CHAPITRE VIL
IL Élevage, achat, location.
Remonte des écuries. Différents systèmes en présence. L'élevage, ses difficultés. Achat de chevaux adultes, leur durée, leur remplacement. Entretien d'animaux en période de croissance, ses avantages et ses inconvénients, travail et plusvalue. Chevaux de réforme de l'industrie. — Remonte des bouveries. Élevage et achat. Pays d'élevage et pays de céréales ou de cultures industrielles. Remplacement des bœufs. — Location des animaux de trait, ses applications.
L'administration du bétail de trait soulève plusieurs problèmes dont la bonne solution exerce une influence des plus favorables sur les résultats des entreprises agricoles. Sa négligence peut amener des abus susceptibles de se traduire par des dépenses relativement élevées. Quand on n'en retire pas toute l'utilité possible aux moindres frais, ou en fait un mauvais emploi, et ce mauvais emploi est d'autant plus dangereux que les sacrifices qui en résultent se renouvellent cbaque jour. On passe une fausse opération par profits et pertes pour l'oublier ensuite ; les vices d'organisation d'un service permanent peuvent compromettre les meilleures affaires. Aussi rieu ne doit-il être négligé pour les éviter.
La première question qui se pose à propos du bétail de
trait est celle de la manière dont on doit se le procurer. Diverses méthodes peuvent être adoptées. On a le choix entre l'élevage, l'achat et la location à des conditions très variées. C'est des circonstances que dépend la décision à prendre. Suivant qu'on se préoccupe de l'espèce chevaline ou de l'espèce bovine, il y a d'ailleurs à tenir compte de particularités spéciales qui réclament notre attention.
Envisageons d'abord le cheval. On est assez volontiers disposé à croire que, dans la généralité des cas, le cultivateur a tout intérêt à produire lui-même les objets qu'il peut obtenir sur son sol. Dans beaucoup de pays, en effet, l'idéal de la culture est de ne rien acheter. C'est même un proverbe assez répandu dans les campagnes que celui qui consiste à dire que l'argent non dépensé est le premier économisé. De ce principe, s'il était incontestable, il faudrait conclure que, réserve faite des exceptions, le mode le plus naturel d'entretenir son effectif de chevaux est de les élever. Peut-être serait-ce le procédé qui viendrait à l'idée de celui qui se demanderait quelle est la détermination à prendre pour faire face aux besoins d'un pays. L'expérience montre que ce n'est pas le plus suivi. Les pays qui se servent le plus du cheval ne sont pas toujours ceux qui en élèvent le plus ; souvent même, ils ne se livrent pas ou presque pas à son élevage. C'est que, par ses exigences, la production du cheval suppose des ressources variées qu'on ne réunit pas dans une exploitation isolée ou même dans une région limitée. Aux juments poulinières il faut de bons pâturages. Dès l'âge de six mois ou d'un an, les jeunes poulains réclament une nourriture spéciale. Vers deux ans ou deux ans et demi, ils commencent à rendre des services, mais ils n'en rendent de réels que dans les pays où les travaux qu'on leur conûe ne sont pas trop pénibles. A cela il faut ajouter que la séparation des sexes s'impose <Je bonne heure. On com-
prend, par conséquent, que la production du cheval de trait ne s'accorde pas facilement avec son emploi. La culture céréale et la culture industrielle, qui le préfèrent au bœuf, ne cherchent pas à l'obtenir ; elles préfèrent Tacheter. Nos systèmes d'exploitation moins élevés, ceux dans lesquels la jachère conserve une large place, sont moins bien caractérisés à ce point de vue. Le nombre des chevaux j est très réduit par rapport à celui des bœufs. Chaque domaine n'en a que quelques têtes. Ce sont de préférence des juments dont on conserve souvent les produits, parce qu'ils ne sont pas assez nombreux pour que Ton ne puisse satisfaire tant bien que mal aux nécessités de leur entretien. L'élevage n'est donc, avec l'espèce chevaline, qu'une combinaison qui n'est pas bien répandue pour assurer la remonte des écuries des propriétaires.
