qu'il lui rappelle que des accidents de la même nature arrivent tous les jours à d'autres auteurs, il insinue que M. de Voltaire est un de ceux-ci, et il propose cet exemple à l'abbé Pellégrin pour le consoler.
Quoique parfaitement sûr, par suite des révélations de Thiriot, que Desfontaines était l'auteur de V Apologie, Voltaire crut devoir dissimuler, par égard, je
36 l'abbé bksfontatnes.
suppose, pour quelques amis respectables que l'abbé et lui cultivaient en commun, et il attendit jusqu'au jour où, las enfin d'avoir souffert en silence pendant dix ans les critiques de Desfontaines, il trouva bon de tirer de l'oubli le vilain pécbé de l'ingrat qu'il avait sauvé des fagots, et de déchirer cette plaie que le temps avait cicatrisée.
Cependant l'aventure de Desfontaines avait fait du bruit. Sa position au Journal des Savants en fut ébranlée. On y agita la question de savoir s'il y serait maintenu. Heureusement que l'abbé avait encore des protecteurs. Prévenu, travaillé par eux, le lieutenant de police écrivit à l'abbé Bignon , directeur du journal, une lettre où il expliquait le cas de Desfontaines, et où, apparemment, il le justifiait; l'abbé Bignon lut cette lettre dans l'assemblée des journalistes , lesquels jugèrent tout d'une voix que Desfontaines garderait son emploi.
Mais le coup était porté. Rebuté de son travail par l'état de gêne et de suspicion dans lequel il dut être aux yeux de ces mêmes collègues qui l'avaient amnistié, il abandonna le journal, et rentra de nouveau en possession de son indépendance.
C'est alors qu'il publia son Dictionnaire néologigue.
CHAPITIIE IV.
Le Dictionnaire néologique n'a pas tout- à -lait deux cents pages dans l'édition d'Amsterdam, 1731. C'est un recueil intéressant et quelquefois amusant des mots, des tours de phrases, des barbarismes, des mignardises de langage, des néologismes enfin, qui envahirent le domaine des lettres au commencement du dix-huitième siècle et qui se substituaient de toutes parts à la langue sévère, harmonieuse et pure du dix-septième.
Au rebours des écrivains de ce dernier siècle , lesquels faisaient consister la perfection du style dans Tart d'exprimer clairement, naturellement ses pensées, les néologues du siècle postérieur, se défiant de la clarté et du naturel comme de deux qualités trop immédiatement voisines de la manière de parler de tout le monde, prirent à tâche de raffiner sur le choix et la construction des mots, à tel point que leur style était un composé d'énigmes qu'on ne pouvait deviner avec le seul secours de la grammaire, et pour l'intelligence desquelles il fallait de toute nécessité avoir plus d'esprit que ceux qui les avaient proposées.
38 l'abbé DESFOiNTAL\ES.
On conçoit, du reste, combien les grandes pensées étaient incompatil)les avec un pareil style. Aussi , n'en avait-on la plupart du temps ffue de puériles, d'une délicatesse outrée et très-souvent de fausses , telles qu'elles se produisaient dans les idylles, les élégies, dans toutes les poésies légères en général et dans les romans.
Plus que tout autre , Deslbntaines fut sensible à cette dégradation des lettres. On lui a rendu justice, quand on a dit de lui , que personne ne connaissait mieux les règles et les raisons des règles, ne les développait avec plus de fmesse, d'agrément, de clarté, ne saisissait avec autant de précision les différents degrés du beau et les moindres nuances du ridicule. L'œil sans cesse ouvert sur les plus imperceptibles défauts, et poussant même à cet égard la surveillance jusqu'à la jalousie, il les sentait viveuient ci ne faisait grâce à aucun d'eux.
Il n'est pas étonnant, après cela, qu'il ait eu pour ennemis tous les médiocres écrivains de son temps, et même ceux qui ne voulaient être médiocres en rien. Il n'en épargna guère dans son Dictionnaire néologique. Mais sa critique, qui se bornait à une interprétation pure et simple, en langue vulgaire, des subtilités et des afféteries de ces écrivains , leur faisait plus de mal que s'il eût entrepris de les combattre avec les armes et selon la tactique d'un censeur de profession.
Je pense que le lecteur ne sera pas fâché de prendre une connaissance plus parliculière du Dictionnaire néologique, au moyen de quelques citations.
VAîiBÉ DESFONTAINES. 39
« Mêmeté. Ileniarquoz la mêmeié des deux systèmes (;Méiiioires de Trévoux, avril 17^5).
« Mémoire. Savez-vous bien ee que e'est qu'être préeis et laeoui(jue? c'est se gagner la mémoire. Notre fabuliste moderne (La Motte) le dit, table 3, liv. V.
Gagnez-vous la mètiioire^ en ménageant les mots.
« Déménager. L'auteur des Fables nouvelles ( La Motte), pour dire que la fleur du pêcber tombe, dit, fable 2, liv. IV:
La fleur du pêcher déménage.
« C'est ainsi qu'on peut appeler l'automne la saison du déménagement des feuilles. Le poète ne dit pas , la fleur tombe ; cela serait trivial et prosaïque, mais la fleur déménage. Par là, un fait simple est tourné en action. C'est comme s'il disait : Elle prend le dessein de déloger, fait son paquet, l'emporte et va faire son séjour à terre. Que de cboses dans ce mot déménage !
« Haye. Un fameux poète de nos jours (La Motte) appelle une liaye qui entoure un jardin le suisse d'un jardin, fable 7, liv. I.
« Science. Qui a beaucoup de science. « De cette famille sortait Maximus, liomme fort éloquent et fort science», dit l'auteur de la traduction des Fastes d'Ovide, imprimée cbez Barljou, page 218.
« Sentimenté. Adjectif : qui est rempli de sen-
40 l'abbé DESFOiMAIiNES.
timent. Le style de l'élégie doit être doux, naturel, touchant et sentimenté. (Observations sur chaque espèce de poésies, à la fin du Traité de la poésie française, du père Mourgues, imprimé il y a trois ans chez Musier.)
« Phrase. Pour l'ordinaire, il ne faut qu'un petit travail mécanique de la phrase pour mettre de la délicatesse et de la finesse dans une pensée simple et commune. Si j'avais dit, par exemple : Le bonheur des amants consiste dans leurs désirs, je me hâterais aussitôt de tourner et de retourner cette phrase, jusqu'à ce que j'eusse trouvé celle-ci : Les biens ne sont qu'en désirs dans le cœur des amants (La Motte, fab. 12, liv. Y). Tu remarqueras, cher lecteur, l'art qu'il y a d'avoir changé le mot bonheur en celui de biens. Ce changement te paraît d'abord une bagatelle; mais, si tu y prends garde, cela forme une image charmante. Il semble que les biens des amants soient en désirs dans leurs cœurs, comme les biens d'un financier sont en louis d'or dans un coflrefort. Cependant, selon les philosophes, les biens sont l'objet du cœur et ne sont pas dans le cœur qui les désire, encore moins dans les désirs. Les biens désirés ou possédés causent le bonheur ; mais ne sont pas le bonheur.
« Craint. Rendre quelqu'un plus craint est un larcin que M. de Voltaire n'aurait pas du faire à nos néologues.
Ma rigueur implacable En me rendant plus craint^ m'a fait plus misérable.
