CHAPITRE III
De l'importance croissante des machines dans toutes les branches de la production. — Comparaison entre la machinerie agricole et la machinerie industrielle. — Appareils à destinations multiples. — Chômages des instruments agricoles.— Perfectionnements apportés dans la mécanique agricole, améliorations dans la construction, dédoublement d'instruments, instruments nouveaux. — Les machines et la petite culture : association et entreprise. Les machines françaises et les machines d'origine étrangère. — Les machines et les ouvriers agricoles. — Les machines dans les concours; difficultés de leur classement.
L'homme, réduit à ses seules forces, n'a qu'une action insignifiante. Il n'y a, pour ainsi dire, pas de travail, si simple qu'il soit, qui n'exige l'emploi d'uu instrument ou d'un outil plus ou moins compliqué. Le bûcheron ne peut rien sans sa cognée ; le terrassier, sans sa pioche ; le chiffonnier, sans sa hotte et son crochet. Pour des opérations rudimentaires, il suffit d'auxiliaires très simples ; mais le matériel prend une importance de plus en plus grande, à mesure que s'accroît la complication des entreprises. Les agents mécaniques ne cessent de se multiplier, à mesure que l'industrie se perfectionne ; on sait quel est le rôle considérable qu'ils jouent actuellement dans les usines modernes. Le siècle qui approche de sa fin sera marqué dans l'histoire par bien des événe-
ments de nature différente, mais on ne risque guère de se tromper en disant qu'il restera, avant tout, le siècle des machines. Ce sont ses inventions, ses appareils qui auront modifié, avec les conditions de la production, celles de l'existence môme des populations.
L'agriculture n'est pas demeurée étrangère aux modifications qui se sont produites dans les procédés du travail. Elle y a contribué dans une large mesure, et son matériel a subi, comme celui de l'industrie, des changements considérables. Les mêmes circonstances l'ont décidée à l'adoption de méthodes analogues. Ses déterminations lui ont été dictées par le désir d'augmenter ses récoltes avec les moindres frais possibles. L'élévation croissante du prix de la main-d'œuvre a pressé ses décisions.
Si le matériel de la culture semble modeste à côté du matériel de l'industrie, c'est qu'il répond à des exigences spéciales. On agit dans les usines et dans les manufactures sur des objets réunis en un seul point. Saisis par un premier engrenage, ils sont entraînés, d'organe en organe, jusqu'à ce qu'ils aient acquis la forme qu'on doit leur donner. Toutes les manipulations auxquelles ils sont soumis s'opèrent à peu près sur place. Elles exigent la concentration d'appareils nombreux et compliqués qu'actionnent de puissants moteurs. La matière première du cultivateur est le sol qu'il exploite. Comme elle n'est pas susceptible de déplacement, c'est aux agents de travail à se porter vers elle. De là, des dispositions particulières. Les forces dont on utilise le concours doivent nécessairement se diviser au lieu de rester groupées. Chaque tâche s'effectue isolément. Il faut une organisation correspondant à ces besoins, des sources de travail moins intenses mais plus multipliées, des instruments relativement simples et indépendants les uns des autres. L'agriculture n'a pas d'atelier unique pour l'ensemble de ses opérations ;
elle en a souvent plus que d'opérations diverses. Sa machinerie ne produit pas une impression aussi vive que celle des grandes fabriques, elle n'est pas moins remarquable.
Le fonctionnement des machines industrielles est continu à moins de chômage. On ne connaît pas de repos dans leur» installations; la vie ne s'y ralentit pas; elle s'y manifeste avec une activité que rien n'interrompt. Aux champs, on n'est pas maître du choix de ses moments. Chaque œuvre doit se faire en son temps, on ne peut retarder ni l'époque des ensemencements, ni celle de la moisson. Suivant les circonstances, c'est un appareil ou un autre qu'on occupe. Quand l'ouvrage commencé est achevé, on n'a qu'à remettre en place, pour les laisser inoccupés jusqu'à une nouvelle occasion, les engins dont on s'est servi. Assujettis à de fréquents déplacements, leur usage se caractérise par ses intermittences. Sous les abris des exploitations rurales se trouvent des instruments comme les rouleaux, les semoirs, les faucheuses, les moissonneuses, les batteuses, etc., qui n'ont pas toujours un mois de fonctionnement régulier par an. Les plus usuels, tels que les charrues et les charrettes, sont bien plus longtemps encore en inaction qu'en travail.
