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LE MOBILIER DU CULTIVATEUR ET DU PERSONNEL DE LA CULTURE

Le mobilier du cultivateur ; son rôle comme élément de travail, son amélioration progressive. — L'architecture rurale ; ses progrès, ses manifestations variées. — Les habitations des villes et celles des campagnes. — L'ameublement des cultivateurs ; les provisions de toile, l'argent, les bijoux. — L'installation des vignerons de l'Hérault, des cultivateurs de Jersey, des agriculteurs de la Hollande. — Les soins d'entretien des habitations dans le Nord et dans le Midi. — Le mobilier du personnel de la culture ; son importance et sa valeur.

La première dépense qui s'impose au cultivateur, au moment de son entrée en ferme, est celle qui résulte de l'organisation de sa maison. Il lui faut un mobilier pour lui et sa famille, il lui en faut un aussi pour son personnel. Son ameublement constitue un élément indispensable du capital d'exploitation, un de ceux en présence desquels on se trouve tout d'abord placé.

Le mobilier de l'agriculteur est extrêmement variable suivant les conditions, et son étude soulève des observations d'une nature particulière. Ce n'est souvent qu'un moyen de production, qu'un auxiliaire du travail, mais c'est souvent aussi, dans une assez large mesure, un des résultats de la production elle-même, grâce à laquelle on a pu lui donner

une plus ou moins grande extension. Dans les pays pauvres, oi les capitaux manquent, les cultivateurs sont obligés de restreindre l'importance des objets destinés à leur service particulier ; ils se contentent nécessairement d'une médiocre aisance et se privent de tout ce qui peut passer pour superûu . Quand la richesse atteint à un niveau assez élevé, il devient possible de rechercher' un certain bien-être intérieur sans rien sacrifier des intérêts de la culture. C'est, dans les milieux déshérités, sur la terre que se portent les épargnes trop limitées des habitants; c'est elle, au contraire, qui permet nne installation convenable à ceux qui lui prodiguent leurs soins, quand elle est arrivée à un certain degré de productivité.

Le mobilier du cultivateur tient donc à la fois du capital d'exploitation et du capital de réserve indépendant de la culture. Son caractère mixte contribue à détourner l'attention des formes sous lesquelles il se manifeste. On n'en parle qu'avec la discrétion qu'on doit apporter en s'occupant des détails qui touchent à la vie privée, et qui ne supportent guère l'éclat du grand jour. Dans les descriptions agricoles présentées au public, on hésite à introduire les lecteurs dans l'intimité des familles, on se sépare des cultivateurs sur le seuil de leur maison d'habitation, et on estime qu'on a accompli sa tâche quand on a montré l'organisation extérieure des divers services agricoles.

Rien n'est plus respectable que le sentiment qui dicte une pareille réserve. Sans manquer aux convenances, on pourrait cependant faire connaître avec profit les conditions générales d'existence des populations agricoles. Quelques écrivains de talent l'ont tenté avec succès, c'est un exemple 'à suivre. Dans un même pays, du reste, il n'y a pas de différences si profondes dans les usages, qu'on ne puisse en donner une idée générale assez exacte sans froisser aucune

susceptibilité. Qu'on entre dans quelques fermes d'une région déterminée, on retrouvera presque toujours, dans toutes, des dispositions analogues avec une installation d'un type uniforme. L'image d'ensemble reste, pendant que les particularités disparaissent rapidement de la mémoire, comme des choses secondaires. C'est assez pour fixer les idées.

La description du mode d'installation des familles agricoles n'est pas destinée à la satisfaction d'une vaine curiosité. Elle est instructive à deux points de vue principaux. Considérée en elle-même, la vie de la campagne indique quelle est la position matérielle du cultivateur, et ce que l'on peut espérer de l'application de ses forces à l'industrie agricole. Rapprochée de ce qu'elle a été à des époques plus ou moins reculées, elle établit des différences qui fournissent des matériaux de comparaison utiles. On s'est efforcé, dans ces dernières années surtout, de recoastituer, avec ses caractères principaux, l'existence rurale des générations qui nous ont précédés. M. Baudrillart, M. Babeau et M. le baron de Calonne, pour ne parler que des auteurs les plus connus, ont cherché, dans de récentes publications, à mettre le présent en face du passé, pour faire ressortir les changements qui se sont opérés depuis le commencement du siècle au profit des populations des campagnes. Le moment semble bien choisi pour ajouter de nouveaux faits à ceux qui ont été rapportés, et qui sont encore en trop petit nombre.