(Hérode et Mariamue). »
l'àbbk dksfontàines. 41
En voilà assez pour que le lecteur se forme une opinion sur cet ouvrage singulier, et peut-être qu'il ait l'envie de le parcourir. On y voit comment, par cette 'sorte de combat en tirailleur, Desfontaines pouvait avoir raison des novateurs plus aisément que s'il eût fait jouer contre eux sa grosse artillerie.
Il est à remarquer d'ailleurs que Desfontaines met au nombre des néologismes des mots qui, depuis, ont conquis cbez nous le droit de cité ; tels sont : frivolité^ popularité, scélératesse^ insolite, improdiictible , inattaquable, etc. Evidemment, le besoin de critiquer à tout prix emporte l'abbé au-delà des bornes. Lorsque, dans la composition d'un mot nouveau, on parvient tout ensemble à flatter l'oreille, qui est une partie considérable du goût, et à se rendre intelligible à tous les lecteurs , il ne faut pas être si sévère quand on en voit si peu survivre à la privation de ces deux qualités.
Fontenelle, La Motte, Marivaux, Crébillon fils, Moncrif, Roy, Camusat, le père Catrou, l'abbé de Pons, l'abbé Dubois, les journalistes de Trévoux, Montesquieu même et Voltaire , sont les principaux auteurs fustigés dans ce livre. Les mots, les phrases ou fragments de phrases qui y sont critiqués, sont rangés par ordre alphabétique et suivis les uns les autres de remarques souvent très-spirituelles, presque toujours justes, quelquefois amères et malveillantes, et la plupart du temps assaisonnées d'une excellente ironie.
Après ce relevé des hardiesses néologiques, Des-
42 l'abbé desfontaines.
fontaines conçut le plan d'un ouvrage qui, au fond comme dans la forme , fût la satire de ceux qui les avaient commises. Bientôt après, il le publia sous le triple titre à' Éloge historique de Pantalon-Piiœbus; Réception de Christophe Mathanasius à l'Académie^ et Pantalo-P hœbœana. Ces trois opuscules se suivent et ont le même objet, c'est-à-dire, la personnification sous le nom de Pantalon-Phœbus de tous les auteurs cités dans le Dictionnaire îiéologiqiie, et l'attribution à ce type singulier de tous les écrits qui appartiennent à ces mêmes auteurs. Le style de ces opuscules est un véritable habit d'arlequin. Les expressions les plus bizarres , les tours les plus extravagants y sont rassemblés et accommodés de manière à former une histoire burlesque des faits et gestes de Pantalon- Phœbus, une biographie invraisemblable, mais pleine de sens et d'esprit, qui prend le héros à sa naissance et le suit jusqu'à sa mort.
J'en citerai quelques passages, qui feront sans doute mieux connaître ce livre étrange que la définition que j'en viens de donner. Quoique devenu assez rare d'ailleurs en librairie, ce livre n'est pas introuvable, nous en recommandons la lecture aux fantaisistes et aux truands de la littérature. Ils y apprendront à se connaître, et, s'il plaît à Dieu, à se corriger.
« Cependant, dit Desrontaine,si Pantalon-Phœbus aimait la promenade, ce n'était pas celle des Tuileries... mais la promenade du quai de la Grenouillère où il se plaisait à contempler V érection de plusieurs maisons,.. Celii^ sorte A' érection attirait ses regards
L'AHaÉ DESFOiNTAI^ES. 43
curieux, vu qu'il avait du goût pour rarchitecturc... Ainsi, lorsqu'il se promenait en ce lieu, il percevait les émoluments de son mouvement récréatif, et ne marchait pas à l'incertain, comme la [)lupart de ceux qui sortent à la campagne. Il se promenait donc volontiers et prenait plusieurs fois dans la semaine ses repas d'air pur. »
Plus loin :
« Un jour qu'il s'amusait mélancoliquement à voir faire des constructions de bateaux... il avisa une jeune fille... Par un entraînement invincible^ il en tomba aussitôt amoureux... Cette fille paraissait pauvre... Il attribua à la parure de l'âme le négligé du corps... Il s'approcha d'elle et l'apostropha de ce compliment délicat : En vérité, mademoiselle, la nature ne vous a rien épargné de ce qui peut inviter l'amour -propre à n'être point modeste. — Ah ! que vous êtes gracieux^ répondit-elle. — On ne saurait assez gracieuser une personne telle que vous, répliqua Pantalon : votre figure est un fardeau de grâces nobles et imposantes. — Hélas ! reprit la demoiselle, mes haillons ne sont pas gratiables. Encore, si je m'offrais à vous dans une propreté qui mît ma figure en valeur^, je craindrais moins d'encourir la disgrâce de votre imagination. — Que dites-vous? répliqua le tendre Pantalon ; les habits superbes ne reprendront jamais sur mon imagination les droits que ma morale leur dispute. » (Pantalon-Phœbus, p. 12 et suiv.)
En toute autre circonstance, quatre pages écrites sur ce ton ennuyeraient mortellement le lecteur et lui feraient jeter le livre. Mais ici, indépendamment
44 l'abbé desfontaines.
d'un certain intérêt d'action qui anime le récit, on est arrêté à chaque instant par le désir de vérifier à quels écrivains il est fait allusion dans les phrases qui ont frappé le plus par leur invraisemblance ou par leur singularité; et cet examen ne laisse pas d'être instructif On aime à reconnaître l'opinion de la postérité dans le jugement porté par Desfontaines surFontenelle que ses instincts merveilleux et son extrême délicatesse n'ont pas empêché de donner dans le Phébus, sur La Motte que sa prédilection pour la prose, justifiée d'ailleurs par ses écrits, n'en a pas préservé davantage, sur Marivaux qui est tombé dans la galimathias, à force de subtiliser. Tous trois payèrent ce tribut à une mode détestable, et les autres auteurs flagellés dans le livre de Desfontaines les imitèrent à l'envi, en les dépassant.
La Réception de Maihanashis à l'Académie et son discours de remerciements ont pour but de tourner en ridicule les cérémonies de cette nature et les harangues qui s'y débitaient. Mais Fontenelle y est plus particulièrement attaqué, le discours de Matlianasius et celui du Doyen de l'Académie étant tous deux formés de lambeaux arrachés aux Eloges de l'illustre académicien.
On sait que La Motte avait une vanité naïve et imperturbable; c'est ce que Desfontaines se propose principalement de démontrer dans le Pantalo-P/iœbœana.
Par exemple, il fait ainsi parler La Motte, page 3 du Pantalo-Pliœbœana r
« L'abbé D. P. (de Pons), mon ami, mon sectateur,
L*ARRK DESFOXTAÏNKS. 45
mon adorateur» mon protecteur, mon enfant, mon tout, m'a dit qu'il avait un neveu auquel il n'avait jamais pu faire apprendre aucune de mes fables, quoiqu'il l'ait souvent châtié pour cela, et que cependant ce petit drôle apprenait en moins de rien celles de La Fontaine !