Pour éviter Fexagérat:on des objets qui constituent le matériel agricole, on a imaginé des instruments qui comportent des emplois multiples. Des combinaisons ingénieuses ont été appliquées, en outre, pour permettre de substituer à un môme corps de machine des pièces travaillantes à fonctions distinctes. C'est ainsi qu'on a proposé des araires propres à l'exécution des labours plus ou moins profonds, ou encore susceptibles de se transformer, par le changement de quelques artifices, en fouilleuses, bineuses ou extirpateurs; des véhicules qui tiennent la place d^s charrettes et des tombereaux ; des faucheuses arrangées pour pouvoir être transformées en moissonneuses, des rouleaux
avec des disques différents, des pompes à eau et à purin, etc. Les essais entrepris dans cette direction n'ont pas été sans résultat ; mais il n'y a pas à en attendre de bénéfice bien considérable. Qui veut tout faire à la fois ne réussit complètement en rien. C'est déjà beaucoup que d'assurer convenablement un service indiqué. Les applications les plus simples de la mécanique comportent ordinairement la conciliation de qualités plus ou moins opposées et presque incompatibles; il y a toujours des obstacles sérieux à éviter quand on poursuit un double ou un triple but.
Les appareils qui sortent des mains des constructeurs se démontent facilement; leurs organes se remplacent aisément. Quand l'usure a altéré leurs proportions relatives, quand la rouille a attaqué certaines parties, les choses ne vont plus aussi régulièrement. Les transformations successives que l'on veut opérer entraînent d'ailleurs des pertes de temps; le classement des organes qui doivent s'adapter à un même bâtis demande beaucoup de soin. On se fatigue bientôt de tous ces embarras et on les évite.
Sans doute, en présence de réductions assurées de dépenses, on se contente souvent d'une besogne qui laisse quelque peu à désirer. L'économie permet de passer sur de petits défauts, mais il y a, en ceci comme en tout, des limites assez étroites qu'on ne franchit pas sans danger.
On comprend que les cultivateurs reculent devant l'encombrement de leurs hangars par des machines qu'ils n'em ploieront qu'accidentellement à une ou deux reprises par an. S'ils n'aiment pas voir leurs chevaux à l'écurie, leur matériel oisif est pour eux aussi une cause de regrets. Son entretien est moins coûteux que celui du bétail de trait, parce que les éléments dont il se compose ne demandent pas de nourriture, mais il entraine des frais de conservation avec lesquels il faut compter. Les valeurs qu'il représente
restent d'ailleurs plus ou moius longtemps improductives, alors qu'elles pourraient rendre des services si elles étaient affectées à une autre destination. On cherche naturellement à réduire son capital fixe pour augmenter son capital circulant; on est tenté de préférer une hête de rente de plus à un outil nouveau. L'accroissement des produits semble plus urgent que celui des moyens de production. Il est facile de calculer ce que rendra une vache dans son étable, on voit moins facilement l'économie que procurera l'adoption d'une faneuse à cheval. L'incertitude amène l'hésitation. Ce n'est qu'après de longues réflexions qu'on prend une décision.
Si la grande culture a des raisons d'une réelle valeur pour ne pas accepter avant examen les innovations qu'on lui propose, la petite propriété a plus de réserve encore à observer. Elle n'a pas les mêmes facilités de travail; son matériel a moins d'occupation ; il est nécessairement plus modeste. Aussi est-elle obligée de se contenter d'un minimum d'instruments agricoles choisis parmi les plus indispensables. C'est elle qui use le plus largement, parce qu'elle ne peut faire autrement, des appareils à double fin, dont elle ne méconnaît pas les défectuosités.
Le perfectionnement de la machinerie agricole a été contrarié par des obstacles contre lesquels l'industrie n'avait pas à lutter. On l'a poursuivi néanmoins avec un entrain remarquable. Depuis 1850, le matériel de nos exploitations rurales a été renouvelé presque en totalité ; il g'est aussi énormément développé. Aux anciens instruments de la culture se sont substitués peu à peu de nouveaux engins qui ont pris leur place; à côté d'eux, sont venus se ranger une masse d'appareils qu'on ne connaissait pas dans la première moitié de ce siècle.