Si Ton ne produit pas ses chevaux, il faut les acheter. On recherche alors de préférence les sujets qui sont arrivés à l'âge adulte, c'est-à-dire des bêtes de quatre à cinq ans. Avec elles, il n'y a plus à craindre les multiples accidents de la période de croissance, et il n'y a pas besoin d'attentions particulières. A cet âge, l'animal est formé; on sait ce qu'on peut lui demander et l'on évite beaucoup de mécomptes.
Les chevaux qui entrent dans une exploitation agricole au moment où ils ont atteint leur complet développement y restent le plus souvent jusqu'à la fin de leur existence. On ne s'en défait que le plus tard possible pour ne pas avoir à s'occuper de leur changement, et courir le3 risques de marchés difficiles dans lesquels on est aux prises avec d'habiles maquignons. A moins de s'occuper directement de spéculations sur le cheval, on ne les aborde qu'avec hésitation. Peu de commerces sont aussi méticuleux que ceux qui le concernent; ce sont, en outre, de ceux qui comportent les plus grands aléas. Les connaisseurs se trompent parfois ; à
plus forte raison ceux qui n'ont pas une habitude consommée des animaux et des procédés de présentation qui sont mis en œuvre pour les faire valoir, sont-ils exposés à se faire illusion sur la valeur des types qui leur sont présentés . Habitués aux opérations positives, les cultivateurs n'aiment pas les entreprises incertaines, ils ne s'y résolvent que sous la pression de la nécessité.
La durée des chevaux varie avec la nature de leurs travaux. Certaines industries sont obligées de les réformer après quatre ou cinq ans au plus de service ; l'armée les conserve pendant une période moyenne de huit ans ; ils en font neuf dans la Compagnie des Omnibus de Paris. L'agriculture les use moins vite. Sauf dans les pays de culture intensive qui leur imposent des efforts assez considérables, ils résistent jusqu'à leur extrême vieillesse, et ne disparaissent guère que de dix-huit à vingt ans. Ce n'est pas qu'on n'exige d'eux des efforts proportionnés à leur constitution, mais ces efforts ne subissent pas de variations excessives. Le labour est pénible, il entraîne une dépense de force musculaire comparable à celle qui résulte des emplois ordinaires du cheval, et cependant il ne fatigue pas ses membres. La dureté des routes empierrées, les résistances qui naissent des rampes, l'accélération des allures, etc. , sont autant de causes qui expliquent les détériorations de la machine animale et multiplient les sources d'accidents. Le cheval de culture est à l'abri des dangers de ce genre, et il atteint, dans les fermes, un âge beaucoup plus avancé que dans l'industrie.
Sans doute à partir de la quinzième ou de la seizième année, le cheval perd ses principales qualités ; sa valeur comme animal de trait diminue plus ou moins rapidement, il faut le réserver pour les services les moins fatigants. Ce n'est pas là un inconvénient capital. Si dans toutes les exploitations agricoles il y a des travaux qui réclament beau»
coup d'énergie, il y en a aussi de très modérés. Quelle que soit la force des chevaux, ou n'est que bien rarement embarrassé pour l'utiliser. Il n'est donc pas étonnant d'en rencontrer qui fournissent une carrière de quinze à dix-sept ans de travail.
