‹ Les entreprises agricolesChapitre 14 sur 57 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I, Choix des espèces.

Moteurs inanimés et moteurs animés. — Bétail de trait, espèces principales. — Le cheval et le bœuf. — Supériorité absolue du cheval comme animal de trait ; ses exigences, son rôle dans la culture triennale, dans les pays de jachère biennale, dans les pays de culture industrielle. — Association des bœufs et des chevaux comme animaux de trait. — Gros et petits chevaux. Le cheval entier, le cheval hongre et la jument . — Le mulet, le bœuf, la vache et le taureau. — Production simultanée du travail, de la viande et du lait.

L'industrie, qui occupe surtout des machines fixes, emploie de préférence pour ses travaux des moteurs inanimés. L'agriculture, qui n'a qu'un petit nombre de ces mômes machines par rapport à celles dont le fonctionnement exige des déplacements continus, utilise presque exclusivement les moteurs animés.

Les animaux sont essentiellement mobiles; ils ont aussi, pour les travaux des champs, un autre avantage précieux : c'est celui de pouvoir fournir un supplément de forces considérable, soit à un moment donné, soit pendant une période de temps plus ou moins longue. Leur service ne suppose pas la même régularité que celui d'une machine ; on peut

leur demander plus ou moins selon les circonstances, et s'il est une organisation de travail qui permet d'obtenir d'eux le maximum d'effet utile, on peut s'en écarter beaucoup sans trop en souffrir, ni comme dépenses ni comme arrangements intérieurs.

Le bétail de trait joue un rôle considérable dans l'exploitation du sol. Dans beaucoup de pays, dans ceux qui ne disposent pas d'abondantes ressources, il fait partie des domaines au service desquels il est affecté comme un accessoire qui suit leur régime, et n'a d'existence que par une union intime avec eux. Les propriétés comprennent alors les animaux qui sont nécessaires pour la formation des attelages. Ils ne font avec elles qu'un seul tout indissoluble dont on ne distingue les éléments ni en cas de vente, ni en cas de location, de succession, de partage ou d'hypothèque. Oe sont des objets que la loi désigne sous le nom d'immeubles par destination, et la culture sous celui de cheptels. D'autres éléments de travail sont quelquefois placés dans la même situation, mais il n'y en a pas qui le soient plus fréquemment, parce qu'il n'y en a aucun dont la conservation présente autant d'intérêt. Sans bétail de trait, beaucoup de propriétés seraient dépréciées et trouveraient difficilement, soit des acheteurs, soit des cultivateurs disposés à en prendre la direction comme fermiers. Ce n'est que dans les milieux relativement riches que les animaux de culture se détachent des fonds de terre pour acquérir une existence indépendante.

Le nombre des attelages se règle ordinairement sur celui des charrues utiles. On en compte généralement de trois à cinq pour un domaine de cent hectares. Les chevaux sont réunis par deux ou par trois ; les bœufs travaillent toujours par paires. Cela fait, en définitive, de six à huit, à dix, et même à quinze bêtes. Quel que soit le prix auquel on les évalue, on arrive à un total assez élevé. Le calcul est facile à faire.

lOi LES ENTREPRISES AGRICOLES.

Prenons quatre chevaux à 800 fr. et six bœufs à 350 fr., nous obtiendrons 5,300 fr., souvent autant et quelquefois plus que le montant du matériel agricole.

Le bétail de trait est coûteux, son entretien est une source de dépenses qui se renouvellent chaque jour, il ne donne par lui-môme aucun produit. Aussi, cherche-t-on à restreindre son importance en le réduisant au strict nécessaire. L'argent qu'on ne dépense pas à l'achat d'un cheval reste libre pour d'autres emplois ; le foin qu'il ne mange pas permet de nourrir une vache laitière ou un bœuf à l'engrais. C'est un double profit.