Par son extérieur, la maison d'habitation suffit déjà, dans une certaine mesure, pour autoriser des conjectures sur les habitudes de ses habitants. Elle est, d'ailleurs, par rapport au capital foncier, ce que son mobilier est au capital d'exploitation. Souveut, comme les détails d'intérieur, mais plus tard cependant, elle vient attester la productivité de la culture. Si parfois ce sont les épargnes réalisées dans des industries

diverses qui permettent au propriétaire de penser à son agrément avant de s'occuper de son terrain, ce n'est qu'une exception. Presque partout c'est sur Jes profits de l'exploitation agricole que se prélèvent les ressources nécessaires à l'amélioration du logement. Il y a bien quelques économies qui se déplacent pour se porter, les unes des manufactures vers l'industrie agricole, les autres des champs à la ville ; en général, cependant, elles restent acquises pour la plupart à la source de travail dont elles proviennent. On ne rompt pas sans raison avec des occupations qui ont contribué à des succès acquis.

Eq fait, les habitations des cultivateurs s'améliorent à mesure que la culture s'enrichit et, dans chaque milieu, leur aménagement répond à l'importance des entreprises agricoles, mais elles sont dans le plus grand nombre des cas d'an aspect très modeste.

L'architecture rurale a fait cependant de grands progrès. Sans remonter aux documents incertains qui nous sont demeurés des époques anciennes, on rencontre partout d'anciens corps de bâtiments qui témoignent des méthodes adoptées dans la première moitié de ce siècle. Nulle part on ne s'en contente actuellement. Le bois a presque disparu complètement du squelette des constructions agricoles. S'il tient encore une large place dans quelques pays riches en forêts, il est associé non plus à un torchis grossier, mais à de solides maçonneries en briques ou en pierres. ^3 toits de chaume auront bientôt aussi achevé leur temps. Oa veut des locaux de mieux en mieux établis, de plus en plus solides et de plus en plus agréables. Les fermiers élèvent leurs exigences, et sous la pression de leurs réclamions les propriétaires se décident à faire des sacrifices P'ils ne peuvent plus ajourner. Mais on ne détruit cepen- **&t pas pour le plaisir de réédifier sur un plan mieux étudié;

on attend autant que possible, on retarde les dépenses, et sur beaucoup de points de notre territoire le logement des fermiers laisse beaucoup encore à désirer.

Dans tout le Centre, dans la plupart de nos départements de l'Est, de l'Ouest et du Midi, les logements des fermes communes se composent de quelques rares chambres plus ou moins confortables, trop souvent privées d'air et de lumière, à la fois basses et humides, sans autre plafond qu'un médiocre plancher qui supporte un grenier superposé. Le sol sur lequel on marche est formé de terre glaise battue, on ne le recouvre que rarement de briques. On n'habite que le rez-de-chaussée. L'entrée correspond à la cuisine ; c'est la pièce dans laquelle se tient presque constamment la fermière; c'est celle qui sert de salle à manger commune. En communication directe avec elle, mais sans issue au dehors, se trouve un local de dimensions un peu moindres généralement réservé à la famille. Quelques dépendances complètent cet ensemble. Dans les constructions nouvelles, qui se multiplient rapidement, on conserve le plan traditionnel, en se bornant à faire mieux ; on donne partout plus d'espace et de jour.

Les entreprises plus grandioses du Nord sont accompagnées de bâtiments plus vastes et mieux aménagés. La famille a ses appartements, et le personnel les siens ; les deux salles uniques des milieux moins avancés se subdivisent chacune en plusieurs pièces séparées, de plus en plus étroitement spécialisées à. des affectations distinctes. Quel que soit enfin le pays, le grand propriétaire qui passe une partie de Tannée au milieu de ses terres y a sa demeure, qui prend assez fréquemment les allures du véritable château.