Les machines agricoles d'un usage courant sont construites maintenant sur des modèles qui ne datent, pour la plupart,
que de 30 à 35 ans au plus. Leurs modifications résultent de la -vulgarisation des connaissances scientifiques et de l'extension des moyens d'action de l'industrie. Si simples qu'elles paraissent quand on les compare au mécanisme des grandes usines, les machines de ferme soulèvent, pour leur établissement, des problèmes d'une solution souvent très ardue. La théorie s'est prononcée sur le tracé mathématique des roues d'engrenage ; elle n'a pas d'indication aussi précise adonner sur la forme à adopter pour un soc de charrue, une dent de herse, ou toute autre pièce du même genre. Elle ne peut d'ailleurs compter sans peine avec des résistances sans cesse variables et de rapides déformations des parties essentielles des appareils à employer. Longtemps Ton a dû se contenter de méthodes de fabrication fort grossières. On ne se préoccupait guère des applications de la mécanique scientifique à l'agriculture, mais les choses ont changé avec le temps. Sans être arrivé au but poursuivi, on possède maintenant des données d'une véritable valeur. On ne fait pas encore parfaitement, mais on fait beaucoup mieux que dans le passé. La pratique ne néglige rien de ce qui peut lui être utile ; elle ne s'accommode plus volontiers d'appareils dont les défauts sont reconnus. Il lui tarde de les remplacer par de meilleurs, et elle s'y décide assez rapidement. On dispose, du reste, de matériaux que leur prix rendait autrefois trop onéreux dans les campagnes. La fonte, le fer et l'acier sont devenus d'un usage ordinaire; leur travail est connu dans les villages. On n'est plus arrêté par la perspective de réparations de peu d'importance. En cas de nécessité, il suffit d'ailleurs de quelques jours pour se procurer des pièces de rechange et remédier à des accidents imprévus. Les chemins de fer ont exercé, à ce point de vue, une action dont les conséquences n'ont pas tardé à se faire sentir ; les conditions économiques se sont modifiées. Les circonstances
ont aiasi favorisé une évolution dont on peut reconstituer presque partout les phases successives avec uu peu d'atten<tion. Le vieux matériel des exploitations rurales n'a pas été détruit du jour où il a été délaissé ; on s'est ordinairement borné à le mettre de côté. Les spécimens qu'on en retrouve, quand on se donne la peine de les chercher, rappellent ses changements en indiquant en môme temps l'époque relativement réceute à laquelle ils se sont accomplis. Ce sont des documents palpables pour l'histoire de l'agriculture contemporaine.
Les machines agricoles se sont améliorées, leur nombre n'a cessé, en outre, d'augmenter. Devenue plus active, ne laissant plus de repos à la terre, la culture s'est montrée de plus en plus exigeante. La répétition fréquente des mêmes travaux a amené la construction d'instruments spécialement destinés à leur bonne exécution. Le matériel des fermes s'est compliqué pour s'adapter à des tâches de plus en plus restreintes, mais de mieux en mieux déterminées. Il s'est progressivement différencié, pour employer une expression courante dans les sciences naturelles, de manière à répondre aux besoins qui se sont produits successivement. Des opérations qui passaient pour simples ont pu être décomposées en plusieurs autres qui ont été envisagées et effectuées isolément. C'est aiusi qu'à propos de i'ameublissement du sol, on a distingué le labour à diverses profondeurs des façons superficielles complémentaires.
Aux progrès des méthodes d'exploitation correspondent des progrès constants dans la division du travail et la spécialisation de ses procédés. Les fonctions des machines se réduisent et se précisent d'un système de culture inférieur à un autre supérieur, comme se réduisent et se précisent les fonctions des organes de la vie, à mesure qu'où s'élève daus Péchelle des êtres animés .