Les principaux animaux de trait de l'agriculture française sont le cheval, le mulet, le bœuf et la vache. L'âne n'a pas la môme importance ; il ne convient guère qu'à la petite culture ou à la culture maraîchère. On ne se sert presque nulle part chez nous du chien, qui est pour l'homme un auxiliaire d'une certaiue valeur en Suisse, en Belgique et en Hollande. L'Italie, la Hongrie, la Grèce, la Turquie, la Russie, l'Asie Mineure et de vastes contrées de l'Asie remplacent le bœuf par le buffle. Sous les climats à température élevée, dans les régions désertiques, on se sert des chameaux comme animaux de bât, et quelquefois même on les attelle à la charrue. Nous n'avons à nous occuper spécialement que des espèces que nous pouvons utiliser dans les conditions dans lesquelles nous nous trouvons.

Le cheval a longtemps passé pour l'animal de trait des systèmes de culture supérieurs. C'était à son adoption même qu'on attribuait autrefois la supériorité agricole de nos provinces du Nord sur celles du Centre. Déjà, au siècle dernier, Quesnay, le fondateur de la science économique, soutenait cette thèse en l'appuyant de nombreux développements dans son article Fermier, écrit pour Y Encyclopédie. « Il n'y a que les fermiers riches, disait-il, qui puissent se

servir de chevaux pour labourer leurs terres. Il faut qu'un fermier qui s'établit avec une charrue de quatre chevaux fasse des dépenses considérables avant que d'obtenir une première récolte. Il cultive pendant un an les terres qu'il doit ensemencer en blé, et, après qu'il a ensemencé, il ne recueille qu'au mois d'août de l'année suivante. . . Dans les régions où il n'y a pas de fermiers en état de se procurer de tels établissements, les propriétaires de terres n'ont d'autre ressource, pour retirer quelques produits de leurs biens, que de les faire cultiver, avec des bœufs, par des paysans qui leur rendent la moitié de la récolte. Cette sorte de culture exige très peu de frais de la part du métayer. Le propriétaire lui fournit les bœufs et la semence, les bœufs vont après leur travail prendre leur nourriture dans les pâturages ; tous les frais du métayer se réduisent aux instruments de labourage et aux dépenses pour sa nourriture jusqu'au temps de la première récolte. Souvent môme le propriétaire est obligé de lui faire l'avance de ces frais . »

Selon Quesnay, l'emploi du bœuf n'est qu'un pis aller qu'explique la misère, et il s'efforce de montrer ce qu'il a d'onéreux par des chiffres comparatifs discutés dans tous leurs détails. Depuis l'époque où il exposait ses idées, les situations se sont bien modifiées. On n'ose plus aujourd'hui se prononcer d'une manière absolue, l'observation ne le permet pas. Le bœuf s'est introduit à côté du cheval, comme animal de trait, jusque dans nos départements les plus avancés en culture, et sa présence n'est plus un indice certain de négligence et de pauvreté. De longs et minutieux calculs ont été entrepris pour résoudre le problème du prix de revient de son travail comparé à celui du cheval ; ils n'ont convaincu personne. L'utilité de l'une ou de l'autre de nos principales espèces d'animaux de trait est reconnue, chacune a sa valeur; mais, sans être aussi affîrmatif qu'on l'a

été, le cheval passe toujours pour avoir une supériorité réelle.

L'opinion générale est fondée, bien que ses bases ne soient pas appuyées sur des idées très nettes. Les avantages du cheval sont incontestables. Il a pour lui la force, la vitesse au pas et au trot, la solidité du pied, la facilité de pouvoir supporter de longues journées, etc. Sous aucun de ces rapports le bœuf ne peut soutenir la comparaison avec lui. Ses avantages sont d'ailleurs si bien reconnus que, sauf exceptions, l'industrie du roulage n'emploie pas d'autre animal pour ses transports. Il n'en faut pas plus pour trancher la question en sa faveur.