Si simple que soit l'habitation ordinaire de nos cultivateurs, ils ne paraissent pas moins bien logés que les comoier-

çanls des villes d'une position comparable. Les magasins qui servent à l'étalage des marchandises sont tenus avec un soin véritable, mais, si Ton s'avise de pénétrer dans les arrièreboutiques des centres populeux, on s'en retire souvent avec Boe impression des plus défavorables. La place y est mesurée arec une parcimonie extrême, tout y est rassemblé et entassé, on y respire avec peine. Dans l'industrie même, le personnel dirigeant se resserre souvent dans des annexes insuffisantes, sepromettant longtemps de s'installer plusgrandement,nes'y décidant que le jour où l'usine a pris tout son développement et ne peut plus occuper utilement de nouveaux capitaux.

L'ameublement répond au logement, ses transformations semblent cependant avoir été moins rapides que celles de la construction depuis le siècle dernier. Pendant que l'art du bâtiment restait à l'état d'enfance, les cultivateurs, ou quellues-uns au moins, avaient déjà réuni beaucoup de choses utiles pour leur consommation, a Qui parcourrait les inventaires d'un bailliage rural au xviii** siècle serait surpris, comme nous l'avons été nous-mêtne, de tout ce que renferme le bahut du fermier ou la huche du moindre laboureur dans le Nord de la France. Sans parler des pièces d'argenterie plus communes chez le fermier qu'on ne saurait le croire, des fourchettes de fer ou d'acier, et des cuillères d'étain, il n'est pour ainsi dire pas de ménage qui ne possède plusieurs paires de draps de toile. On trouve dans la huche jusqu'à 12 et 18 chemises, des nappes , des serviettes,quelques rares mouchoirs ^ poche, des mouchoirs de col dont les femmes se parent, des bonnets et souvent une provision de toile fine ou de toile de 8*08, filée pendant les longues «séries» (de Oalonne; La vie ^ricole sous V ancien régime dans le nord de la France). ûéjà au xive siècle, selon M. Baudrillard, le goût des parures était très répandu en Normandie. M. Albert Babeau a pu tëuQir, de son côté, des masses défaits qui prouvent que,

si le logement des cultivateurs n'était pas toujours remarquable par sa construction , beaucoup d'entre eux n'étaient pas dénués de ressources, et que le superflu môme, sous forme de bijoux divers, se rencontrait assez fréquemment. Quelquefois, il est vrai, on se contentait en bien des choses du strict nécessaire pour chercher à lutter et à éclipser plus sûrement ses voisins, mais ce n'est pas dans les siècles passés seulement que Ton peut relever des faits du môme genre.

Si l'on voulait fouiller dans nos archives, on en retirerait sans doute partout des pièces assez nombreuses qui modifieraientnos idées sur la situation de nos devanciers. La distance qui nous sépare d'eux n'est peut-être pas aussi considérable que nous sommes disposés à le croire. On peut se demander cependant si les inventaires qui ont été conservés ne s'appliquent pas aux habitants les plus aisés de nos campagnes, ceux sur lesquels l'attention devait naturellement se porter de préférence, et qui constituaient comme une aristocratie au milieu des classes rurales. Le mobilier ne comporte rien encore de trop dans les situations ordinaires, et il n'accorde de place aux objets accessoires que dans les milieux assez riches. Sous ce rapport, la campagne le cède à la ville, le sentiment artistique n'y est pas également développé ; on se préoccupe de l'utile plus que de l'agréable. Le petit industriel cherche à décorer son habitation dans laquelle il passe de longues heures chaque jour ; il tient à reposer son esprit en même temps que son corps . En rentrant le soir, après avoir achevé ses durs travaux, le cultivateur ordinaire, qui a pris largement sa part aux opérations diverses de la ferme, n'est pas délicat pour sa personne. Une chaise de paille lui suffit, il ne demande pas de siège moelleux. Dès qu'il est rentré et que son repas est pris, il songe d'ailleurs au sommeil, et c'est de son lit qu'il s'inquiète. La fermière a le soin du ménage dans ses attributions ; son luxe se manifeste surtout

par la richesse de sa garde-robe; elle attaché encore, comme aux siècle3 passés, uo prix tout particulier au liage et, quand elle peut y préteudre, aux bijoux d'or et d'argent.