» Nota, Il faudra tâcher de pénétrer quelle est la raison bizarre de cette préférence. »
Et page 7 :
« Depuis l'année 1 71 0, j'ai rêvé je ne sais combien de fois que j'abattais la statue d'Homère et que l'abbé D. P. (de Pons) me mettait à sa place. »
Enfm, page 1 1 :
« Je regarde les éloges qu'on me donne comme ces devoirs que l'on n'a point de mérite à remplir, tant ils sont indispensables, mais qui déshonorent quand on y manque. Ce qu'il y a d'étrange, est qu'on se fait honneur aujourd'hui de me trouver mauvais poète. Les temps sont bien changés ! Il y a vingt ans qu'on aurait jeté des pierres à un homme qui se serait avisé de dire que je faisais mal des vers. A présent, on rit au nez de celui qui vante mes poésies. Le dégoût passera, et le temps ramènera les hommes a l'amour du vrai et du beau. Ainsi soit-il! »
Pour ce qui est du mauvais goût de La Motte, Desfontaines nous en offrira ces deux échantillons :
« Quand je voudrai employer cette pensée commune : La noblesse, les biens, le luxe, la splendeur, imposent à l'esprit et nous font paraître grands à nos yeux; pour la rendre fine, délicate, nouvelle, je la tournerai ainsi : La noblesse, les biens, le luxe, la
46 l'abbé DESFONTAINES.
splendeur, sont autant d'écbasses que les hommes prennent pour leur propre grandeur. » (Pantalo- Phœbœana, pag. 7.)
« J'ai connu deux amis qui s'aimaient tendrement, quoiqu'ils fussent de sentiments contraires :
« L'uu était pour la blonde, et l'autre pour la brune;
» L'un prenait-iU'endroit, l'autre prenait l'envers ! » (Ib. ib.)
Sur quoi Desfontalnes fait cette réflexion :
« Ces deux vers ont un air badin et tant soit peu libertin qui plaira. »
A la fm de ces opuscules, on lit encore la Lettre d'un rat calotin à Citron Barbet, au stijet de X Histoire des Chats, par Moncrif.
Ce rat, jaloux des éloges extravagants donnés à l'ennemi né de son espèce, cherche à déterminer le chien Citron à partager son ressentiment, et profite de cette occasion pour faire une critique assez plaisante du livre de Moncrif.
Rien, en effet, de plus fade que ce livre, et c'est une chose pitoyable qu'un homme d'esprit ait perdu cinq ou six ans à compiler dans les auteurs grecs et latins tout ce qui a pu être dit de bon ou de mauvais, de vrai ou de faux sur les chats. On remarque dans cet ouvrage une foule de proverbes bas, donnés par l'auteur comme de belles sentences; des détails grossiers d'une badinerie lascive sur ce qui se passe dans les gouttières entre les chats et les chattes; une sotte et impertinente relation d'un concert de cochons, et quelques puérilités sur le compte de Fontenellc,
I'aBBI^ DESFONTVTNF.f^. 47
qui soulcneiit à ijon droit rindiguatioii et le dégoût du satirique rongeur.
« Dans la septième lettre, dit le rat, on avance que M. de Fontenelle contait, il y a quelques jours, ^mVtant enfant, il avait un chat dont il s'amusait extrêmement. Voici la conséquence de cet aveu, conséquence que vous ne devineriez pas, quoique fort naturelle aux yeux de l'auteur : c'est que dans l'enfance, le goût pour les chats peut être regardé comme le présage d'un mérite supérieur! » (Lettre d'un rat calotin , pag. 83.)
Que de gens ont eu le même penchant que Fontenelle et dont néanmoins le mérite supérieur est encore à se révéler! Il est dommage que Moncrif n'ait pas fait cette réflexion, comme aussi qu'il n'ait pas vu que l'extrême rareté des mérites de ce genre est sans doute un effet de la vengeance des chats, lesquels frappent de stérilité l'esprit des enfants qui les brutalisent pour la plupart en les caressant, et cèdent à l'irrésistible envie de leur tirer la queue.
Ailleurs ( Ib. ib.), c'est le même Fontenelle qui imaginait, étant enfant, des discours qu'il prononçait sur-le-champ. Mais comme il ne pouvait se faire écouter de ses camarades et qu'il ne voulait pas se passer d'auditoire, il prenait son citât, et le plaçant dans un fauteuil, il f érigeait en spectateur, Moncrif ne dit pas si le chat écoutait ; il est à croire qu'au moins il regardait, faveur singulière et qui ne laisse pas de flatter encore bien des orateurs.
Il fiUlait que Moncrif eût la rage de faire des livres pour en écrire un comme celui-ci et pour oser y pro-
duire de pareilles niaiseries. Passe encore s'il n'eût pas enveloppé dans le ridicule dont il se couvre un homme aussi illustre que Fontenelle, en le citant à l'appui d'une opinion non moins absurde que fausse.
Que de noblesse encore, que d'agrément et de justesse sont rassemblés dans cette comparaison :
« C'est dans les gouttières que nous ferions bien d'aller chercher de l'éducation; c'est là que nous trouverions des exemples admirables d'activité, de modestie, d'émulation noble, et de haine de la paresse. Lorsqu'Ànnibal, ne se permettant aucun repos, observait sans cesse Scipion, afin de trouver l'occasion favorable pour le vaincre, quel modèle avait-il devant les yeux? Il guettait son ennemi comme le chat fait la souris. » (Histoire des Chats, lettre 6, pag. 86.)
Quand on songe que Moncrif eut l'impudence de se présenter, appuyé sur de pareils titres, à l'Académie française et le bonheur d'y être reçu, il ne faut pas s'étonner de voir aujourd'hui tant d'héritiers de son jargon affecter aussi son audace et vouloir forcer les portes de l'Académie, en passant sur le ventre des écrivains éminents mais modestes qui s'y morfondent.
Par la flétrissure imprimée, en raillant, au front de Pantalon-Phœbus, cette incarnation de tous les charlatans littéraires de son temps. Desfontaines a bien mérité des lettres. Aussi, est-ce en vain que Voltaire parle avec mépris de ces opuscules satiriques, les seuls qui châtiassent avec succès les outrages faits au bon goût ; ils furent cause de la popularité de Desfontaines, et encore aujourd'hui, ce sont les
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seuls (le tous ses éerits qui se laissent lire avec un véritable intérêt et quelque plaisir.
Il est vrai qu'on les attribue en partie à un avoeat nommé Bel, et quelques pliilologues sont encore, à l'heure qu'il est, de ce sentiment. Mais, en vérité, ils valaient bien la peine que Bel réclamât, et, comme on ne dit pas qu'il l'ait jamais fait, ils demeurent acquis, selon moi, à Desfontaines.
Au reste, ce n'était pas sans raison qu'on disputait ses livres, à Desfontaincs; il en donnait lui-même le droit à ses contradicteurs.
On a vu la part qui lui revenait dans la critique de la Religion prouvée par les faits, par l'abbé Houteville, et que cette critique ne lui appartient que de compte à demi avec le père Hognan. Il publia vers le même temps une traduction de Gulliver, dont l'abbé Markan avait, dit-on, fait tous les frais; trois discours de Xénopbon, en français, qui sont dans les œuvres de Saint-Réal, et qui sont d'autant plus la propriété de cet écrivain, que Desfontaines ne savait pas le grec ; une traduction de C Histoire romaine, de Laurent Ecbard, auteur anglais, par Daniel Larroque et l'abbé Guyon, pour laquelle Desfontaines remplit l'office de simple correcteur du style.
Cette complaisance avec laquelle plusieurs écrivains de ce siècle, originaux ou traducteurs, se soumettaient à sa censure préalable ou bien acceptaient sa collaboration, peut donner la mesure de la popularité dont il jouissait dans le monde littéraire, de l'estime singulière qu'on avait pour ses conseils, et
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SO l'abbé desfontaînes.
du peu de fond qu'il y avait à faire sur un livre quelconque, s'il ne consentait à le patroner.