Le cheval est le meilleur de nos animaux de trait, mais il a des exigences nombreuses, et son entretien est coûteux. Il ne se contente pas, comme le bœuf, de pâturages de qualité plus ou moins bonne. Si Ton veut obtenir de lui un travail proportionné à ses forces, il faut lui donner une alimentation particulière, composée d'éléments de choix, de fourrages secs, foin ou luzerne, et de grains comme l'avoine, l'orge ou le maïs. Son harnachement est compliqué, il entraîne d'assez fortes dépenses d'achat et de conservation. La ferrure est à compter aussi. Enfin le cheval est un animal délicat, exposé à des accidents et à des maladies de toutes sortes, qui peuvent amener de très graves conséquences. Abstraction faite de tous les dangers auxquels il est exposé, sa valeur se déprécie d'année en année, pour disparaître à peu près complètement au moment de sa mise à la réforme. C'est un capital qui va constamment en diminuant.

Les aptitudes du cheval sont précieuses, mais on ne s'en assure le bénéfice qu'au prix de sacrifices élevés. Son adoption dépend des facilités dont on dispose pour sa nourriture; elle suppose surtout un travail suivi et régulier. Qu'il soit occupé ou au repos, les frais qu'il exige sont à peu de

chose près les mêmes ; ils seraient excessifs si les périodes de chômage devaient être trop prolongées. Le cheval est comme beaucoup de bennes machines; leur usage est économique quand on peut compter sur un fonctionnement continu, il est ruineux pour des tâches limitées dont la répétition se fait longtemps attendre. Réparties sur un nombre de travaux suffisants pour utiliser ses forces, les dépenses d'entretien du cheval sont relativement modérées, elles deviendraient onéreuses avec une organisation qui comporterait de longues interruptions de service.

Le bœuf n'a pas la force du cheval, sa conformation ne lui permet pas les allures rapides. L'idée ne viendrait à personne de l'employer sérieusement au trot. Son pas, susceptible de varier dans d'assez grandes limites, n'a pas la vitesse de celui du cheval ; ses pieds, même ferrés, se fatiguent rapidement sur les sols macadamisés ou durcis par la gelée; il a besoin de repos prolongés pour digérer sa nourriture. On estime qu'il faut quatre bœufs pour faire le même service que trois chevaux. Ce sont autant d'éléments d'infériorité dont on ne saurait contester l'importance. Le bœuf est moins onéreux, c'est vrai. La plupart des fourrages lui conviennent, son harnachement ne représente qu'une valeur insignifiante. En cas d'accident assez grave pour le rendre impropre au travail, on peut en tirer profit comme bête de boucherie. Son prix ne va pas en diminuant progressivement si l'on a soin de s'en défaire en temps utile. Quand il ne travaille pas, il prend du poids, et sa valeur s'accroît dans une certaine mesure. Sa patience est proverbiale, il se tire de mauvais pas qui rebuteraient le cheval. Ce sont autant de qualités précieuses qu'on ne peut lui contester, mais ce sont des qualités qui ne sont guère appréciables que dans les milieux qui ne sont pas trop exigeants sous le rapport du travail.

En agriculture, le cheval est l'animal de trait naturellement indiqué des systèmes de. culture qui produisent des fourrages secs ainsi que des grains, et de ceux qui comportent, pour les attelages, des travaux suivis sans interruption du commencement à la fin de chaque campagne. I) n'y en a pas de plus remarquable, sous ce double rapport, que celui qui est caractérisé par l'adoption de l'assolement triennal classique, et qu'on désigne aussi sous le nom de système des trois soles. C'est le mode d'exploitation dominant de no3 pays de fermage, celui qu'on retrouve plus ou moins modifié dans les régions de plaine qui sont situées au nord de la Loire, et dans une grande partie de l'Europe septentrionale. Sous son régime, les terres sont divisées en trois parties dont la première, réservée en principe à la jachère nue, tend de plus en plus à être utilisée par des plantes fourragères sarclées, pendant que la deuxième est ensemencée en blé, c'est-à-dire en céréales d'automne, et la troisième en avoine ou céréales de printemps. Les provisions fourragères sont récoltées sur des pièces hors rotation consacrées ordinairement à la production de la luzerne.