Sous le régime de la grande culture, les occupations intérieures du chef d'exploitation sont plus importantes ; des chefs de service lui prêtent leur concours pour la surveillance des travaux des champs; il ne joue plus aucun rôle comme ouvrier, il ne s'occupe que de la direction de son entreprise. Ses comptes et sa correspondance le retiennent souvent à l'intérieur ; ses goûts particuliers aussi. De là, des dispositions particulières et un ameublement spécial qui participent des installations ordinaires des villes et du besoin d'espace et de déplacements incessants comme ceux que suppose la vie delà campagne.

Dans quelques situations privilégiées, les profits de l'industrie agricole se sont accumulés avec tant de rapidité que les habitations des cultivateurs et leur ameublement ont été transformés en un espace de temps très limité. C'est ce qu'on a pu constater/par exemple, au moment de la prospérité de la vigne, dans les plaines fertiles du département de l'Hérault. Les petits vignerons qui achetaient du terrain en partie à crédit parvenaient assez facilement à se libérer, en quelques années, de leurs obligations, et à réaliser ensuite des excédents de recettes importants. Les produits que donnait la terre représentaient une valeur de mille à deux mille fr. par hectare, et presque tout l'argent qui eu provenait restait entre les mains des petits propriétaires. Leurs bénéfices leur permettaient un genre de vie beaucoup plus large que par le passé ; ils contribuaient, en outre, à améliorer leur intérieur. L'épargne n'en absorbait malheureusement qu'une trop faible quantité. La richesse marchait plus vite que l'instruction et l'éducation, et le mobilier des viticulteurs se faisait remarquer, dans bien des cas, par la présence d'objets

de prix arrangés sans art dont ils n'appréciaient guère la valeur que par la dépense qu'ils représentaient. Oet état de choses se serait probablement prolongé assez longtemps encore avant d'amener des changements notables dans les mœurs, si l'invasion pbylloxérique n'était venue y mettre un terme.

Quand la fortune s'accroît lentement, les usages se modifient en môme temps, et on n'observe plus de contraste aussi frappant entre l'installation matérielle des cultivateurs et leurs habitudes ordinaires. L'île de Jersey en fournit un exemple. On sait à quel degré de perfectionnement est arrivée sa culture; ses rendements ne descendent pas audessous de ceux des meilleurs pays ; son bétail jouit d'une réputation considérable. M. P. 0. Dubost a pu évaluer le produit brut des exploitations rurales à deux mille francs en moyenne par hectare sans soulever de protestation. Il faut bien, du reste, que ce chiffre soit atteint pour que la rente puisse s'élever au taux de six cents francs. On ne rencontre dans l'île que de petits domaines, ils ne dépassent guère six à huit hectares en moyenne de superficie ; ceux de vingt hectares sont fort rares. Mais ce qui mérite de fixer l'attention, ac'est le degré d'aisance et d'instruction qui distingue la partie de la population jersiaise qui est vouée aux travaux de la culture. Toutes les habitations rurales sont tapissées extérieurement de plantes grimpantes, ornées de parterres de fleurs, et décorées ou meublées à l'intérieur suivant les règles du confort britannique. Dans les plus modestes demeures des cultivateurs, le visiteur est reçu dans une sorte de salon orné d'un piano et de livres de luxe. Les habitations, mi-cottages et mi-fermes, sont très nombreuses, disséminées à de faibles intervalles. Les propriétaires de ces petits domaines sont, pour la plupart, des cultivateurs instruits et bien élevés; un grand nombre ont vu la France et l'Angle-