Pendant son séjour en Angleterre, Voltaire avait écrit en Anglais un Essai sur l'Épopée, qu'il chargea Desfontaines de traduire en français « pour pénitence d'avoir écrit un libelle contre lui, au sortir de Bicêtre. » (Au marquis d'Argens, 19 novembre 1736.)
Ordinairement, on n'impose pour pénitence au pécheur qu'un acte pénible ou désagréable : c'en était donc un de cette nature que la traduction par Des-^ fontaines de YEssai de Voltaire. Voltaire se serait-il ici raillé de lui-même?
Quoi qu'il en soit, Desfontaines ne se tira pas de son travail au gré de Voltaire. Il y avait, selon celuici, autant de contresens que de lignes. Desfontaines y disait que les Portugais avaient découvert l'Amérique. Il traduisait les gâteaux mangés par les Troyens, par ces mots : faim dévorante de Cacus; prenant le mot anglais cake qui ^ign'iûe gâteau, pour Cacus, et les Troyens pour les vaches du Cyclope. Voltaire corrigea ses fautes, et fit imprimer cette traduction à la suite de la Henriade, en attendant qu'il eût lui-même le loisir de refaire son Essai sur l'Épopée, en français.
Voltaire ayant exécuté ce dessein. Desfontaines eut le mauvais goût de s'en fâcher et d'en vouloir k celui qu'il nommait encore, par respect humain, son ami, d'avoir usé d'un bien qui était le sien. (Lettre de Voltaire aux Auteurs de la Bibliothèque française, 20 septembre 1736.
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C'est pourquoi, à compter de ce jour, « ne se croyant pas lié par la reconnaissance au point de manquer à ses devoirs comme journaliste, » (Vie de Voltaire par Lepan, 1837, page 118) Desfontaines entreprit de critiquer quelques ouvrages de Voltaire, dans le Nouvelliste du Parnasse, recueil périodique qu'il venait de fonder en société avec l'abbé Granet.
Néanmoins, tout en critiquant Voltaire, il lui dorait, comme on dit, la pilule, ses censures étant à ses éloges comme l'unité est à la centaine. Mais, comme rien ne trahit plus l'aigreur que le ton doucereux, que Voltaire préférait une hostilité franchement déclarée à des louanges tempérées par quelques restrictions, que le bienfaiteur enfin avait autant de mémoire et plus de rancune peut-être que l'obligé; le peu de ménagements que, sous le titre spécieux d'amitié, ces deux hommes observaient encore l'un envers l'autre, se dissipa insensiblement, et disparut enfin tout-à-fait dans une épouvantable tempête. Mais n'anticipons pas sur les événements.
Les dispositions malveillantes de Desfontaines se manifestèrent dès les premiers mois de la publication du Nouvelliste du Parnasse, et portèrent à faux.
Dans la dix-huitième lettre de ce recueil, écrit soidisant par un parent ou ami de feu M. de Campistron, on faisait à Voltaire des reproches pleins d'amertume et de dureté, de ce qu'il avait insulté à la mémoire de cet écrivain dans une brochure de sa façon où il s'était servi de ces termes indécents, le pauvre Campistron,
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Mais Voltaire n'était pas l'auteur de cette brochure, qui avait pour titre : Lettre d'un spectateur français au sujet d'Inès de Castro, On reconnaît seulement que l'auteur véritable cherche à donner le change en imitant autant qu'il est possible le style de Voltaire; mais, à la vulgarité de son esprit, on devine plutôt un Aristarque inexpérimenté et présomptueux du parterre qu'un législateur du Parnasse.
Voltaire prit la peine de se justifier.
Il le fit avec succès et avec cette modération onctueuse dont il parlait si bien le langage, quand il voulait paraître homme de bonne compagnie.
Toutefois, il prit acte de l'agression.
Une imprudence faillit, dans ce temps-là, mener encore Desfontaines, non pas à Bicètre, mais à la Bastille.
Le libraire Jore ayant publié le procès du père Girard et de la belle La Cadière, Desfontaines mit en tête de ce livre une préface un peu ironique où les directeurs de conscience et les parlements n'étaient peut-être pas traités avec tout le respect que les uns revendiquaient pour leurs conseils, les autres pour leurs arrêts.
Une lettre de cachet fut lancée contre Jore, qui était alors l'éditeur de Voltaire. Celui-ci fut assez heureux pour le savoir et assez prompt pour avertir à temps le libraire. Un quart d'heure plus tard, Jore était à la Bastille.
Comme on sut que Voltaire l'avait fait sauver, l'opinion qu'il était lui-môme l'auteur de la préface se
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répandit bientôt parmi les jésuites et les magistrats. Cette préfaee eependant était de Desfontaines. On le sut à la Un et on s'étonna que l'abbé ne couchât pas en prison. Il en eut encore, à ce qu'il paraît, l'obligation à Voltaire, lequel avec autant d'orgueil que d'insolence, disait que Desfontaines n'avait mérité la Bastille que lorsqu'il l'avait payé d'ingratitude, un honniie, en bonne justice, ne devant pas être coffré pour avoir suivi la morale des jésuites, ni pour l'avoir décriée.
Voltaire est le seul qui rapporte ce fait (Lettres à Cideville et à Forment, novembre et décembre 1731). Peut-être alors y a-t-il lieu d'en douter. Mais à la manière dont le poète insiste sur cette nouvelle mésaventure de Desfontaines, on remarque qu'il s'applique à rendre de jour en jour plus considérable la distance qui sépare le bienfaiteur de l'obligé, que le nouveau service par lequel il venait de se recommander une fois encore à la reconnaissance de Desfontaines, entrera dans le plan de récriminations qu'il médite déjà contre lui, et qu'il rassemble un à un et laisse s'accumuler les faits accusateurs, pour un jour en accabler d'un seul coup l'imprudent journaliste.
De son côté, Desfontaines en usait avec Voltaire tout comme si rien de nouveau n'était venu soustraire ce bienfaiteur obstiné à sa juridiction, et qu'au contraire les faits anciens eussent déjà trop vieilli pour qu'on s'avisât d'en demander compte à sa mémoire.
Des Observations critiques sur le Temple du Goiït
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ayant paru en 1733, Desfontaines fut soupçonné d'en être l'auteur. Pour Voltaire, il n'en douta pas un moment. Toutefois, pensant qu'il n'était pas encore à propos d'éclater, trop de gens à l'estime desquels il tenait lui-même s'intéressant toujours à Desfontaines, il eut recours à un procédé dont il faisait déjà usage, et qui lui servait comme de soupape de sûreté, dans les moments où il y eût eu péril pour sa vie à ne pas ouvrir une issue au trop-plein de sa colère. Ce procédé consistait dans une de ces petites pièces de poésies philosophiques et morales qui, sous le nom d'épîtres, d'ode, de discours en vers et de satires, exercices faciles et propres à lui éclaircir la bile comme à lui entretenir la main, donnaient lieu à des allusions si transparentes que ses ennemis qui en étaient l'objet n'y étaient pas moins bien reconnus que s'ils eussent été nommés.
Voici celle qu'il se permit sur Desfontaines, dans son Discours sur l'Envie :
Cent fois plus malheureux et plus infâme encore Est ce fripier d'écrits que l'intérêt dévore, Qui vend au plus offrant son encre et ses fureurs ; Méprisable en son goût, détestable en ses mœurs; Médisant qui se plaint des brocards qu'il essuie , Satirique ennuyeux, disant que tout l'ennuie ; Criant que le bon goût s'est perdu dans Paris , Et le prouvant très-bien du moins par ses écrits.
Hélas ! quel est le fruit de tes cris imbéciles ?