On ne peut cependant établir de prévisions sur des faits qui, malgré leur nombre, ne sont que des particularités. Si les accidents sont plus rares en agriculture qu'en industrie, ils sont cependant loin d'être sans exemples. Il convient, en les faisant entrer en ligne de compte, de ne pas évaluer à plus de douze ans la durée moyenne des chevaux de culture. Ce chiffre étant admis, on doit en conclure que l'effectif d'une écurie normale de douze têtes, composée de sujets d'âges successifs, doit se renouveler par douzième. En d'autres termes, si un domaine occupe douze chevaux, on en réforme un chaque année, en moyenne, pour le remplacer par un nouveau. La valeur d'un animal de l'espèce chevaline, dont on se débarrasse quand il devient complètement insuffisant, n'est qu'une quantité négligeable; celui qui prend sa place correspond, au contraire, au prix le plus élevé. On a donc, du chef de la remonte des écuries, à inscrire dans son budget une dépense annuelle équivalente au douzième de la valeur qu'a coûtée leur effectif total.
Pendant que beaucoup de systèmes de culture n'acceptent que des chevaux faits, d'autres, placés dans des conditions spéciales, n'entretiennent que des chevaux en période de croissance. Ils les prennent à l'âge de dix-huit à vingt mois, quelquefois deux ans et même deux ans et demi, pour les revendre quand ils ont atteint quatre ou cinq ans, après avoir usé de leurs forces naissantes pour exécuter les opérations culturales. Traités avec ménagement, entourés des soins qui leur sont nécessaires, leurs animaux gagnent en valeur du moment de leur entrée à celui de leur sortie de ferme. Sur
chacun d'eux ils réalisent, en l'espace de deux ans, une plus-value qui s'élève parfois à 300, 400 et même 500 fr. La remonte de leur écurie ne leur occasionne aucun sacrifice ; elle est môme une source de recettes assez importantes. Avec leur manière d'opérer disparaissent toutes les charges* ordinaires du renouvellement de leurs équipages; le cheval jotfe le rôle de bétail de rente en môme temps que celui de détail de trait.
Nulle part cette combinaison économique n'est plus généralement suivie et mieux comprise que dans la Beauce. "C'est des écuries de ce pays que sortent, pour une grande partie, ces superbes chevaux percherons qui forment la base de la cavalerie de nos grandes administrations d'omnibus et de tramways. La méthode qui est mise en œuvre par les agriculteurs de cette région n'est pas seulement conforme à leurs intérêts immédiats, elle se traduit encore par des résultats remarquables au point de vue de la qualité des sujets qu'elle permet d'obtenir. C'est plus qu'il n'en aurait fallu pour appeler l'attention sur elle. Aussi n'a-t-on pas manqué de là recommander comme essentiellement rationnelle, en la proposant à titre d'exemple à imiter. Selon M. Sanson, notre savant et distingué collègue dont le nom fait autorité en zootechnie, c'est la seule qui mérite véritablement le nom de scientifique. Ses avantages ne semblent pas être une des considérations les moins sérieuses parmi celles qui Pont guidé dans l'élaboration de sa théorie générale sur les conditions de l'exploitation du bétail.
«Si intense, nous dit M. Sanson dans son Traité de zootechnie (tom. II), que soit l'aptitude productive, il est non moins clair que le produit net ou le bénéfice en serait plus grand si le capital, conservant sa valeur, n'avait pas besoin d'être amorti, en prélevant pour cela une part de ce produit. L'opération serait encore plus productive si, au lieu de
diminuer, le capital engagé augmentait de valeur, au risque même d'un moindre revenu.
-a C'est pourquoi la méthode d'exploitation des animaux adultes doit être absolument bannie de V agriculture, où elle n'est pas à sa place. La fonction de l'agriculture est de créer des valeurs animales, non d'en détruire on d'en consommer. Elle les produit pour les besoins des autres industries. .. Elle ne doit, pour se conformer complètement à la loi économique, en consommer elle-même d'aucune sorte. Nous entendons par là que, dans l'industrie agricole, le compte des valeurs animales doit toujours être créditeur à l'article du capital etc., etc.»