terre, quelques-uns môme ont fait le tour du monde». Il est un pays qui a souvent été cité aussi pour le luxe de ses habitations et leur propreté, c'est la Hollande. M. E. de Laveleye en représente l'image d'une manière séduisante dans son étude sur YÉconomie rurale de la Neerlande. «Quand on visite les habitations rurales en été, écrit-il en parlant des fermes du Beemster, la pièce que la fermière vous montre avec le plus d'orgueil, c'est Tétable. La paroi extérieure, construite en briques, est percée d'une série de petites fenêtres toutes garnies d'un rideau de mouss3line ; le plafond et la cloison du côté du fenil sont en sapin du Nord reluisant de propreté. Une couche de sable fin et blanc recouvre le pavement de briquettes sur champ, et le balai de la ménagère y trace des dessins variés. Sur des tables et des dressoirs rangés dans les stalles des vaches, on voit souvent étalées des pièces d'argenterie et de vieilles porcelaines delà Chine et du Japon soigneusement transmises de père en fils, depuis les xvn6 et xvin* siècles. Les objets rares ne manquent pas, et l'on peut en admirer plus d'un qui ferait la joie des amateurs. Des pots de fleurs aux vives couleurs et des instruments aratoires bien polis complètent la décoration. Dans l'intérieur de la maison se dressent d'énormes armoires aux formes antiques, toutes pleines de linge, de bijoux et de robes de soie, richesses héréditaires dont s'enorgueillissent les femmes. . . Depuis que le beurre et le fromage ont presque doublé de prix, les bénéfices des agriculteurs ont considérablement augmenté, et ils ont pu se livrer à leur goût plus largement encore. Ils ne se sont plus contentés d'avoir de la vaisselle, des couverts et des services à thé en argent; ils ont fait fabriquer pour eux en ce métal de grands vases et toutes sortes d'ustensiles de ménage... Leur manière de vivre restant simple, ils ont fait de grandes économies, et il s'est accumulé ainsi dans les campagnes de la Hollande des capi-

taux considérables. Un cultivateur qui possède une tonne, c'est-à-dire 216,000 fr., ne passe point pour riche, et il n'est pas rare d'en trouver qui en ont deux et trois...»

Le tableau est brillant, un peu chargé peut-être sur certains points, mais exact dans son ensemble. Il n'y a pas de voyageur qui, après avoir parcouru les campagnes de la Hollande, n'ait conservé un souvenir durablede l'aisance et de la propreté des villages et des domaines qu'il a rencontrés sur son chemin. Le programme des excursionnistes comprend toujours d'ailleurs une visite à une ferme des environs d'Amsterdam, et ce n'est pas une des courses qui laissent la moins profonde impression dans l'esprit du touriste. C'est daus la vacherie, en été, pendant que le bétail est au pâturage, que se tient la famille. Son intérieur ne manque ni de propreté ni môme d'élégance. Le cultivateur n'y introduit l'étranger qu'après avoir quitté ses sabots, et quand, après eu avoir admiré la bonne tenue, son hôte le suit dans ses appartements, il est surpris par l'ordre qu'il retrouve partout. La famille du cultivateur hollandais vit renfermée; son luxe consiste dans uu soin méticuleux qui ne tolère pas la moindre trace des choses qui pourraient blesser la vue Les bâtiments de la ferme sont réunis d'ailleurs en un seul corps de construction; l'étable communique directement avec l'habitation du cultivateur, et elle profite des mômes attentions. Dans tout l'aménagement intérieur des fermes, on est cependant plus étonné de la richesse des détails et de la régularité de leur arrangement que du goût qui préside aux dispositions adoptées. Les lits, qui rompraient la régularité des pièces, sont relégués dans de sombres placards. On doit appréhender d'user des meubles de crainte de déranger leur symétrie. Si, chez les propriétaires les plus avancés, on rencontre quelques toiles de valeur, on ne voit ordinairement que de médiocres gravures. C'est l'uniformité et la rectitude qui l'em-

portent partout. La peinture n'est jamais oubliée,et les troncs des arbres n'échappent pas à ses envahissements, mais le tout manque ordinairement d'animation et de vigueur.