La distribution des cultures qui caractérise l'assolement triennal ne laisse pas de période de repos aux animaux de trait. Aux labours d'automne, préparatoires aux semailles de blé, suivent presque sans interruption ceux qui précèdent les semailles de printemps. Viennent ensuite les diverses façons à donner à la jachère, les transports des récoltes et des fumures, qui se continuent jusqu'à la reprise des travaux de la nouvelle année. Si l'on a quelques journées de trop, en hiver, on les emploie à des défoncements, il y a toujours des binages à faire en été. Le battage des céréales au manège peut enfin avoir lieu en tout temps et utiliser les moments de pluie ou de neige pendant lesquels on ne peut rien entreprendre au dehors. L'automne et le printemps sont des

Il 1VPI .vv~

saisons un peu surchargées par l'urgence des labours ; le travail n'est pas également pressant chaque mois, mais il ne manque jamais. Aussi, dans tous les pays qui suivent ce système de culture, le cheval est-il ranimai préféré à tous les autres. Les exploitations sur lesquelles il est entretenu mettent, du reste, à sa disposition le foin, la luzerne et l'avoine qui lui sont nécessaires. Il est [bien occupé et bien nourri; ce sont les conditions qui permettent d'en obtenir les meilleurs résultats.

La nécessité des fourrages secs restreint l'emploi du cheval dans les pays peu avancés en culture. Ces fourrages ne 6' obtiennent qu'au prix de soins multipliés qni supposent des ressources assez grandes. Ce sont ceux qui manquent le plus souvent, et quand on n'en dispose que d'une quantité]limitée, on la réserve pour la mauvaise saison; on n'y touche qu'avec ménagement, après épuisement des pâturages spontanés et des récoltes en vert. Il faut alors des estomacs plus accommodants, et l'on se contente du bœuf.

Les systèmes de culture qui souffrent le plus du défaut de fourrages secs sont ceux dans lesquels les pâturages spontanés, les jachères et les terres vaines et vagues subviennent pour la plus grande partie aux besoins de l'alimentation du bétail. L'assolement, qui correspond, pour les sols arables, aux méthodes agricoles des milieux où l'on suit de pareils errements, est l'assolement biennal. Les terres sont divisées en deux portions de surface égale qui sont ensemencées à tour de rôle en céréales d'automne, blé ou seigle; elles restent par conséquent en jachère une année sur deux. Leur régime cultural n'est autre que celui dont les agronomes latins, et Virgile entre autres dans ses Géorgiques, nous ont laissé la description. C'est celui qui est en vigueur dans le centre de la France et dans beaucoup de pays de l'Europe méridionale. Les animaux vivent presque toute Tannée en plein air ; ils

recueillent eux-mêmes leur nourriture sur place; on ne se préoccupe que du soin d'assurer leur existence pendant la mauvaise saison. Quelques prairies naturelles, pour la création desquelles on profite de toutes les situations favorables, et principalement des valions arrosables, assurent une médiocre provision de foin sec pour l'hiver ; il faut s'en contenter. Les travaux de la culture sont, du reste, fort irréguliers. Après avoir été surchargés, en automne, au moment des ensemencements, qu'il faut toujours presser pour les exécuter dans les délais convenables, les attelages n'ont que peu de chose à faire pendant près de six mois. Le cheval serait par trop dispendieux ; c'est le bœuf qui est employé aux travaux les plus importants.

