I. Les engrais de ferme et les bvgrais commerciaux
Avances nécessaires à la culture. — La fertilisation naturelle du sol. — Les engrais. — Le fumier de ferme. Production et consommation. Composition. — Échange de pailles et de fumier. Entretien de troupeaux en vue de la production du fumier. Vente du fumier au poids et au volume. Systèmes de culture basés sur la vente du fumier. — Engrais commerciaux : boues de villes, tourteau, guano. — Principes élémentaires des matières fertilisantes : azote, acide phosphorique, potasse. Sources du nitrate de soude, des phosphates minéraux et du chlorure de potassium. — Comparaison entre le fumier de ferme et les engrais chimiques.
Le mobilier du cultivateur, son matériel et soo bétail constituent des valeurs qui ne changent pas de forme. Il est toujours facile d'en constater matériellement l'existence. Ce sont des capitaux dans lesquels on ne rentre définitivement qu'au moment de la liquidation complète de ses entreprises. Les avances annuelles qu'exige l'ensemble des opérations culturales ne sont pas aussi faciles à évaluer parce qu'elles ne se présentent pas sous un aspect aussi frappant. Elles résultent des dépenses successives de la culture qui précèdent naturellement ses recettes. Quelques déboursés peuvent être
retardés et quelques rentrées avancées par l'effet de combinaisons plus ou moins habiles ; mais, quels que soient les systèmes adoptés, il faut supporter d'abord h plus grosse partie des charges d'une exploitation avant d'en percevoir les bénéfices. Qu'on renvoie le payement du fermage et de Bes ouvriers à la fin de l'exercice, qu'on use du crédit de ses fournisseurs, on ne se soustrait jamais complètement à des sacrifices anticipés. C'est qu'on ne récolte pas sans avoir semé, qu'on ne touche pas le fruit de son travail avant de Tavoir exécuté, qu'il faut vivre en attendant le moment de vendre ses produits.
Sans revenir sur l'énumération, que nous avons donnée au début de ce travail, des éléments des avances indispensables dans la plupart des entreprises agricoles, et sans vouloir en aborder l'étude détaillée, ce qui nous entraînerait à entrer dans des observations minutieuses qui ne comporteraient pas d'application générale, nous devons nous arrêter cependant à l'étude des matières premières dont les transformations constituent un des principaux objets de l'agriculture «
Rien nese crée et rien ne se perd dans notre monde. Tout n'y est que transformation. Le mot de production n'a d'autre sens que celui d'arrangement, de changement ou de combinaison. L'agriculture n'a pas, à ce point de vue, de privilège sur les autres branches de l'activité humaine. Ses récoltes et ses animaux sont formés, de toutes pièces, d'éléments préexistants que l'art du cultivateur consiste à mettre en œuvre de la manière la plus profitable. Des apparences trompeuses ont pu faire accepter des opinions erronées ; elles ont même induit en erreur, au siècle dernier, les premiers économistes, les physiocrates.On sait qu'ils avaient cru devoir faire de l'industrie agricole la seule industrie créatrice de richesses par opposition aux industries manufacturière et
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commerciale, qu'ils désignaient du nom de stériles ; la science moderne a redressé les fausses idées qui ont longtemps eu cours à cet égard. La culture ne peut se passer de matières premières; mais, contrairement à nos manufactures, elle les trouve en grande partie, sinon en totalité, dans la nature, qui les met gratuitement à sa disposition. Les plantes ont besoin d'aliments pour leur nourriture ; elles se contentent, à la rigueur, de ceux que la terre, l'air et l'eau mettent spontanément à leur disposition. Leur intervention ne frappe pas les yeux, elle reste inaperçue pour les observateurs superficiels, mais elle n'est pas moins réelle.
La nature est un réservoir illimité de matériaux utiles à l'agriculture. Ses largesses restent cependant toujours très bornées; elle ne cède ses ricbesses qu'avec une grande parcimonie et par petites quantités seulement. Si restreints que soient ses dons, ils suffisent cependant dans les milieux où la population est peu nombreuse par rapport aux surfaces de terrain qu'elle occupe. Les cultivateurs se bornent, presque partout où l'espace abonde devant eux, à l'exploitation des facultés productrices du sol, ils ne cherchent pas à accroître ses rendements par l'utilisation des matières fertilisantes. Le fumier n'est le plus souvent pour eux, dans ces conditions, qu'un objet d'embarras qu'ils délaissent, sans aucune espèce de préoccupation. L'extension de leurs cultures supplée à leur productivité; ils ne forcent pas la terre, et se contentent de ce qu'elle leur rapporte avec le moindre travail.