Le dédoublement des instruments usuels a été suivi de l'introduction d'instruments nouveaux. Des choses les plus urgentes on a passé à celles qui l'étaient moins. Après avoir assuré, dans des conditions satisfaisantes le travail du sol, on s'est préoccupé des opérations qu'entraînent la rentrée et la préparation des récoltes. Les faucheuses, les moissonneuses, les faneuses, les râteaux à cheval et les- machines à battre sont arrivés en leur temps, pour apporter à la culture des ressources qui lui devenaient de plus en plus nécessaires. Si l'on avait vaguemeut entrevu leur avènement, on ne croyait pas généralement à sa réalisation prochaine , et Ton a été quelque peu surpris de la rapidité de leur fabrication. Aussi leur apparition a-t-elle produit dans le monde agricole une sensation si profonde, qu'on a réservé à ces appareils l'appellation de machines perfectionnées. Cette dénomination , qu'on leur applique trop exclusivement, n'est pas absolument exacte, mais elle est caractéristique.
En dépit des obstacles qui semblaient devoir retarder les applications de la mécanique agricole, la machinerie des exploitations rurales a pris un développement imprévu. C'est que, tout compte fait, son intervention devait se traduire par des avantages qu'on a su bien vite apprécier. Aux dépenses immédiates qu'allaient entraîner de nouvelles acquisitions, on a opposé les bénéfices à espérer. La balance a fixé sur les règles à suivre, et ses résultats n'ont pas tardé à se manifester par des faits que tout le monde peut constater. La moyenne culture, elle-même, sinon la petite, a marché de Savant, comme la grande, dans la voie qui s'ouvrait à tous. Elle s'y est avancée, à l'étonnement général, avec autant de fermeté que d'habileté. A l'insuffisance des forces divisées dont elle disposait, elle a suppléé par la mise en œuvre d'heureuses combinaisons dont elle a su tirer un excellent parti. L'association et la création d'entreprises privées ont
remédié à sa faiblesse apparente, si bien qu'elle n'a pas été en retard chez nous pour profiter des bénéfices des inventions favorables à Pexercice de sa profession .
L'association a provoqué, en ce qui concerne l'emploi des machines agricoles, des espérances que les événements n'ont confirmées qu'en partie ; elle n'a pas donné ce qu'on en attendait. On en cite, il est vrai, des exemples encourageants, mais ce ne sont que des exceptions ; elle n'a pris nulle part de grandes proportions. C'est que 1<8 champ qu'on proposait à l'exercice de son action n'est pas le sien. L'indivision qui résulte de la possession en commun d'instruments de travail a de graves inconvénients, et ses défauts se révèlent clairement dans la pratique. Les contestations qui peuvent surgir entre plusieurs copropriétaires ne sont qu'un de ses moindres inconvénients. Son pire effet est la négligence inévitable qui en est la conséquence. On sait quelles sont ses conséquences pour les immeubles; elle n'est pas moins dangereuse pour les capitaux mobiliers. Les machines sont des objets délicats qui ont besoin d'un maître qui veille à leur conservation avec beaucoup de sollicitude ; elles courent des risques à passer d'une main dans une autre. S'il n'y a personne de directement et spécialement intéressé à leur entretien, elles sont exposées à de rapides détériorations. Les responsabilités partagées ne leur conviennent pas.
L'entreprise n'a pas à lutter avec les mêmes embarras. Elle fixe les situations de toutes les parties intéressées, en établissant le rôle de chacun. Son organisation dégage le cultivateur de tout souci. On se charge à forfait de l'exécution de ses travaux à des conditions arrêtées d'avance, qui sont le plus souvent conformes à un tarif généralement accepté. L'entrepreneur qui connaît sa machine, qui sait la conduire et la réparer au besoin, en obtient le maximum d'effet utile. Son intervention économise, aux particuliers
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qui traitent avec lui, des dépenses d'acquisition toujours élevées, sans augmenter sensiblement leurs charges annuelles. Le profit que laisse Popération n'est que le prix du soin qu'y apporte le chef de l'entreprise, qui agit beaucoup plus économiquement que ne le ferait un propriétaire. Ce n'est pas une perte pour la culture. Les fausses manœuvres qu'on n'éviterait pas en dirigeant soi-même son travail, l'inaction des appareils pendant une grande partie de l'année, seraient une source de dépenses qui atteindrait, dans bien des circonstances, un chiffre supérieur. Les avantages de l'entreprise à forfait sont, du reste, si manifestes dans les conditions qui s'y prêtent, que la grande culture y a parfois recours. C'est en définitive une application du principe fécond de la division du travail, dont l'économie politique a si bien démontré la valeur. C'est à l'occasion du battage mécanique qu'elle est surtout répandue en France.