La rareté des fourrages secs et l'irrégularité des travaux expliquent la prédominance du bœuf sur le cheval dans les pays arriérés. L'abondance des substances alimentaires qui résultent du traitement des betteraves dans nos départements à culture industrielle du Nord, et le supplément exceptionnel de travaux qu'entraîne la rentrée des racines ont décidé les agriculteurs de ces régions avancées à user de ce même animal pour activer les charrois de l'entrée de l'hiver. Le cheval reste leur bête de trait normale, ce n'est que comme auxiliaire qu'ils se servent du bœuf. Quand la période des travaux supplémentaires est achevée, les bœufs passent des écuries de trait auxétables d'engraissement; ils consomment les pulpes que les chevaux ne pourraient utiliser. Quelques mois plus tard, ils achèvent leur carrière à la boucherie. Ce serait une opération chanceuse que d'acheter des chevaux pour les revendre six mois plus tard ; le commerce des bœufs ne présente pas les mêmes dangers .

Le cheval est employé à peu près exclusivement dans certains systèmes de culture, le bœuf dans d'autres ; mais daus beaucoup de situations, ces deux animaux se trouvent en pré-

sence pendant toute l'année, l'un ou l'autre prédominant suivant les circonstances. Presque partout, en effet, on trouve des travaux réguliers à côté d'autres irréguliers, et les fourrages secs manquent rarement d'une manière complète. Il y a place, dans, ces conditions, pour le cheval et pour le bœuf, chacun a son régime particulier et sa tâche déterminée. On réserve alors le cheval pour les services qui exigent de la vitesse, comme les transports sur les routes, la conduite des instruments perfectionnés et autres analogues ; le bœuf est employé plus spécialement aux labours sur terrains mous, aux charrois de fumier et de récoltes qui supposent des moments de repos, des pertes de temps inévitables. Rien ne servirait de vouloir comparer le prix de revient de leur travail, si tant est qu'on puisse l'établir avec précision, chaque espèce étant plus économique dans certains cas particuliers, et moins dans d'autres.

Les chevaux ne se ressemblent pas entre eux ; il en est de même des bœufs. Abstraction faite des caractères spéciaux à chaque race, les animaux de trait diffèrent surtout par leur poids, parleur force et par leur taille. Il y a par conséquent, dans chaque espèce, un choix à faire pour arriver à l'emploi des types les plus avantageux. La force et l'agilité ne vont généralement pas ensemble ; ce sont deux qualités difficilement conciliâmes. La première suppose le poids ; la seconde, la légèreté. En agriculture on ne tient pas essentiellement aux allures rapides; on ne recherche, pour les services ordinaires, qu'un pas plus ou moins relevé. Ce sont les bêtes de gros trait qui sont les plus estimées, mais dans leur nombre il y a encore beaucoup de variétés. Deux ordres de considérations dominent toutes les autres pour les propriétaires. Ils cherchent d'abord des sujets dont la force est proportionnée aux exigences de leur culture, et ils se préoccupent ensuite des facilités de se les procurer. Les modes d'exploitation les

plus avancés sont presque toujours ceux qui comportent les services les plus pénibles; ils supposent, en effet, des labours plus profonds, des charrois plus importants, des façons aratoires multipliées et pressées. On pourrait faire face à leurs travaux avec des animaux de taille et de force modérées, il suffirait d'en entretenir un nombre assez élevé ; c'est un conseil qui a souvent été donné aux cultivateurs, mais il y en a bien peu qui aient cru devoir le suivre. L'augmentation des effectifs de bétail entraîne des augmentations de logement, de matériel et de personnel devant lesquelles on recule.