La police est sévère ; on fouette les Zoïlcs.
Chacun, avec mépris, se détourne de toi ;
Tout fuit, jusqu'aux enfants, et l'on sait trop pourquoi.
l'aBBI^ DESFOiNTAINES. 55
J)osfontaires qui croyait toujours observer des niénagements à l'égard de Voltaire, voyant qu'il en était si mal récompensé, supprima tout-à-coup les éloges dont il prenait soin de tempérer ses critiques, et, parce que ses premières Observations sur le Temple ^/w G'i^zU avaient été d'autant plus désagréables à Voltaire qu'elles paraissaient avoir concouru avec la menace d'une lettre de cachet dirigée contre le poète, si son Temple n'était rebâti sur un nouveau plan (Lettre de Voltaire à Thiriot, 1" mai 1733), Desfontaines se plut à arroser de quelques gouttes de vinaigre la blessure que les injonctions de la police avaient rouverte au cœur de Voltaire, et il débuta dans son nouveau journal (Observations sur quelques écrits modernes, t. P^pag. 4 et suiv.), par une critique fort spirituelle et fort juste de la restauration du Temple du Goût.
« Je vais débuter, dit-il, par vous rendre compte d'un ouvrage assez peu connu dans Paris : c'est le Temple du Goût, par M. de Voltaire. Ce Temple, direz-vous, y a fait tant de bruit, il a suscité tant d'ennemis à son auteur, on y a trouvé tant d'esprit et d'imprudence... Ce n'est pas de ce Temple-Va, monsieur, qu'il s'agit; c'est d'un autre très-différent, quoique bâti de la même main. On ne lit plus au frontispice ces paroles : Nec lœdere, nec adulari, inscription qui convenait si peu à l'ancien édifice, et qui serait encore assez mal placée sur le nouveau.... Il y a à la tête de l'ouvrage une lettre badine qui est une espèce d'apologie de l'auteur, où, après avoir établi une différence entre la critique, la satire et le libelle, il prétend que son Temple ne contient que de
la critique. Ce trait de Despréaux contre le plus célèbre de nos poètes lyriques :
Pour trouver un auteur sans défaut, La raison dit Virgile et la rime Quinault.
c'est de la satire, selon lui, et de la satire injuste, parce qu'il est aussi peu vrai de dire que Virgile est sans défaut, que de dire que Quinault est sans naturel et sans grâce. Mais sans examiner s'il y a de l'injustice dans ce trait, et si on doit le prendre à la rigueur, il me semble que ce n'est point là de la satire, mais de la critique, parce qu'elle n'atteint Quinault que comme auteur. Mais pour ne pas disputer sur les mots, si on veut l'appeler satire, c'est au moins de la satire permise, parce qu'elle est purement littéraire. A l'égard du libelle, on sait que c'est un amas injurieux de traits personnels qui attaquent la conduite et les mœurs. M. de A'oltaire a donné pour exemple les fameux couplets attribués à M. Rousseau... Mais si M. Rousseau voulait donner à son tour un exemple du libelle, je crois qu'il pourrait citer le Temple du Goût, de l'édition de France où il est si maltraité. Dans celle de Hollande, il y a plus de modération; ce n'est plus que de la critique, mais de la critique amère... On avait reprocbé à l'auteur, quoiqu'injustement, qu'il semblait dégrader dans son Temple nos plus célèbres écrivains, pour s'y réserver la place la plus distinguée, et qu'il sous-entendait modestement qu'il était le seul écrivain parfait. Il a eu égard à ce reproche, et pour se disculper, il s'est
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pincé lui-même en galant homme, mais doucement, comme vous le pensez bien. »
Cette nouvelle ondée tomba sur la tète de Voltaire, et, comme on le pense bien aussi, sans la rafraîchir. Cependant il amassait, s'il est permis de parler ainsi, des trésors de vengeance, et ses amis les plus intimes auxquels il en faisait part de temps en temps, jugeaient de l'état actuel de son âme que l'effet qui en résulterait un jour pour Desfontaines serait terrible, mais décisif.
« Les Observations de l'abbé Desfontaines, écrit Voltire àCideville (20 septembre 1735), sont des outrages qu'il fait, une fois par semaine, à la raison, à l'équité, à l'érudition et au goût. Il est difficile de prendre un ton plus suffisant et d'entendre plus mal ce qu'il loue et ce qu'il condamne. Ce pauvre homme, qui veut se donner pour entendre l'anglais, donne l'extrait d'un livre anglais [Alcipliron ou le Petit Philosophe, par G. Berkeley, évêque de Cloyne ; dans le tome I", lettre 8, des Observations), fait en faveur de la religion, comme un livre d'athéisme. Il n'y a pas une de ses feuilles qui ne fourmille de fautes. Je me repens bien de l'avoir tiré de Bicêtre et de lui avoir sauvé la Grève. Il vaut mieux, après tout, brûler un prêtre que d'ennuyer le public : Opporlet aliquem mori pro populo. Si je l'avais laissé cuire, j'aurais épargné au public bien des sottises. »
Toute la haine do Voltaire éclate dans ces dernières et cruelles paroles. Heureusement qu'il y a là beaucoup de fanfaronnade et qu'il n'est pas aussi méchant qu'il en a l'air. En effet, on le voit bientôt après sus-
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pendre une dénonciation publique qu'il se préparait à lancer contre Desfontaines, pour ne pas aggraver le péril auquel le critique s'était exposé de nouveau, en tournant l'Académie française en ridicule.
ciiArmiE V.
Quelque raison personnelle qu'eût Voltaire d'en vouloir à Desfontaines, et quel que fût son droit d'user de représailles, il s'eflbrçait de donner le change au public sur sa vengeance, en présentant sa cause particulière comme celle de tous les gens de lettres , et en répondant au journaliste , comme s'il eût eu mission de le faire en leur propre nom.
C'est pourquoi, avant de relever les critiques dont il était l'objet dans les Observations de Desfontaines, il commence presque toujours par s'indigner contre celles qui s'adressent aux ouvrages d'autrui, et s'il vient à parler ensuite des attaques qui le regardent, c'est comme sans préméditation, et parce qu'en sa qualité de partie d'un corps exposé tout entier, la défense de ce corps serait incomplète, si une seule des parties qui le composent perdait ses droits à la protection dévolue au tout.
Ce désintéressement n'était pas sans habileté ; il conciliait d'abord à Voltaire les gens de lettres en butte aux censures de Desfontaines, et il lui donnait de plus un air d'impartialité. Pour Desfontaines, il n'en était que plus cordialement et plus généralement détesté.
Voltaire eut lieu sans doute de s'applaudir de cette tactique, car il y revint encore et souvent dans sa polémique contre Fréron.
La tragédie de la Mort de César fut, dans ce temps-là, jouée au collège d'Harcourt, par les élèves de cet établissement. Voltaire, en la composant, s'était proposé deux buts, celui d'enrichir la république des lettres, en faisant connaître aux Français le goût des Anglais, et celui de donner une tragédie sans femme et sans amour.
Il pensait en même temps réformer Shakespeare et imiter Racine : double prétention, dont l'une est encore aujourd'hui traitée de souverainement téméraire par les Anglais, et dont l'autre ne sert qu'à faire ressortir davantage l'immense supériorité de l'auteur à' Atlialie.
On n'en doit pas moins à Voltaire cette obligation, sinon d'avoir été parmi nous l'interprète fidèle du génie de Shakespeare, du moins de nous avoir inspiré l'envie de l'interroger à sa source et de nous confirmer par cet examen dans l'opinion avantageuse que nous avions déjà de notre littérature nationale.