Sans être aussi attentifs aux soins de leur intérieur que les propriétaires de la Neerlande, les cultivateurs de nos départements du Nord ont adopté cependant des mesures de propreté qui sont exceptionnelles dans le centre et dans le midi de la France. Aussi n'a-t-on pas manqué d'opposer leurs méthodes à la négligence qui a prévalu ailleurs, et de les indiquer comme des modèles à suivre partout. C'était peut-être trop se presser dans ces éloges et dans ces blâmes. Les climats, dont on a fait en cette matière trop facilement abstraction, expliquent des différences bien naturelles. Si les lavages, pour ne citer que ce seul exemple, sont plus souvent répétés dans les p?ys brumeux que dans ceux qui sont chauffés par le soleil, c'est parce qu'ils y sont plus nécessaires. Ce n'est que par des nettoyages à grande eau qu'on peut se rendre maître de l'envahissement des moisissures dans les milieux où l'on souffre de l'humidité ; l'air, la lumière et la chaleur suffisent pour arrêter leur développement sur d'autres points de notre territoire. Que d'un côté il y ait une certaine exagération dans les soins d'entretien des bâtiments et des cours, et q«ie de l'autre il y ait une inertie regrettable au même sujet, c'est fort possible, mais ce n'est pas sans cause et sans explication.

Dans tous les cas, si le mobilier destiné à l'usage du cultivateur et de sa famille tient en partie du capital de réserve et du capital d'exploitation, et si, suivant les circonstances, il peut être classé parmi les éléments qui figurent sous l'un ou l'autre de ces titres, le mobilier du personnel ressort exclusivement du capital d'exploitation. La batterie de cuisine et le matériel de literie en forment les deux divisions principales. Chacune d'elles d'ailleurs ne représente jamais

qu'une assez faible valeur en totalité. Les nappes, les serviettes et la vaisselle, qui sont une occasion de dépenses relativement élevées pour les ménages simplement bourgeois, ne comptent plus que pour un chiffre très faible dans les avances qu'exige la nourriture des domestiques agricoles. L'agencement des lits est un peu plus coûteux. Parfois les ouvriers veulent des couchettes confortables avec paillasse, matelas, draps et couvertures au complet ; souvent ils reposent sur la paille et se contentent d'une paire de draps avec une couverture. C'est, sans doute, faire largement la part des frais de matériel qui résultent de la nourriture et du logement des ouvriers ruraux à la ferme que de les estimer à 100 fr. par personne. Pour une ferme de 100 hectares soumise aux procédés de la culture triennale du centre de la France, on n'entretient pas plus de sept personnes en général sur le domaine : trois charretiers, un vacher, un berger, un garçon de cour et une servante. Avec 700 fr. on peut se munir de tout ce qui est nécessaire pour leur service.

Il convient de remarquer cependant que ce n'est que sous le régime de la grande culture que le mobilier du personnel de la ferme est complètement distinct de celui du chef de culture. Le fermier mange ordinairement en dehors de ses domestiques, mais il se tient le plus souvent avec eux dans la môme pièce ; il n'a ni cuisine spéciale, ni servante particulière, ni môme des aliments bien différents de ceux de ses auxiliaires.

Si faible soit la valeur du mobilier du personnel de la ferme, on cherche souvent à se soustraire à la charge qui eu résulte, moins pour réaliser une économie de peu d'importance que pour échapper, en réalité, aux embarras qu'on ne parvient guère à éviter en assumant la responsabilité de l'entretien de ses ouvriers. C'est ce qu'on tend de plus en plus à faire dans nos départements du Nord, en laissant aux

: domestiques le soin de leur nourriture et de leur logement. Des cantines s'organiseot près des fermes, on crée quelquefois dans les environsdesmaisonsisoléespour les travailleurs mariés, et chacun se procure sa subsistance et son abri comme il l'entend. Ce changement suppose une augmentation de salaire qui compense les avantages supprimés, mais il soulage les fonctions de la fermière, qui conquiert immédiatement beaucoup de liberté d'action, il évite, en outre, toutes les récriminations que provoque à peu près infailliblement le régime adopté, quel qu'il soit. Les domestiques préposés à la garde des animaux conservent seuls alors leur lit dans lesétables ; ce n'est plus un souci sérieux.

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