Quoi qu'en disent d'ailleurs quelques zootechnistes, on estime assez unanimement que le rendement des bêtes de traiten travail est d'autant plus considérable, par rapport à la quantité des substances alimentaires consommées, que leur poids individuel est plus élevé. Oe sont, dans les manufactures, les machines les plus puissantes qui assurent les productions les plus économiques; il semble en être de même pour les moteurs animés. L'industrie du roulage n'hésite pas entre les chevaux de forte taille et ceux de petite ; elle préfère de beaucoup les premiers ; les agriculteurs suivent les mêmes principes. A chaque système de culture conviennent donc les animaux de trait les plus forts dont on peut utiliser la puissance. Comme les progrès de l'intensité culturale supposent des travaux toujours plus fatigants, le poids des bêtes de trait va presque toujours en s' élevant, jusqu'à une certaine limite cependant, pour les exploitations de plaiueau moins, quand on passe d'un milieu à opérations superficielles à un milieu à culture plus active. Sans doute, si l'on trouvait à sa portée, à de bons prix, des sujets dont on pourrait se contenter, on ne négligerait pas le profit qui pourrait en résulter; mais on comprend que le cas ne doive pas se présenter bien fréquemment.

L'agriculture emploie des animaux de taille différente» elle se sert enfin, dans l'espèce chevaline, du cheval entier, du cheval hongre ou de la jument, et dans l'espèce bovine, du bœuf ou de la vache. Chaque situation agricole ne suppose pas seulement une espèce ou une association d'espèces particulières, elle engage à adopter des variétés spéciales et, dans chacune de ces variétés, des groupes d'animaux déterminés. On a cru pendant longtemps à la supériorité du cheval entier sur le cheval hongre. L'émasculation passait pour une mutilation préjudiciable à l'énergie de l'animal qui en était l'objet. Sans méconnaître les modifications heureuses qu'elle apporte dans le caractère des sujets qui y sont soumis, on était disposé à croire qu'elles ne pouvaient s'acquérir qu'aux dépens de la force générale. Le cheval hongre est doux, il est maniable, on peut le confier à des charretiers ordinaires; le cheval entier, au contraire, plus irritable, demande pour sa conduite des mains plus expérimentées. La faveur que témoignaient à ce dernier les grandes entreprises paraissait démonstrative, et si l'on ne suivait pas leurs méthodes c'était, de l'avis général, parce qu'on n'avait pas de travaux assez considérables pour pouvoir prétendre aune organisation aussi parfaite.

Les opinions se sont bien modifiées depuis vingt ou vingtcinq ans ; elles ont changé en présence des transformations de la cavalerie de plusieurs grandes administrations. La Compagnie des Omnibus de Paris ne comprenait autrefois que des chevaux entiers ; on les disait plus résistants que les chevaux hongres et les juments. L'expérience, qui se poursuit depuis 1864, c'est-à-dire depuis vingt-six ans, a démontré que la manière de voir qui a longtemps dominé n'était qu'un préjugé. Sur un effectif de 12,000 chevaux, la Compagnie Parisienne entretient maintenant, en nombre sensiblement égal, des chevaux entiers, des chevaux hongres

et des juments, et les uns et les autres lui donnent à peu près les mêmes résultats. Les chevaux entiers, qu'on prétendait autrefois meilleurs, donnent même lieu à des éliminations plus considérables ; elles ont atteint pour l'exercice 1887 13,37 %, pendant qu'elles n'ont été que de 10,59 % pour les chevaux hongres et de 10,97 % pour les juments. Les omnibus exigent des efforts de traction élevés avec une vitesse assez forte; on se contente, avec les attelages qui les traînent, de quatre heures environ de travail journalier, qui correspondent à un trajet de 16 à 17kilom. seulement. Le roulage obtient assez facilement 30 kilom. ; l'agriculture, sur ses terres mouvantes, se contente le plus souvent d'un maximum de vingt.

Des enseignements qui résultent des comptes rendus des opérations de la Compagnie générale des Omnibus de Paris, on peut rationnellement conclure qu'il n'y a pas entre les services qu'on peut attendre du cheval entier, du cheval hongre et de la jument, des différences bien sensibles. Le cheval entier est considéré cependant comme difficile dans les exploitations agricoles. Aussi n'est-il guère employé au service des fermes que dans les pays qui l'achètent comme poulain pour le revendre à l'âge adulte. Ce n'est plus simplement alors un animal de trait, c'est aussi un animal dont on continue l'élevage pour en retirer une plus-value destinée à tenir sa place dans les recettes de l'exploitation.