L'augmentation de la population ne permet pas de rester indéfiniment à un mode d'exploitation aussi rudimentaire. Vient un moment où, pour réaliser des progrès indispensables, on est obligé de restituer au sol les principes élémentaires que lui enlèvent les récoltes, en s'occupant de la conservation des engrais. Aux agents naturels de la production s'ajoutent alors des agents complémentaires qui résultent de
la consommation sur place des fruits cueillis antérieurement, et les récoltes s'accroissent d'autant. Sans fumer les champs, on peut obtenir des rendements pour ainsi dire indéfinis, mais des rendements qui se maintiennent à un chiffre très faible. C'est ce qu'ont prouvé d'une manière positive les belles expériences de MM. Lawes et Gilbert, à Rothamstedt; ce qu'avait remarqué longtemps auparavant le comte de Gasparin, qui évaluait à 9 hectol. tous les deux ans la quantité de blé qu'on obtient sans engrais des terres de Vaucluse; ce que l'expérieuce avait d'ailleurs établi partout. En restituant aux terres les principes fertilisants enlevés par les récoltes qu'elles ont données, on arrive naturellement à accroître progressivement leur fertilité ; elles s'enrichissent en effet avec le temps, si rien n'est perdu, de tout ce qu'elles puisent aux sources naturelles. Le soin des engrais de ferme peut donc suffire pour assurer l'augmentation continue des rendements de la culture ; c'est du reste à l'attention dont il a été l'objet chez nous que sont dues nos améliorations culturales les plus considérables.
Si tous les produits agricoles restaient sur le sol sous une forme ou sous une autre, sa fécondité ne serait pas difficile à entretenir, ni mômeà accroître, maislacultureneconsomme pas tout ce qu'elle obtient, elle n'en consomme même qu'une pprtie de plus en plus faible à mesure que ses récoltes s'élèvent. Les campagnes n'ont pas à pourvoir qu'aux besoins de leurs habitants ; elles contribuent à l'alimentation des populations urbaines et à l'approvisionnement de nombreuses industries. Des denrées de toute espèce en sortent régulièrement, emportant avec elles des matériaux précieux. Pendant que les pertes ne sont pas trop fortes, elles sont compensées par les apports naturels, et l'on arrive tant bien que mal à équilibrer la production des matières fertilisantes avec leur consommation. Ce résultat n'est plus possible
quand la culture s'étend des plantes alimentaires et fourragères aux plantes industrielles ; l'exportation prend alors des proportions si importantes que la fertilité ne peut plus être soutenue que par des importations correspondantes. Le fumier de ferme ne suffit plus, les engrais extérieurs s'imposent.
Le fumier de ferme est, malgré tout, l'engrais par excellence de l'agriculture. 8a fabrication est une opération d'ordre intérieur, une transformation particulière dans l'ensemble des transformations agricoles. Les résultats qu'elle donne dépendent des matériaux sur lesquels elle porte, et il est intéressant d'en constater l'importance.
La quantité de fumier produite dans un domaine varie en raison directe de la masse de fourrages et de litières employés à l'entretien du bétail, ou encore avec le poids total des animaux, qui est lui-môme directement proportionnel à celui des aliments qui leur sout réservés. On comprend cependant que cette quantité puisse varier dans de grandes limites suivant le mode d'opérer adopté pour l'obtenir. Elle dépend en effet des espèces, du régime, des méthodes de fabrication, et de l'état sous lequel on examine la matière fertilisante. Aussi les agronomes qui ont cherché à exprimer l'importance de sa production par des formules mathématiques ont-ils donné des chiffres qui présentent entre eux des différences considérables. C'est qu'il n'y a pas, à proprement parler, deux situations qui soient exactement comparables, et que les généralisations sont difficiles.
Sans viser à une précision impossible à atteindre en pareille matière, on peut cependant admettre, sous réserve de vérification, certaines indications comme vraisemblables, sinon vraies, pour les situations les plus ordinaires. Avec des élables garnies comme le sont celles de nos pays à céréales, où se rencontrent, dans des proportions à peu près
semblables, les animaux des espèces chevaline, bovine, ovine et porcine, le poids du fumier prêt à être porté sur les champs peut être évalué à deux fois et demi le poids des aliments ramenés par leurs équivalents à celui du foin sec qui pourrait les remplacer, augmenté du poid3 des litières. Suivant les espèces considérées isolément, ce coefficient varierait de 1,5 à 2,5. Par rapport à leur poids, les animaux de ferme produisent un poids de fumier vingt à vingt-cinq fois plus considérable en moyenne, quinze à dix-huit fois seulement pour les bœufs et les chevaux de trait, à peu près autant pour les moutons, trente fois pour les bœufs à l'engrais et les vaches laitières soumises au régime de la stabulation permanente.