La doctrine développée par le professeur, qui a acquis le rang de chef d'école, s'applique d'ailleurs, selon lui, à toutes les espèces animales domestiques. C'est même avec une complaisance marquée qu'il la développe à propos du cheval de trait. Peut-être est-ce parce qu'elle est moins répandue, en ce qui le concerne, que pourle bœuf,et qu'il n'est personne qui ne se plaise à insister sur les points qui contredisent la notion qu'on s'est faite de la perfection. Notre observation est du reste sans portée pratique, et nous n'y insistons pas. Si M. Sanson n'admet pas en agriculture des chevaux adultes, ce n'est pas qu'il se méprenne sur les conditions de leur remplacement par des jeunes. Il reconnaît volontiers (loc. cit.) qu'au lieu de huit chevaux, par exemple, on sera obligé d'entretenir dix ou même onze poulains pour suffire à une tâche déterminée. Mais qu'importe, selon lui ? Plus le nombre des sujets employés sera élevé, plus fort sera le solde créditeur du compte qui leur est ouvert.
D'après M. Sanson, dans une entreprise agricole bien conduite, le travail ne doit entraîner aucune dépense. C'est pourquoi, en particulier, il n'a aucune confiance dans Je labourage à vapeur, en tant que pratique normale et régu-
Hère. La raison qu'il invoque à l'appui de son opinion paraît péremptoire. «L'exploitation, nous dit-il dans son tome III, dispose d'une force motrice à l'égard de laquelle celle de la vapeur ne peut point soutenir la concurrence, attendu que cette force motrice ne coûte rien. Les frais de production sont payés par la plus-value qu'acquièrent les moteurs, qui sont des sujets en période de croissance». Il n'y aurait, en effet, rien à dire contre sa conclusion si encourageante si l'on reconnaissait l'exactitude de ses prémisses, mais c'est précisément cette exactitude qui est fort discutable.
Sans suivre M. Sanson dans ses calculs, ce qui nous obligerait à discuter des méthodes de comptabilité qui divisent beaucoup de personnes, nous examinerons le problème sous une autre face. Dans le service du bétail de trait, la substitution de jeunes chevaux à des animaux adultes nécessite de profondes modifications dans l'organisation générale d'une exploitation rurale. La plus considérable, celle qu'il nous suffira d'examiner, résulte de l'augmentation de la cavalerie. Or chaque, tête supplémentaire suppose une bête de rente en moins, et rien ne prouve qu'on doive retrouver sur la plus-value des chevaux ce qu'on perd sur le produit d'une vache, d'un bœuf ou d'une dizaine de moutons. Le doute est d'autant plus permis que les fourrages verts dont se contentent les animaux ordinaires sont beaucoup moins onéreux à obtenir, à valeur nutritive équivalente, que les fourrages secs et l'avoine indispensables aux poulains. Souvent même, la question se présente sous une forme bien plus complexe encore. Quelques chevaux nouveaux pourront bouleverser un arrangement consciencieusement étudié ; c'est que leur entretien décidera la réduction des surfaces consacrées aux plantes industrielles pour augmenter celles des plantes destinées à l'alimentation du bétail de trait. Jamais on ne trouvera beaucoup de cultivateurs disposés à sacrifier uo
hectare au moins de betterave, de houblon, de lin, de tabac, de vigne ou d'autres cultures semblables, pour avoir un cheval de plus. La solution que préconise M. Sanson pour l'économie des chevaux de trait ne s'applique donc pas, comme on pourrait le croire sur ses affirmations, à toutes les situations.
Rien ne le montre mieux, du reste, que les détails qu'il donne lui-même sur l'élevage des variétés percheronnes , pour nous servir de son expression. «L'élevage auquel ils (les cultivateurs de la plaine de Chartres) se livrent est à la fois un moyen et un but. Les poulains, qu'ils achètent à l'âge de 18 ou 20 mois, leur servent avant tout pour les travaux de leur culture, exigeant peu de force, en raison du peu de consistance du sol arable et de la facilité des façons qui lui sont données
» Parmi les céréales cultivées, Y avoine entre pour une forte proportion. C'est la principale source des mérites qui distinguent les chevaux élevés en ce pays, avec le léger travail auquel ils sont de bonne heure soumis » (Traité
de zootechnie, tom. III.)