Partout où le cheval n'a d'autre rôle que le travail, on utilise à peu près indistinctement le cheval hongre et la jument, le cheval de préférence peut-être parce qu'il n'a pas les moments d'humeur et d'irritabilité de la jument, mais sans qu'on consente, pour se le procurer, à aucune dépense par* ticulière. La composition des écuries dépend des occasions et des conditions du marché. La jument domine cependant quand on veut, comme le cas se présente fréquemment, asso-

cier la production dés poulains et le service de trait ; c'est une question de milieu et de débouchés. D'après la statistique de 1882, l'agriculture française occuperait, en nombres ronds, 350,000 chevaux entiers, 750,000 chevaux hongres et un million de juments, ce qui donnerait un total de onze cent mille têtes. Ainsi, à ne se préoccuper que de ses services de trait, l'agriculture accepte également le cheval hongre et la jument; elle ne se décide pour le cheval entier, ou spécialement pour la jument, que dans les situations où l'espèce chevaline doit devenir, pour elle, une source de revenus.

Au point de vue économique, les aptitudes du mulet ne diffèrent guère de celles du cheval. Il lui est comparable sous le rapport de la force et de la vitesse au pas. Supérieur comme animal de bât, il est inférieur comme animal de trot. Sa robusticité est remarquable. C'est une bête moins exigeante pour sa nourriture, moinsexposéeauxmaladies, d'une durée plus longue, dont la solidité du pied est bien reconnue. Produit et élevé surtout dans le Poitou, le mulet est employé presque exclusivement dans les pays méridionaux, où il joue le môme rôle que le cheval dans le Nord. Il n'est pas aussi sensible aux grandes chaleurs. Dans les régions qui l'utilisent concurremment avec le cheval et aux mêmes services, sa valeur est, à force égale, un peu supérieure à celle du cheval ; c'est dire qu'on le préfère. Entre le mulet et la mule, on fait aussi une petite distinction : la mule est plus maniable, sa valeur est un peu plus élevée.

C'est une habitude, consacrée par la tradition, que de citer le cheval en tête de la liste des animaux de trait de l'agriculture. La place qu'on lui accorde dans tous les ouvrages spéciaux se justifie par ses qualités exceptionnelles ; , son importance réelle ne la comporte pas. Dans l'ordre des services qu'elle rend à l'industrie agricole, l'espèce chevaline

ne vient, en effet, qu'au second rang, distancée de beaucoup par l'espèce bovine. Pour onze cent mille animaux de l'espèce chevaline qu'occupent les travaux agricoles, la statistique en compte trois millions environ de l'espèce bovine, c'est-à-dire trois fois plus. Quelles que soient les différences qui existent entre la valeur des sujets de l'une ou de l'autre espèce, elles ne compensent pas, à beaucoup près, celles qui résultent de leur nombre.

Si, dans l'espèce chevaline, il n'y a pas de distinction appréciable entre le mâle entier, le mâle émasculé et la femelle, il en est tout autrement dans l'espèce bovine. Le taureau n'est pas, à proprement parler, un animal de trait, et le bœuf est bien supérieur à la vache ; il est plus fort, plus robuste, capable de résister à des travaux plus pénibles et plus suivis.

C'est donc le bœuf qui est le principal animal de trait de l'espèce bovine, celui qui est le plus en vue. La vache est cependant très employée aussi, beaucoup plus qu'on n'est généralement tenté de le croire. D'après la statistique de 1882, le nombre des vaches de travail serait à peu près égal à celui des bœufs de trait, soit de quinze cent mille environ. Elles ne fourniraient, il est vrai, que 180 journées utiles par an, au lieu de 250 que donnent les bœufs, et il ne faudrait les compter qu'à 1 fr. 60 chacune au lieu de 2 fr., soit un cinquième en moins ; mais, toutes ces réserves admises, il ne reste pas moins établi qu'elles contribuent, dans une large mesure, à l'exécution des opérations culturales.