Il fit plus. En voulant réformer Shakespeare et nous apprendre quel homme il était, en révélant même ses défauts de ce ton de plaisanterie qui semble impliquer dans un contradicteur le défaut de toute autre raison, il ne laisse pas de le juger avec un sens exquis. Que ceux qui se vantent de braver le goût et qui, plus le poète anglais est grossier, plus ils l'admirent, que ceux-là, dis-je, raillent Voltaire d'être trop délicat ; ni leur enthousiasme, ni leur dédain ne
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prévautlront contio la critique de l'iiomme qui, plus que personne au monde peut-être, a eu l'instinct du beau et du vrai.
La pièce jouée, on l'imprima avec beaucoup de vers estropiés, et quelques-uns de la façon d'un régent de rhétorique.
Desfontaines ne manqua pas de dire ce qu'il en pensait, et il s'exprima ainsi :
« La Mort de César^ tragédie de M. de Voltaire, représentée au collège d'Harcourt, le 11 du mois dernier, est imprimée depuis quelques jours. Dans cette pièce composée de trois actes, il n'y a ni femme, ni amour. Tous les personnages s'y tutoient comme égaux, et Brutus même y tutoie César, qu'il reconnaît pour son père et qu'il ne laisse pas de vouloir assassiner. Ce Romain, plus quaker que stoïcien, a des sentiments plus monstrueux qu'héroïques. Si cette pièce, dont le plan, la conduite, le dialogue, le style et les pensées sont dans le goût du théâtre anglais, pouvait être un peu utile aux mœurs, en inspirant un zèle généreux pour la patrie et pour la liberté publique, elle pourrait aussi dans un autre sens leur être préjudiciable, par l'exemple d'un courage féroce et dénaturé. Le caractère de César est un peu faible ; il n'a de grandeur que celle que lui donnent les flatteries d'Antoine. On ne sait à la fin ce que devient Brutus, le chef et l'âme de la conjuration : l'action est finie à la huitième scène du dernier acte; celle qui suit est une espèce d'oraison funèbre de César, en forme de controverse. Antoine et les Romains disent chacun leur pensée sur la mort,
et l'on sort pour aller mettre le feu aux maisons des conjurés.
» Cette tragédie (si on peut lui donner ce nom), malgré tous ses défauts, porte toujours l'empreinte de son auteur, c'est-à-dire, d'un grand génie et d'un grand écrivain. On y admire plusieurs pensées vives, mâles et neuves et de fort beaux vers. Mais qu'il y en a de faibles et de durs ! Que d'expressions vicieuses! que de mauvaises rimes! Je crois que l'auteur, dont les lumières, les talents et la réputation sont fort audessus de la critique, ne regarde lui-même cet ouvrage que comme une tentative singulière. En la livrant à un théâtre de collège, il a prétendu essayer de faire connaître en France le goût du tragique anglais : je suis persuadé enfin qu'il n'a jamais fait cette pièce pour la scène française, encore moins pour l'impression. Au reste, qu'il me soit permis de remarquer que l'amour de la patrie est fort différent en France et en Angleterre : en France, il n'est point distingué de l'amour du prince; nous ne sommes bons sujets et bons citoyens qu'autant que nous aimous et que nous respectons le chef de l'Etat, notre maître, notre législateur, notre père. Il est vrai, d'ailleurs, que César avait opprimé la République et usurpé l'autorité; mais, suivant les règles de la saine morale, il n'appartenait ni àBrutus, ni à Cassius, ni aux autres conjurés, qui étaient des particuliers dans la République, de punir le tyran : d'où je conclus que la Mort de César et toutes les tragédies de cette espèce, prises à la rigueur, pourraient être des pièces beaucoup plus dangereuses que celles où règne l'a-
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mour. Mais heureusement que nous sommes dans des circonstanees où la morale n'a rien à craindre de ces représentations. »
Desfontaines cite ensuite une lettre de Voltaire, . qu'il venait, dit-il, de recevoir à l'occasion de cette pièce :
A Cirey, près de Vassy, en Champagne, 7 septembre 1735.
« Je m'amusai, il y a quelques années, de faire une tragédie en trois actes de la Mort de J. César. C'est une pièce tout opposée au goût de notre nation. Il n'y a point de femme dans cette pièce; il n'est question que de l'amour de la patrie : d'ailleurs, elle est aussi singulière par l'arrangement théâtral que par les sentiments. En un mot, elle n'est point faite pour le public... Voilà la tragédie aujourd'hui imprimée, à ce que j'apprends, pleine de fautes, de transpositions et d'omissions considérables. On dit même que le professeur de rhétorique d'Harcourt, qui était chargé de la représentation, y a changé plusieurs vers : ce n'est plus mon ouvrage. Je sens bien cependant qu'on me jugera comme si j'étais l'éditeur, et que la calomnie se joindra à la critique. Tout ce que je demande, c'est que l'on sache que cette pièce n'est point imprimée telle que je l'ai faite. Je vous prie d'en dire deux mots dans l'occasion. » (Observations sur les écrits modernes, lett. 27, t.11 , pag. 270 et suiv.)
Malheureusement, cette sorte de capitulation offerte en vue de prévenir les attaques n'eut pas de succès; le siège de Desfontaines était fait, c'est-àdire son article composé, lorsque la lettre de Voltaire
arriva, et le journaliste imprima tout simplement l'une à la suite de l'autre.
Ce témoignage public du peu de compte que faisait Desfontaines des observations et de la prière qui sont l'objet de cette lettre, irrita profondément Voltaire. L'impression seule de la réclamation du poète immédiatement après la critique qu'elle avait pour but d'empêcher, était un acte passablement perfide ; Desfontaines l'aggravait en supprimant le passage de la lettre où Voltaire le priait de garder le secret sur cette même lettre, et en révélant, nonobstant qu'il fût également prié de n'en rien faire, le lieu d'où elle lui était écrite. Or, cette seconde indiscrétion contre laquelle voulait le prémunir l'auteur de la lettre, dans des termes que, pour abréger, j'ai dû retrancher, était celle que Voltaire appréhendait le plus.
Il était alors à Cirey chez madame la marquise du Châtelet, dans les bonnes grâces de laquelle il commençait à être fort avant. Soit crainte d'être inquiété de nouveau par la police dans cette douce retraite, soit répugnance à voir le nom de celle qu'il aimait mêlé même indirectement à ses propres querelles, il accusa Desfontaines d'avoir trahi un des premiers devoirs de la société, en abusant de sa confiance, et il lui prodigua les épithètes les plus déshonorantes dans les lettres qu'il écrivit à cette occasion à quelques-uns de ses amis. (À Berger, septembre ; à Thiriot, 4 octobre; à d'Olivet, 4 octobre 1735.)
Il s'éleva en même temps avec véhémence contre la critique de sa tragédie ; il se fondait principalement sur ce qu'il n'avait pas voulu faire une pièce
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française, mais donner une idée du théâtre anglais: prétexte spécieux comme il ne manquait jamais d'en alléguer toutes les fois qu'une de ses œuvres était jugée ayec sévérité, et que, persuadé au fond de l'équité de ces jugements, il avait honte d'en convenir. Il niait encore qu'il fût l'auteur de ces vers durs ou faihles, de ces expressions vicieuses, de ces mauvaises rimes qui arrachaient à Desfontaines ses exclamations désobligeantes; il se fatiguait à démontrer que les coupables étaient ou le régent de rhétorique chargé de monter la Mort de César pour les élèves du collège d'Harcourt, ou les éditeurs, ou les imprimeurs, ou quiconque avait contribué à donner sans son aveu une publicité prématurée à sa tragédie.