Tout concourt, aux environs de Chartres, à donnera l'emploi des jeunes chevaux un caractère avantageux. En dehors de ses particularités agricoles, la Beauce se trouve placée dans un milieu très favorable aux opérations qui reposent sur leur élevage. Elle est à proximité des centres de production, d'un côté, et du principal centre de consommation, de l'autre, entre le Perche et Paris. Il n'est pas étonnant que ses fermiers aient su tirer parti de leur situation exceptionnelle et des ressources particulières de leur terrain. D'autres n'obtiendraient certainement pas des résultats comparables. Ils le savent d'ailleurs et se gardent de suivre la môme voie. Prenons donc la méthode que nous discutons pour ce qu'elle vaut ; n'en diminuons pas l'intérêt, mais sachons réser-
ver ootre appréciation suivant les cas qui se présentent.
Il est si peu vrai qu'il y ait partout et toujours profit à confier ses travaux à des chevaux en période de croissance qu'il existe des circonstances dans lesquelles la méthode absolument contraire est manifestement préférable. Au lieu de chercher des poulains, il n'y a pas alors à hésiter à prendre des animaux de réforme de l'industrie» de l'armée ou du commerce. C'est ce qui se présente chaque fois que les cours de ces animaux tombent à des prix assez bas, et que la culture peut s'en contenter.
L'industrie n'épuise pas ses chevaux. Comme elle ne peut se servir que des sujets qui sont dans la plénitude de leur force et de leur énergie, elle est obligée de se défaire de ceux qui faiblissent avant qu'ils soient trop usés. Devenus insuffisants pour une besogne active, ils sont propres encore aux travaux des champs. La campagne leur rend une partie de la vigueur qu'ils ont perdue. Non seulement le travail qu'on leur demande est plus modéré, mais le terrain n'est pas aussi fatigant pour leurs pieds, et leur régime est moins excitant. Le changement produit sur eux des effets surprenants. On le remarque surtout avec les chevaux qui sortent d'un service dans lequel le trot a été l'allure ordinaire. Ils deviennent, pour la plupart, d'excellents animaux de culture qui ne le cèdent en rien, au point de vue des résultats, à ceux qui représentent des valeurs beaucoup plus élevées. Quelques-uns môme peuvent être remis à la voiture du cultivateur, et la traîner à une bonne vitesse, pourvu que ses courses ne soient pas trop suivies, ce qui est le cas ordinaire. Les chevaux qui sortent de la cavalerie des omnibus des grandes villes réussissent particulièrement bien, et ils sont partout appréciés des propriétaires qui les ont essayés.
Les chevaux de réforme de l'industrie, en dehors de ceux dont il n'y a plus rien à espérer, sont donc propres encore
aux services agricoles. Le fait est bien connu ; il n'est d'ailleurs pas contesté. Leur prix est variable avec la demande, mais il se tient, en général, à un taux assez modeste pour que la culture puisse l'accepter. C'est que ce sont les agriculteurs qui forment leurs principaux acheteurs; ils sont mieux placés que tous autres pour les utiliser avantageusement, et on ne les leur dispute guère. Les enchères ont lieu entre eux ; elles ne dépassent pas un chiffre tel qu'il ne laisse au moins une position égale à celle que donnerait l'entretien de poulains ou de chevaux adultes. Si le bon marché ne détournait les propriétaires d'autres combinaisons basées sur des principes différents, ces animaux subiraient une dépréciation bien plus grande encore. A.u lieu de douze années de travail, ils ne peuvent en fournir que cinq ou six en moyenne, mais leur remplacement n'est pas, pour cela, plus onéreux ; il l'est souvent moins, et le capital engagé est réduit dans de grandes proportions.