Le cheval est presque exclusivement spécialisé en vue du travail, le bœuf l'est également, mais d'une manière temporaire seulement. Après avoir quitté le joug, il passe dans les étables d'engraissement. Chez la vache, la force et le lait constituent des productions simultanées ; elles en font un animal mixte, à la fois animal de trait et de rente,

LE BÉTAIL DE TRAtT. 117

dont les doubles aptitudes conviennent particulièrement à la petite culture.

La division du travail se recommande dans l'organisation du service du bétail par les mêmes considérations que celles qui l'ont fait prévaloir dans l'emploi des machines ; son développement est proportionnel, quels que soient ses avantages, à l'importance des entreprises. D'une quantité de fourrage déterminée, on obtient certainement plus de travail et plus de lait, par exemple, en la distribuant partie à des bœufs de labours et partie à des vaches laitières, qu'en la faisant exclusivement consommer à des vaches qu'on attellerait une partie de la journée pour les traire ensuite. Mais encore pour entretenir des catégories d'animaux séparées, à fonctions étroitement délimitées, faut-il pouvoir les occuper complètement. Si l'on ne peut pas utiliser la force de deux bœuls, on se contente de deux vaches. C'est dans une situation de ce genre que se trouvent ordinairement les petits cultivateurs. Ils n'out ai assez de travaux, ni des travaux assez réguliers, pour avoir des bêtes réservées au trait; ils se bornent a nourrir des vaches, qui suffisent à leurs besoins.

La facilité avec laquelle la vache se plie au joug sans perdre ses qualités laitières en fait une bête précieuse pour nos domaines les plus modestes. De même qu'il y a beaucoup plus de petites bourses que de grosses, de petits industriels que de grands, il y a beaucoup plus aussi de petits propriétaires ou fermiers que d'autres, et le rôle de la vache est en réalité très important. Il ne serait pas étonnant même qu'il n'ait été qu'incomplètement mis en lumière par la statistique. Il n'y a guère d'omission possible dans le recensement des chevaux ; on ne peut pas garantir la même exactitude pour celui des vaches de trait. Beaucoup ont pu passer sans être déclarées sous leur véritable titre.

La produclioQ du lait se concilie aisément avec un travail modéré. Pour la maintenir, il est nécessaire seulement de soins attentifs, et les ménages de paysans n'en manquent pas. La vache est plus agile que le bœuf, son pas est plus relevé, mais elle est plus délicate, elle est exposée aux. avortements. Sa conduite demaude une attention soutenue, et Ton ne peut pas l'abandonner sans précaution à des domestiques ordinaires. Dans les mains du petit propriétaire, de sa femme ou de ses enfants, elle n'a rien à craindre de l'imprévoyance de son guide, et son entretien devient la base des revenus les plus importants de la maison. Sa perte, quand elle survient par accident, amène la misère dans les familles. C'est elle qui constitue la fortune du pauvre à la campagne.

La vache n'est pas recherchée seulement par la petite culture : on la retrouve encore comme animal de trait dans beaucoup de moyennes et même de grandes exploitations, notamment dans les pays de montagnes et dans plusieurs départements du Sud-Ouest. Elle supporte plus facilement que le bœuf les sentiers pierreux et inclinés, pourvu qu elle n'ait pas un poids trop élevé à traîner ; elle ne lui cède guère pour les labours en terrains légers, et, si son entretien n'est pas plus onéreux pendant les périodes de repos, il est toujours plus ou moins productif. L'adoption du cheval suppose, comme nous l'avons vu, des travaux réguliers et suivis du commencement à la fin de l'année ; le bœuf est préféré avec des périodes de chômage modérées; leur prolongation et leur renouvellement fréquent décident les cultivateurs en faveur de la vache.

Page 1