C'était encore là une des habitudes, il faudrait dire une des roueries de Voltaire. A l'entendre, ses éditeurs ont presque tous été des faussaires; il va sans dire que pas un d'eux, en le falsifiant, n'avait le talent de le faire parler comme il aurait parlé luimême.
Quant à la critique de Desfontaines, elle est loin d'être irréprochable. S'il a raison de signaler des défauts de style considérables dans la pièce en question, s'il qualifie avec justice du nom de controverse la huitième scène du dernier acte, s'il ftiit entendre qu'elle est, comme il est aisé de s'en convaincre, une sorte de superfétation, si enfin il n'était pas tenu de distinguer, dans une tragédie publiée sous le nom de Voltaire, la main de l'ouvrier de celle du rapiéceur, il était tenu du moins de ne pas comparer le stoïcien Brutus à un quaker, et de ne pas oublier
que les quakers sont si pacifiques qu'il ne leur est pas même permis de porter l'épée ; il n'est pas excusable de dire que ce même Brutus était un simple particulier de la République, puisqu'il était sénateur et préteur ; il se rendait lidicule en osant avancer que la Mort de César était une pièce contre les mœurs : « Est-ce donc à lui, observe Voltaire, à parler des mœurs ? »
Et il entre tout-à-coup dans une longue série de récriminations éloquentes contre Desfontaines :
« Quelle fureur, s'écrie-t-il , possède cet homme, qui n'a d'idées dans l'esprit que celles de la satire, et de sentiments dans le cœur que ceux de la plus lâche ingratitude? On croirait peut-être, à son procédé, que c'est un homme qui a beaucoup à se plaindre de moi et qui cherche à se venger à tort et à travers : c'est cependant le même homme pour qui je me traînai à Versailles, étant presque à l'agonie, pour qui je sollicitai toute la cour, et qu'enfin je tirai de Bicêtre. C'est ce méchant homme que le ministère voulait faire brûler, contre qui les procédures étaient commencées; c'est lui à qui j'ai sauvé l'honneur et la vie; c'est lui que j'ai loué comme un assez bon écrivain, quoiqu'il m'eût fort faiblement traduit; c'est lui enfin qui, depuis ces services essentiels , n'a jamais reçu de moi que des politesses, et qui, pour toute reconnaissance, ne cesse de me déchirer. » (A. Berger, septembre; à Thiriot, 4 octobre 1735.)
Ces plaintes, pour être justes, n'en sont pas moins pitoyables. On y reconnaît avec peine le philosophe
l'arbi^. DESFONTAINKS. C)1
qui se pare du nom sans la chose, ignore l'art de faire le l)ien pour le bien , et regrette une bonnes aetion dont il est l'auteur, parce qu'elle a profité à un sujet indigne; on y voit encore l'orgueilleux écrivain que ne rassurent sur sa valeur ni la haute opinion qu'il a de lui-même, ni ses succès éclatants, ni le rang élevé qu'il occupe et que personne ne lui dispute dans les lettres, ni même le peu de crédit que, malgré leur incontestable talent , quelques-uns de ses adversaires trouvent parmi les lecteurs, toutes les fois qu'ils s'avisent de le décrier.
Il avait rendu sans doute un très-grand service à Desfontaines et il a raison de s'en prévaloir; car, s'il ne fallait, pour assurer le souvenir des bienfaits, que compter sur la mémoire de celui qui les a reçus, ils risqueraient fort de tomber dans l'oubli; mais, en confondant sans cesse dans Desfontaines l'ingrat avec le critique et en se faisant un argument de son mauvais cœur contre son mauvais goût, Voltaire finit par nous faire douter à quoi il est le plus sensible, des coups portés à l'amour-propre de l'écrivain , et du mépris qu'on témoigne pour les services du bienfaiteur.
D'ailleurs il n'est pas possible d'accorder à Voltaire que les expressions qu'emploie Desfontaines, pour le juger, ne soient pas de la critique permise, et qu'elles soient, comme il le répète à outrance, de la satire. Certes, le journaliste n'était pas, vis-à-vis du poète, dans les conditions voulues d'un juge impartial; néanmoins il ne pouvait guère se prononcer à son égard autrement qu'il le fait , sous peine ou
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d'être un apologiste décidé , ou de donner une analyse de la pièce dans le genre de celle d'un libretto de ballet-pantomime.
Quoi qu'il en soit, ne voulant pas s'abaisser à demander une rétractation à Desfontaines, Voltaire engagea Thiriot, auquel il supposait de l'influence sur le journaliste, à lui faire sentir l'infamie de son procédé et ce à quoi il s'exposait.
Il pria en outre Thiriot de demander à l'abbé Prévost, son ami, et auteur d'un journal périodique intitulé le Pour et contre, qu'il lui soit rendu justice dans ses feuilles, en cette occasion. (A Thiriot, 4 octobre 1735.)
Dans tous les cas, il réserva sa vengeance contre Desfontaines.
« Que dira-t-il, s'écrie-t-il dans la même lettre, quand il verra à la tête de la Eenriade, ou de mes autres ouvrages, l'histoire de son ingratitude? »
Elle sera sanglante, en effet, cette histoire; elle résumera toutes les turpitudes dont Voltaire se borne, quant à présent, à charger Desfontaines dans des confidences faites à des tiers fort enclins à les divulguer ; puis elle sera rendue publique au moyen d'un libelle où le graveur, reproduisant l'infamie de Desfontaines et le châtiment qui en fut la suite , burinera profondément les traits timidement esquissés par la plume de l'écrivain.
Voltaire, en attendant, essayait de tous les moyens pour faire revenir Desfontaines de son jugement sur la Mort de César.
Outre Thiriot, son principal négociateur dans
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cette conjoncture délicate, il sollicita l'abbé Asselin, proviseur du collège d'Harcourt.
Celui-ci, personnage grave, circonspect, comme il convenait à sa double qualité de prêtre et de chef de pension , ne paraissait pas être homme à se laisser duper pjïr les doléances exagérées de Voltaire, non plus qu'à se laisser persuader par ses protestations, alors même que Voltaire les eût assaisonnées de quelques grossiers quolibets, comme il le faisait pour le divertissement particulier des Berger et des Thiriot.
Aussi , le langage que Voltaire parle avec lui est-il un peu différent. Il est amer, sans doute, mais il est aussi empreint d'une certaine onction qui donne à la douleur de Voltaire une apparence de sincérité.
L'abbéAsselin, malgré ses très-légitimes défiances, en fut touché. Comment ne l'eût-il pas été, lorsque Voltaire, avec une déférence qui l'honore, non-seulement faisait appel à son bon cœur et à son équité pour opérer une réconciliation entre les deux partis, mais encore lui en offrait tout de suite un moyen facile, en disant : qu'il est fâché du procédé de Desfontaines , surtout parce que Desfontaines ayant du mérite, sachant l'anglais et devant avoir lu Shakespeare, était à portée de donner sur le goût anglais et sur une tragédie française écrite dans ce goût, des lumières au public; qu'il lui pardonne d'ailleurs volontiers, dans l'espoir que, par les choses désagréables semées contre lui dans vingt de ses feuilles, Desfontaines n'a point eu l'intention de l'outrager : qu'il a rejeté bien des propositions de vengeance qui lui ont été faites parles ennemis du journaliste; qu'il souhaite de le voir revenir
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à lui avec l'amitié qu'il est en droit d'en attendre; qu'il proteste que la sienne ne sera pas altérée par la différence de leurs opinions ; qu'enfin, il trouvera bon que la lettre où il s'exprime en ces termes conciliants lui soit communiquée. (À l'abbé Asselin, %\ octobre et 4 novembre 1735.)