Si donc partout on trouvait de bons chevaux de réforme à des prix abordables, on pourrait dire, contrairement à M. Sanson, que la meilleure méthode d'exploitation n'est pas celle qui consiste à n'entretenir que des poulains, en période de croissance, destinés à être revendus avec une plusvalue notable, mais bien celle qui est basée sur l'adoption de chevaux de réforme, dont la valeur disparaît peu à peu pour se réduire à zéro. Ce serait être trop exclusif. Le choix des procédés dépend des circonstances; aucun n'a de supériorité absolue sur les autres. Nulle part les principes, si rigoureux qu'ils puissent paraître, ne suppléent au discernement du chef d'une entreprise agricole, et c'est son habileté à distinguer ce qui est opportun de ce qui ne Test pas qui fait précisément son mérite.
Le remplacement des animaux de l'espèce bovine est moins compliqué que celui des animaux de l'espèce chevaline.
Il place aussi le cultivateur entre deux systèmes, celui de l'élevage et celui de Tachât; mais la préférence qui doit être accordée à l'un ou à l'autre ne dépend pas de considérations aussi variées.
Les exploitations rurales n'élèvent que rarement les chevaux qu'elles emploient; elles produisent ordinairement elles-mêmes les bœufs et les vacbes qu'elles destinent au joug. C'est que, dans les diverses périodes de leur existence, les animaux de l'espèce bovine se contentent, à peu de chose près, des mêmes aliments. Les pays qui font naître n'éprouvent pas de difficultés particulières à élever ; ils conservent leur bétail, préférant être leurs propres fournisseurs que de s'adresser au commerce. Leurs troupeaux se composent de sujets de différents âges, qui vivent sans peine ensemble dans les mêmes pâturages. Sans doute, l'entretien des mères ne suppose pas absolument les mêmes ressources que celui des génisses et des bouvillous ; il y a parfois intérêt et profit, pour le fermier, à se spécialiser dans certaines opérations, mais cette spécialisation ne se transforme presque jamais en nécessité. La division du travail n'est pas poussée aussi loin pour la fabrication du bœuf que pour celle du cheval ; ses avantages ne compenseraient pas aussi manifestement ses inconvénients. Les pays d'élevage, mieux organisés que les autres pour suffire à leurs besoins, ne comptent guère que sur eux pour renouveler les effectifs de de leurs bouveries, et ils occupent à eux seuls une portion importante de notre territoire agricole.
L'élevage sur place disparaît seulement quand la culture peut aborder d'autres opérations qui assurent une meilleure utilisation de son terrain. Pour amener un bœuf à l'âge de trois ans, ce n'est pas trop, dans les milieux de fertilité ordinaire, que du produit de deux hectares au moins de fourrages ou de pâturages. Que de cette même surface on puisse
obtenir à (rais égaux une valeur supérieure, ou que, tout compte fait, on réalise un profit plus élevé, on renoncera à l'élevage pour Tachât. C'est ce que Ton observe dans les pays de culture céréale et de culture industrielle. Les ré« gions dans lesquelles domine l'assolement triennal plus ou moins pur, ou encore la culture alterne, importent régulièrement le nombre d'animaux dont elles ont besoin pour remplacer ceux qu'elles éliminent chaque année. De là, les migrations bien connues des bœufs charolais et fémelins, de leurs pays d'origine, vers les domaines de la Brie ou de dos départements à betteraves .