Le mouvement qui a amené là transformation du matériel agricole a été général. L'étranger n'y a pas pris une moindre part que la France. Dans plusieurs directions, nos fabricants se sont même laissé devancer par des concurrents éloignés. Chez nous, les constructeurs se sont bornés presque exclusivement au perfectionnement de nos instruments ordinaires. Ce sont eux qui, de 1820 à 1850, ont préparé le remplacement des appareils grossiers des époques précédentes par des modèles étudiés avec soin daus tous leurs détails. Leur supériorité est restée indiscutable dans la fabrication des instruments viticoles et le matériel des celliers; elle est beaucoup moins bien établie pour d'autres appareils. Quand, vers 1850, ils ont voulu entreprendre la fabrication d'engins nouveaux, ils n'ont obtenu de véritables succès qu'avec les machines à battre. Les essais qu'ils ont faits d'autres appareils n'ont généralement pas été heureux, et c'est à peine
si, maintenant encore, après quarante ans de travail, ils sont arrivés à satisfaire leur clientèle.
Si l'Angleterre et les États-Unis nous ont précédés pour la fabrication de certaines machines, c'est que leur agriculture les réclamait plus impérieusement que la nôtre. L'exploitation du sol est conduite, de l'autre côté de la Manche, avec beaucoup plus d'intensité que chez nous ; on y consacre plus.de capitaux à la terre, et on lui demande plus. La main-d'œuvre y est plus onéreuse, l'industrie plus avancée. Tout in vitait à créer de nouveaux instruments, et tout facilitait leur construction ; on ne peut s'étouner de la rapidité de leur augmentation. Sans être placés dans les mêmes conditions, les États-Unis ont adopté des méthodes de culture qui ne demandent pas moins à l'adoption des procédés mécaniques. Ce sont, en Amérique, les grands espaces et la rareté de la population qui ont nécessité l'aide d'engins de toute sorte. A défaut d'hommes, les cultivateurs du nouveau monde se sont adressés aux machines. Ce sont elles qui ont permis d'aborder la culture extensive, qui leur a si bien réussi. Le développement de la méoanique agricole a pris chez eux une extension remarquable. Après avoir approvisionné leurs concitoyens, ils se sont mis en mesure de répondre aux besoins des cultivateurs de toutes les nations. S'il faut en croire la statistique, le nombre de leurs fabriques spéciales se serait élevé, entre 1850 et 1870, de 1,333 à 2,076, et la valeur des appareils qui en sont sortis, de 35 millions à 270 millions. Il n'y a pas de pays de culture avancée oii ne se rencontrent de nombreux spécimens de leur industrie.
Nous n'avions pas de raison pour reprendre chez nous des études qui avaient été faites, et bien faites, ailleurs. Aussi quand on a été persuadé des services que devaient rendre les machines d'origine anglaise et américaine, on a commencé par les faire venir de leurs centres de production. Nous
ayons profité de l'expérience des autres, que nous aurions en tort de dédaigoer. C'est ainsi que notre matériel agricole se compose d'instruments de deux provenances distinctes. Les appareils de labour, d'ameublissement du sol et de transport, sortent des fabriques françaises ; les plus compliqués sont en grande partie de provenance étrangère. Le commerce des machines agricoles se partage entre les importateurs et les constructeurs nationaux .
Le débouché que notre agriculture offre aux machines perfectionnées ne pouvait rester indifférent aux usines françaises. Elles ont naturellement cherché à le disputer à l'étrauger ; mais, malgré les efforts les plus louables, elles ne sont pas encore parvenues au but qu'elles poursuivent avec une opiniâtreté dont on doit leur savoir gré. Elles ont pour elles l'avantage de la situation ; il leur est plus facile de se tenir au courant de ce que demandent les intéressés. Obaquejour, leur installation se perfectionne. Elles gagnent peu à peu du terrain, et on ne peut qu'applaudir à leur succès progressif. L'accroissement du nombre des machines agricoles coïncide, malgré tout, avec une augmentation de la fabrication nationale. C'est ce qui résulte des états de douane. Ils montrent que nos importations de machines agricoles étrangères vont en diminuant, sans que Dos exportations, il est vrai, augmentent beaucoup.