Si nous acceptons ces données sans nous arrêter à leur discussion , nous pouvons immédiatement nous rendre compte de l'intensité des fumures dans les principaux systèmes de culture d'après le poids des animaux qui y sont entretenus par hectare. L'idéal de la culture intensive réside, d'après une opinion générale, à nourrir 500 kiiogr. de bétail par hectare ; c'est, en calculant avec le coefficient 20, qui est plutôt faible que fort, assurer une production de 10,000 kiiogr. de fumier par hectare et par an. Nos départements à assolement triennal des environs de Paris comportent une population animale de 250 kiiogr. par hectare; on y obtient environ 5,000 kiiogr. de fumier par hectare et par an, qu'on réserve aux champs cultivés, à l'exclusion des luzernes qui occupent un quart des terrains, ce qui suppose des fumures annuelles de 7,500 kiiogr. Dans nos pays de jachères, le poids des bêtes nourries sur les domaines ordinaires n'est que de 100 à 150 kiiogr. par hectare, et le pâturage est leur principale ressource; on n'y dispose guère, au maximum, que de 1,500 à 2, 000 kiiogr. de fumure par hectare de la superficie totale ; mais, comme cette quan-
tité est réservée aux terres arables dont retendue n'est que la moitié ou les deux tiers de l'étendue générale, on arrive à des fumures de 2,000 à 3,000 kilogr. par hectare et par an . Il est inutile de dire que, si nous comparons les fumures en prenant les chiffres qu'exprime leur consommation par hectare et par an, on ne les applique pas chaque année en réalité, mais seulement tous les deux ou trois ans, quelquefois même à des intervalles de temps plus éloignés. Nous avons simplement cherché, pour les apprécier, à les ramener à une commune mesure.
Le fumier est une matière fort mal déterminée dont le type accepté comme terme de comparaison est celui du fumier de Bechelbronn, parce que c'est celui qui a été étudié avec les plus grands soins par l'illustre chimiste Boussingault, qui était en même temps un agriculteur distingué. Sa ferme comprenait 10 chevaux, 2 taureaux, 8 bœufs, 25 vaches, veaux et porcs représentant un poids total de 31,700 kilogr. La quantité de fumier qui y était produite s'élevait à 71 0,300 kilogr., soit à 2,240 kilogr. de fumier parlOOkilog. de poids vif. Ce fumier dosait 800 pour mille d'eau, 4 d'azote, 2 d'acide phosphorique et 5,22 de potasse. D'autres analyses du môme savant ont donné des chiffres un peu supérieurs pour Tazote, et il semble qu'on peut compter sur des titres un peu plus élevés en moyenne. Aussi, en pratique, peut-on dire, sans s'exposer à commettre de trop graves erreurs, et en se contentant de nombres ronds, faciles à retenir, que le fumier contient : 4 à 5 kilogr. d'azote, 4 à 5 kilogr. de potasse et 3 à 4 kilogr. de phosphate de chaux pour 1,000 kilogr. de poids total.
Dans les conditions les plus générales, l'agriculture produit directement son fumier. C'est que la plupart de ses fourrages ne peuvent guère être utilement consommés que sur place, et que l'entretien des animaux s'impose par une
série de considérations décisives. Mais si, en principe, le fumier se fabrique sur les domaines qui remploient, il n'en est cependant pas toujours ainsi. Le3 cultivateurs ont quelquefois intérêt à adopter des combinaisons particulières qui leur sont profitables et qui offrent de curieux exemples de la division du travail dans l'industrie agricole.
Beaucoup d'exploitations, dans les pays à céréales surtout, ont des pailles en excès par rapport aux ressources fourragères dont elles disposent. Au lieu de les vendre purement et simplement, ce que les usages ne permettent pas, sauf de rares exceptions, dans les régions à fermage, les fermiers s'entendent souvent avec des propriétaires d'écuries des villes pour leur fournir la litière dont ils ont besoin, sous la condition de reprendre l'engrais qui proviendra de sa consommation. Les charrois restent ordinairement, dans ce genre d'opération, à la charge des cultivateurs. C'est assez dire que, pour eux, le fumier a plus de valeur que la paille qui entre dans sa fabrication, puisqu'ils estiment que leur marché est assez avantageux pour leur permettre de faire les frais des transports qui leur incombent. En fait, la production du fumier varie avec les espèces qui le donnent. Les chevaux en fournissent relativement peu, les vaches laitières des nourisseurs beaucoup plus. Pour une quantité de paille déterminée, on peut obtenir un poids quintuple, décuple et quelquefois même plus considérable de fumier ; les mêmes arrangements ne s'appliquent pas à tous les cas.