Comme pour les chevaux, on peut choisir, pour animaux de trait, des bœufs ou des vaches en période de croissance ou adultes. Fidèle à sa théorie, M. Sanson n'admet que le premier de ces procédés. aLa bonne méthode de production de la force motrice pour les Bovidés, la seule qui soit véritablement économique, est celle qui consiste à demander cette force en petite mesure à des sujets en période de croissance. Ceux-ci, tout en la fournissant, augmentent la valeur du capital qu'ils représentent, par la transformation de leurs aliments en leur propre substance. Chaque individu en fournit ainsi une moindre quantité; mais peu importe, puisque l'utilité de son exploitation ne se borne pas à cela. Par son croît, il paye largement ses frais d'entretien. La traction qu'il produit est un surcroit de bénéfice. » Sans vouloir insister de nouveau sur la critique des idées développées par un maître en zootechnie, nous ne pouvons nous dispenser de rappeler, à propos de l'espèce bovine, les mêmes observations que celles que nous avons développées en parlant précédemment de l'espèce chevaline.
Peu importe, écrit M. Sanson, que chaque individu fournisse un peu moins de travail, si son croit paye ses frais d'entretien. Soit. Mais son croît payera-t-il toujours ses
frais d'entretien ? Regagnera-t-on sur ce croît ce qu'on perdra à la conservation en fourrages de terrains qui pourraient recevoir une destination plus lucrative ? On ne saurait évidemment répondre affirmativement en thèse générale. Et encore, de jeunes bouvillons tiendront-ils toujours la place d'adultes, résisteront-ils aux mômes fatigues, suppléerontils véritablement par leur nombre à leur faiblesse? Rien n'est moins certain. Nous ne voulons pas parler enfin des pays étrangers, de nos colonies d'Algérie et de Tunisie qui sont à nos portes, où le prix que peuvent atteindre les bœufs des races locales reste toujours très limité, trop limité pour que leur plus-value contre-balance plus que les frais d'une culture essentiellement pastorale. On ne saurait évidemment y envisager les choses sous le même aspect que chez nous.
En fait, les pays d'élevage soumettent au joug leurs jeunes animaux dès qu'ils ont la force nécessaire. La culture qu'on y pratique est ordinairement facile et ses travaux peu fatigants. Sous l'influence d'un travail modéré, le bétail s'améliore d'ailleurs plutôt qu'il ne souffre ; la gymnastique qu'on lui impose ne lui fait que du bien, pourvu qu'elle ne soit pas exagérée. Les pays qui achètent préfèrent au contraire les bêtes adultes, plus énergiques et plus robustes. Avec elles, les cultivateurs n'ont pas à prendre certaines précautions auxquelles ils ne sont pas habitués. Bien que le jeune bœuf soit moins délicat que le jeune cheval, ils se soucient peu de surveiller son développement, et ils choisissent des sujets complètement formés, moins délicats, mieux préparés aux services qu'impose leur organisation.
Que la culture choisisse ses bœufs de trait parmi les animaux en période de croissance ou à l'âge adulte, elle ne les conserve jamais bien longtemps. Leur dépréciation marche trop vite, quand elle a commencé à se manifester, pour qu'on n'en prévienne pas les fâcheuses conséquences. Si contra-
riant qu'il soit d'être obligé de les remplacer, on se décide à le faire pendant qu'on peut s'en débarrasser à bon prix en les engraissant. A partir de leur septième année, ils perdent rapidement de leur aptitude à produire économiquement de la viande ; il est imprudent de les laisser vieillir plus longtemps. Les inconvénients auxquels on s'expose en ajournant leur réforme n'avaient qu'une importance secondaire dans la première moitié de ce siècle, alors que le bétail de boucberie n'était pas aussi recherché qu'il l'est depuis trente ou quarante ans ; ils n'en ont pas beaucoup encore dans les milieux où le bétail surabonde par rapport aux besoins de la population ; ils ne peuvent être supportés chez nous. Les variations de prix de la viande ont déterminé, seus ce rapport, de profonds changements dans les habitudes de nos fermiers. Partout l'âge de la réforme a été avancé, les vieux bœufs deviennent de plus en plus rares. L'alimentation n'y a pas moins gagné que l'agriculture. Ce sont généralement, du reste, les agriculteurs qui ont employé les bœufs, qui les préparent pour la boucherie. La vente des animaux engraissés après deux ou trois années de travail rembourse plus que les frais de leur acquisition. Les fermiers n'ont par conséquent pas, avec l'espèce bovine, à compter sur aucune dépense d'amortissement. Si môme ils laissent à d'autres le soin de tirer parti de leurs animaux de réforme, ils rentrent à peu près dans leurs déboursés.