Les machines créent de nouvelles sources de travail pour les populations ouvrières, en môme temps qu'elles en tarissent d'anciennes. Elles agrandissent le rayon de la sphère de l'activité humaine, en modifiant ses éléments. C'est des chemins de fer que date l'industrie moderne des transports; c'est leur exploitation qui a réduit celle du roulage d'autrefois; elle n'a cependant pas diminué l'importauce des charfois. La plupart des applications de la mécanique produisent un double résultat ; elles donnent naissance à des occupa-
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tionsqui n'étaient pas soupçonnées avant leur mise en œuvre; elles en réduisent et font disparaître d'autres. Ces deux effets opposés des inventions se manifestent ordinairement en môme temps. Certaines classes de travailleurs en souffrent, d'autres en profitent ; mais le bénéfice l'emporte presque toujours sur le dommage. Il n'en est cependant pas nécessairement ainsi. Dans le nombre des combinaisons nouvelles de la mécanique et des arts> on trouve des procédés qui ne nuisent à aucun intérêt, et qui sont acceptés de tous sans protestation. La photographie nous en fournit un exemple ; on n'oserait soutenir, en effet, qu'elle a causé le moindre préjudice à la peinture. D'autres découvertes suppriment, au contraire, sans compensation véritable pour ceux qui sont atteints par leurs conséquences, certains éléments de travail. Les machines prennent leur place et ne conservent à leur service qu'un personnel insignifiant. Elles provoquent, dans ce cas, des plaintes énergiques de la part des travailleurs, qui sont obligés de renoncer à un métier sur lequel ils comptaient, pour en apprendre un autre. La situation qui résulte d'événements de ce genre a justement préoccupé les moralistes et les économistes ; mais ce n'est pas le lieu d'y insister ici.
Les progrès de la mécanique agricole ne pouvaient avoir d'autres conséquences que ceux de la mécanique industrielle ; ils suscitent les mêmes observations. Les populations ouvrières des campagnes ont bien accueilli ceux qui leur sont favorables ; il n'a pas toujours tenu à elles que la vulgarisation des autres ne soit indéfiniment retardée.
Les instruments qui sont destinés au travail du sol n'inquiètent pas les ouvriers des campagnes ; ils savent que leur augmentation ne leur cause aucun tort. Plus se multiplient les cbarrues, les herses, les rouleaux, les scarificateurs, les boues et autres engins du même genre, plus se multi-
plient aussi les façons aratoires. L'ameublissement de la terre n'est pas une tâche limitée ; on peut y consacrer toutes les ressources dont on dispose. Sans doute une défonceuse traînée par quatre paires de bœufs, et conduite par trois ou quatre hommes, remue en un jour un volume de terrain qui exigerait pour être déplacé à la pioche ou à la bêche soixante à quatre-vingts journées au moins; mais personne n'ignore qu'on reculerait en général devant un travail pareil si l'on ne pouvait l'entreprendre d'une manière économique. Matériellement on pourrait obtenir des instruments à mains, avec un personnel suffisant, ce qu'on obtient des instruments attelés ordinaires; on ne le peut pas en pratique. Si on devait renoncer à ces appareils, on abandonnerait purement et simplement la culture; ils ne nuisent donc pas aux ouvriers.
Les faucheuses, les moissonneuses, les machines à battre et autres appareils de récolte n'ont pas la même action. Ce sont des machines qui se substituent à l'homme en accomplissant sa tâche. La terre n'est jamais fouillée trop profondément, ni trop souvent retournée ; il y a toujours profit à revenir à elle. La rentrée des plantes cultivées ne se répète pas plusieurs fois par an. Quand elle s'opère mécaniquement, elle ne laisse plus rien à faire après elle. Aussi les ouvriers agricoles n'ont-ils pas toujours vu sans déplaisir une concurrence qu'ils redoutent. Leurs sentiments se sont traduits d'ailleurs, sur plusieurs points de notre territoire, par des actes d'hostilité plus ou moins regrettables. Gomme ils ne pouvaient rien contre les chefs d'exploitation, ils se sont attaqués aux machines, en les endommageant et en cherchant à les mettre hors d'usage. De toutes, celles qui ont été les plus maltraitées sont les batteuses à vapeur, qui ont complètement supplanté les batteurs en granges. Ou a signalé à plusieurs reprises de graves accidents dont la cause n'était
évidemment autre que la malveillance ; quelques-uns ont fait des victimes jusque parmi leurs auteurs.