Avec de pareils préliminaires, la paix devait être bientôt conclue. Desfontaines fit un bon accueil aux avances de Voltaire ; il rétracta en partie, dans la lettre 34 de ses Observations, ce qu'il avait dit dans la lettre 27 de la Mort de César, c'est-à-dire que, sans s'expliquer sur le fond de sa critique, il affecta de croire que les falsifications de la tragédie, dont Voltaire accusait tout le monde, étaient évidentes, et que sa critique ne s'adressait plus désormais qu'à ceux qui les avaient commises.
Voltaire se déclara satisfait.
Alors il écrivit à Desfontaines une lettre de remercîments où l'on peut juger tout ensendjle de sa modestie, de sa dissimulation et de son extrême sensibilité, car il y a de tout cela dans sa lettre, et elle est trop curieuse pour qu'on n'en cite pas ici quelques fragments.
« Si l'amitié vous a dicté, monsieur, ce que j'ai lu dans la feuille trente-quatrième que vous m'avez envoyée, mon cœur en est bien plus toucbé que mon amour-propre n'avait été blessé des feuilles précédentes. Je ne me plaignais pas de vous comme d'un criti(jue, mais comme d'un ami; car mes ouvrages méritent beaucoup de censure; mais moi je ne méritais pas la perte de votre amitié... 11 importe peu au
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public que la Mort de César soit une bonne ou une méchante pièce ; mais il me semble que les amateurs des lettres auraient été bien aises de voir quelques dissertations instructives sur cette espèce de tragédie qui est si étrangère à notre théâtre... Je suis persuadé que vous auriez rendu un service aux belles lettres, si au lieu de parler en peu de mots de cette tragédie comme d'une pièce ordinaire, vous aviez saisi l'occasion d'examiner le théâtre anglais et même le théâtre d'Italie, dont elle peut donner quelque idée. »
Après quelques réflexions sur les difl'érences qui distinguent les produits de la scène française de ceux des théâtres étrangers, Voltaire continue ainsi :
« Vous devez connaître, à la manière dont j'insiste sur cet article, que je suis revenu à vous de bonne foi , et que mon cœur, sans fiel et sans rancune, se livre au plaisir de vous servir autant qu'à l'amour de la vérité. Donnez-moi donc des preuves de votre sensibilité et de la bonté de votre caractère : écrivez-moi ce que vous pensez et ce qu'on pense sur les choses dont vous m'avez dit un mot dans votre dernière lettre. La pénitence que je vous impose est de m'écrire au long ce que vous croyez qu'il y ait à corriger dans mes ouvrages dont on prépare en Hollande une très-belle édition. Je veux avoir votre sentiment et celui de vos amis. Faites votre pénitence avec le zèle d'un homme bien converti, et songez que je mérite, par mes sentiments, ma franchise, par la vérité et la tendresse qui sont naturellement dans mon cœur, que vous vouliez goûter avec moi les douceurs de l'a-
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mitié et celles de la littérature. » (A Desfontaines, 14 novembre 1735.)
On ne peut nier qu'il y ait vraiment de l'effusion dans ces paroles de Voltaire, et qu'il pensât au moins quelque chose de ce qu'il disait. Cependant, il est douteux que Desfontaines ait accepté ce principe, qu'il importait peu au public que la Mort de César fût une bonne ou une méchante pièce. Outre que là était précisément la question, puisque le public ne pouvait pas être indifférent à une œuvre sortie de la plume de Voltaire, Desfontaines ne pouvait-il pas trouver mauvais que le poète lui prescrivît ainsi son devoir, et que passant sur l'injustice de sa critique, il lui en contestât même l'utilité?
C'est ainsi que Voltaire gâtait toujours par quelque endroit ses meilleures actions, et qu'en définitive les traités de paix qu'il pensait avoir signés avec ses ennemis n'étaient que des armistices.
Pareille chose arriva de sa paix avec Desfontaines. À peine fut-elle conclue que, par un acte dans lequel on ne saurait décider s'il y eut plus de malice que d'indiscrétion. Desfontaines la compromit et souleva de nouveau la bile de Voltaire, lorsqu'elle commençait à peine de se reposer.
Le comte Âlgarotti étant sur le point de partir pour un voyage scientifique au pôle-nord. Voltaire lui adressa une épître confidentielle qui tomba, on ne sait comment, entre les mains de Desfontaines.
Apparemment que l'abbé pensa qu'elle ferait bonne figure dans son journal, et il demanda à Voltaire la permission de l'y insérer.
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A^oltaire s'y opposa formel leiiient, et il donna des raisons qui n'étaient pas à dédaigner.
Deslbntaines cependant passa outre et publia l'épître.
«Le corsaire de Desfontaines, écrivit à ce sujet Voltaire à Thiriot, a bien les vices que vous n'avez pas. Vous connaissez cette guenille que j'avais écrite au comte Algarotti; l'abbé Desfontaines me demande la permission de l'imprimer ; je lui fais répondre au nom de M. et madame du Cbàtelet qu'ils regarderont cette impression comme une injure personnelle; je le prie, je lui recommande de se donner bien de garde de publier cette bagatelle... A peine a-t-il reçu ma lettre, qu'il imprime! » (A Tliiriot, 30 novembre 1735.)
Voici la cause de la juste susceptibilité de Voltaire: on lit à la fin de l'épitre au comte Algarotti les vers suivants :
Allez donc, et du pôle observé, mesuré, Revenez aux Français apporter des nouvelles.
Cependant je vous attendrai , Sous mon méridien, dans les champs de Girey, N'observant désormais que l'astre d'Emilie. Echauiré par le feu de son puissant génie,
Et par sa lumière éclairé,
Sur ma lyre je chanterai Son àme universelle autant qu'elle est uni(iue ; Et j'atteste les cieux mesurés par vos mains, Que j'abandonnerais pour ses charmes divins
L'équateur et le pôle arctique.
On comprend sans peine combien M. et madame
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du Châtelet étaient intéressés à prévenir l'indiscrétion de Desfontaines, monsieur surtout, auquel seul il appartenait de parler en vers ou en prose des charmes divins de madame, personne n'étant censé les connaître que lui. Pour Voltaire, j'imagine qu'il dut payer d'audace et d'esprit dans cette circonstance, et que, comme il avait affaire à un mari débonnaire, il lui persuada que les petites licences qu'il avait prises sur le papier au sujet de sa femme n'étaient que des licences poétiques.
Ni lui cependant, ni M. et madame du Châtelet ne renoncèrent à obtenir justice contre Desfontaines et à le faire repentir de son imprudence. Les deux époux parlèrent d'en écrire au garde-des-sceaux, el ce projet, ainsi qu'on le verra tout-à-l'heure, paraît avoir eu un commencement d'exécution.
Mais un danger plus grave ayant dans le même temps atteint Desfontaines, et tout particulier qui l'eût alors poursuivi pour quelque offense personnelle ayant eu la chance de paraître le complice de ses persécuteurs, les hôtes de Cirey abandonnèrent leur projet.