On ne laisse pas dépérir les bœufs. Il ne peut donc être question, comme pour les chevaux, de leur achat en période de déclin pour s'en servir jusqu'à leur extrême vieillesse. Le capital qu'ils représentent se distingue, sous beaucoup de rapports, du capital cheval ; son mode d'utilisation en diffère également. Le bœuf doit fournir du travail et de la viande, on le ménage dans l'intérêt de l'engraissement, qui doit terminer sa carrière ;.le cheval ne rend que du travail;
on exige tout ce qu'il peut donner, sans autre préoccupation.
L'agriculture achète ses animaux de trait quand elle ne les élève pas. C'est entre ces deux méthodes qu'elle se décide suivant les circonstances, et ce sont celles sur lesquelles nous avons dû insister, parce que ce sont presque exclusivement les seules employées. On peut cependant, à la rigueur, user d'un système différent et recourir au louage. Son adoption est même de nature à simplifier l'organisation des services agricoles, elle transforme la question des travaux de culture en une simple question d'argent. La location du bétail n'a rien d'ailleurs, en elle-même, qui doive en faire rejeter l'idée a priori. Si elle reste exceptionnelle, c'est que les situations s'y prêtent rarement. L'association des cultures fourragères, céréales et industrielles, qui résulte du choix d'un assolement bien compris, assure partout des ressources alimentaires qu'on ne peut mieux utiliser qu'en nourrissant du bétail sur place ; on ne voit guère, d'un autre côté, comment peut se créer à la campagne une classe de cultivateurs se bornant à exploiter des animaux de trait. L'industrie des charrois, des labours, des hersages, etc., fait donc presque toujours partie intégrante de l'industrie agricole.
Quelquefois cependant, quand les circonstances sont favorables, ces deux industries se divisent au profit de tous. Parmi les exemples les plus caractéristiques de cette répartition, nous citerons celui d'un des domaines les plus avantageusement connus de l'arrondissement de Melun, celui de Rouvray, à Mormant. Son directeur, M. Cbertemps, n'avait pour ses 405 hectares de terre que 24 chevaux. tIl lui en aurait fallu 40 au moins pour suffire aux travaux de sa culture ; mais, au lieu de les exécuter lui-même, il avait préféré en remettre la charge à de petits cultivateurs qu'il
payait de 20 à 30 fr. par hectare de terre labourée, suivant la profondeur à remuer ou la ténacité du sol.
Si dans les centres de culture ordinaire le service du bétail de trait s'isole quelquefois, mais assez rarement, des services généraux des exploitations, il s'en sépare plus facilement dans les milieux où les cultures ne sont pas intimement associées entre elles, comme dans les pays de vignes et de cultures arbustives. C'est ainsi que sur plusieurs points de la région des vignobles à grande production du Midi, les propriétaires renoncent à entretenir une partie de leurs animaux dès qu'ils trouvent des entrepreneurs pour le labour de leurs plantations à prix fait ou à la journée. Ils payent volontiers 1 2 fr. par jour pour un attelage de deux mulets avec leur conducteur, 8 fr. pour un attelage d'une tête. Ce prix leur paraît avantageux, et il faut bien qu'il soit considéré comme rémunérateur aussi par ceux qui le reçoivent puisqu'ils s'en contentent. Des montagnes des Gévennes descendent même des bouviers avec leurs animaux pour prendre part aux travaux de défoncement, qui ont une grande importance depuis l'entreprise de la reconstitution des viguobles dévastés par le phylloxéra.