Si les propriétaires ont eu, dans quelques circonstances, à se défendre contre leurs ouvriers, la lutte n'a cependant jamais été bien vive, et l'accord n'a pas tardé à s'établir entre eux. Quelques caractères irrités ont cédé à de fâcheuses' inspirations. Nulle part l'agitation n'a pris de grandes proportions, car il n'y avait pas de raison pour qu'elle ne cédât promptement devant les événements. Des ouvriers ont pu regretter de voir disparaître des travaux auxquels ils étaient habitués, il n'en est pas résulté pour eux de dommage réel. L'occupation ne leur a pas manqué, et il ne leur a pas été difficile de se plier aux exigences qui se sont imposées . C'étaient des hommes habitués à toutes les opérations de l'agriculture. Ils se livraient par occasion à une besogne relativement iucrative, mais ils n'avaient pas à faire d'apprentissage pour entreprendre autre chose. Aucune inquiétude de chômage ne pouvait les troubler, car on leur offraitimmé* di a te me ut des emplois variés. Jamais, du reste, les salaires agricoles n'ont suivi une marche asceudante mieux accentuée qu'au moment môme où l'introduction des machines a fait des progrès décisifs.
La diffusion des mechines agricoles a été favorisée chez nous par les expositions. Ce sont les concours régionaux qui ont surtout contribué à les faire connaître du public. Organisés à tour de rôle dans chacuu des départements d'une môme région, ils ont provoqué, sur tous les points de la France, des exhibitions périodiques qui ont puissamment contribué à l'instruction des intéressés. Certains d'y trouver des cultivateurs disposés à examiner leurs appareils, les constructeurs out consenti à de lourds sacrifices pour y produire leurs instruments. On leur a offert un mode de publicité efficace; ils en ont largemeut usé, et, en en profitant,
ils ont mis à la portée des cultivateurs d'excellents moyens d'étude.
L'appréciation de la valeur des machines est très.difficile. Dans leur classement, il faut tenir compte du principe sur lequel elles reposent, de leur effet utile, de leur solidité, de la facilité de leur conduite, de leur durée probable, de leur prix, etc., etc. Il n'y a pas de règle mathématique pour juger de leur mérite, et, suivant les dispositions particulières de chacun, ou les examine souvent de manière toute différente. Ce sont ordinairement, dans les concours, les essais comparatifs qui servent de base aux décisions des jurys ; les considérations qui portentsur d'autres points que sur la quantité etlaqualité du travail ne viennent qu'en seconde ligne. Or le rendement des machines et la perfection de leur tâche dépendent souvent des conditions dans lesquelles elles sont employées et de l'habileté avec laquelle elles sont conduites. Selon qu'elles sont confiées à des mains plus ou moins expérimentées, elles produisent des impressions favorables ou défavorables. La même charrue qui, bien réglée, n'exige que peu de tirage, demande des efforts de tractiou beaucoup plus élevés, si elle n'est pas disposée convenablement pour le travail qu'elle doit exécuter. D'une personne à l'autre, une faucheuse ou une moissonneuse marchent convenablement ou ne marchent pas du tout. Sans doute les exposants prennent leurs mesures pour faire valoir leurs appareils, mais ils n'évitent pas les accidents auxquels ils sont exposés. Malgré toutes leurs précautions, il leur arrive parfois de manquer leurs expériences. Qu'ils soient ou non responsables des conséquences de leur imprévoyance, les suites sont les mêmes pour eux. En sacrifiant la solidité, on acquiert de la légèreté, qui séduit au premier abord les personnes même les plus habituées au maniement des instruments. Pour se prononcer avec certitude sur le mérite
d'un appareil quelconque, il faudrait en faire une étude approfondie et prolongée ; il y a des défauts qui ne se révèlent qu'avec le temps, ce n'est pas en quelques journées qu'on est en mesure d'exprimer sur leur valeur un avis définitif.
L'embarras qu'on éprouve à classer des instruments augmente encore pour ceux qui sont le mieux connus. Entre des types d'origine différente, on hésite d'autant plus, avant de se prononcer, que ceux qui sortent des maisons sérieuses se distinguent par des qualités réelles. Tous sont établis d'une manière rationnelle, et se font remarquer seulement par des particularités qui leur sont spéciales. Parfois l'excellence du travail est sacrifiée, dans une certaine mesure, à la simplicité des organes. Il n'est pas facile de tout concilier, et Ton ne gagne généralement d'un côté qu'à la condition de perdre de l'autre. On rencontre enfin des machines qui sont créées spécialement pour les concours et qui ne résisteraient peut-être pas à un service continu. On comprend donc que les opinions puissent être partagées. Si, dans un même jury, on se met assez facilement d'accord, il n'en est pas de même pour des jurys qui agissent isolément. C'est ainsi que les mêmes appareils sont souvent classés suivant un ordre différent dans plusieurs concours qui ont lieu en même temps. Celui qui est regardé comme le meilleur à Amiens peut n'arriver qu'en deuxième ligne à Lyon,et en troisième à Rennes. Ici, il passe avant ses concurrents ; ailleurs, il ne vient qu'après eux. Les divergences d'opinion, qu'on n'a pas de peine à relever, prouvent seulement qu'entre instruments sortis de bonnes fabriques il n'y a souvent pas de raisous décisives pour donner a priori la préférence à l'un plutôt qu'à l'autre ; elles montrent les progrès de la machinerie agricole et sont plus encourageantes que regrettables. Ce n'est pas à dire qu'on doive s'en rapporter au
hasard dans les choix qu'on peut avoir à faire ; il faut, au contraire, tenir grand compte de la destination des appareils, des conditions dans lesquelles ils doivent être mis en œuvre, de la disposition des terrains, de l'habileté des ouvriers, des facilités de réparations qu'assure l'industrie locale, et d'une masse d'autres circonstances qu'il serait trop long d'éuumérer.
Les machines qui dominent dans les concours régionaux, et môme aux concours généraux annuels du Palais de l'Industrie à Paris, celles qui ont occupé les vastes galeries de l'Exposition universelle de 1889, constituent des engins d'une application très étendue. Ce sont, en quelque sorte, des appareils classiques connus de tous les agriculteurs iustruits par les descriptions qu'en donnent les journaux et les ouvrages agricoles, sinon par leurs observations directes. On se tromperait grandement cependant si l'on prétendait juger par eux du matériel agricole usuel de la France. La place qu'occupent les instruments dans les expositions n'est pas du tout proportionnelle à leur importance dans les exploitations rurales. Les machines de concours sont surtout des machines nouvelles, celles qu'on désigne du nom de perfectionnées ; les machines usuelles, spéciales à chaque région, celles dont on fait le plus grand usage, ne s'y présentent qu'exceptionnellement. Si l'on veut les voir, il faut les chercher dans les exhibitions plus modestes, mais non moins intéressantes des Comices ou des Sociétés locales d'agriculture. Il y a des constructeurs et des dépositaires dont les instruments sont répandus sur tous les points de la France, dont la clientèle est aussi dispersée que nombreuse ; cesontceuxdont le nom estconnu partout. D'autres répondent seulement aux besoins des cultivateurs de leurs environs ; ils font beaucoup moins de bruit, mais ils rendent, dans leur ensemble, des services considérables. La publicité et la
réclame n'augmenteraient pas beaucoup leurs affaires, ils n'en usent qu'avec réserve. Les expositions les plus simples leur suffisent.
Si même on tient à se faire une idée très exacte des machines propres à chaque pays, c'est dans les fermes qu'il faut les examiner. Chaque région a ses instruments qu'on retrouve à peu près uniformément dans toutes les exploitations, ils appartiennent à des types consacrés par la tradition, qui ne se modifient qu'avec une extrême lenteur. Leur conservation proteste contre les critiques qu'on leur adresse , et ils ont probablement pour eux des qualités méconnues. Les propriétaires qui Jes conservent n'ont aucun intérêt à les exposer; ils ne se montrent pas dans les solennités agricoles. Ce sont ceux sur lesquels on a le moins de renseignements. Les traités d'agriculture ont, eu ce qui les concerne, des lacunes regrettables qu'il serait utile de combler.