Dans beaucoup de propriétés du littoral méditerranéen, le fumier provient en partie de troupeaux étrangers aux domaines. C'est ainsi que dans le département de l'Hérault les pâturages de garrigues sont assez fréquemment loués à des bergers qui les utilisent à l'entretien de troupeaux dont les déjections restent sous les abris destinés au bétail. Les prix de location ne dépassent pas quelques francs par hec-
tare, mais on estime que l'eograis ne représente pas une valeur moindre que celle que Ton perçoit en espèces. Dans la Provence, ou utilise assez fréquemment de la même façon des dépaissances de diverse nature. La redevance qu'on exige des bergers est communément de cinq centimes par bête et par jour, mais elle s'accroît du fumier qui s'entasse dans les constructions affectées au logement des moutons. L'entretien du bétail constitue, dans ces cas particuliers et originaux, une opération complètement distincte de celles de la culture.
Quelles que soient les méthodes imaginées pour transformer ses pailles et ses fourrages en fumier, elles n'en donnent jamais que des quantités limitées. Quand elles sont insuffisantes, il faut trouver des moyens de suppléer à leur défaut. Un des plus usités et des plus anciens consiste à parfaire ses provisions par des achats. Le fumier est l'engrais le mieux connu des cultivateurs, ils ne craignent pas de mécompte avec son emploi et ils le préfèrent, à conditions égales, à tous les autres produits qu'on leur propose. Dans * les villes, on en trouve toujours des masses plus ou moins considérables qui sortent des écuries des casernes, de celles des commerçants, ou encore de celles des grandes compagnies de transport. Leur placement ne soulève jamais de sérieuses difficultés, parce qu'ils sont partout très recherchés dans un assez grand rayon. Pour être plus active à certains moments qu'à d'autres, leur vente est toujours assurée.
Le fumier se vend au volume et au poids. Chacun de ces procédés a ses avantages et ses inconvénients. La vente au mètre cube évite les pesées, qui exigent des bascules à charrettes trop coûteuses pour se trouver partout, mais elle peut provoquer des discussions sur les mensurations. Le poids ne donne lieu à aucune contestation, il prête malheureusement à d'autres difficultés. Suivant que le fumier est
plus ou moins humide, sa valeur varie, en effet, dans de très grandes limites, du simple au double. La proportion d'eau qu'il contient oscille facilement entre 85 et 70 °/0. Sur 100 iilogr., il peut donc contenir de 15 à 30 kilogr. de matière sèche. Comme ce n'est pas l'eau qu'on entend acheter, on est exposé, si l'on ne prend pas des précautions, à ne pasôtre servi consciencieusement. Les arrosages coûtent si peu que les vendeurs sont tentés d'en abuser et en abusent trop souvent. Dans les marchés au volume, il n'y a rien de semblable à craindre, l'humidité n'exerçant pas d'action sensible sur les dimensions des tas. Le mode de vente au poids est cependant celui qui tend à dominer, comme le plus pratique. Les prix dépendent des qualités ; ils subissent, comme ceux de toutes les marchandises, des fluctuations qui sont le résultat de la loi de l'offre et de la demande. Ils no s'écartent pas beaucoup cependant, dans la plupart des • villes, de8à 10 fr. la tonne métrique surplace. SuivantTétat de décomposition du fumier, la proportion de paille qui est entrée dans sa préparation, la nature des animaux dont il provient, son poids peut aller de 300 ou 400 kilogr. à 700 ou 800 kilogr. par mètre cube.
Le fumier est la matière première par excellence de l'agriculture; il n'est cependant pas sans exemple qu'il constitue un de ses produits. C'est ainsi qu'on cite des cultivateurs qui vendent les engrais recueillis sur leur domaine pour les remplacer par des matières fertilisantes d'origine étrangère. Sans être fréquente, cette opération se rencontre quelquefois dans le voisinage des pays vignobles. Sa justification n'est pas facile, mais son existence n'est pas moins réelle. La culture de la vigne consent à des sacrifices beaucoup plus lourds que la culture ordinaire, pour se procurer le fumier qui lui est nécessaire; elle lui eulève souvent, par les prix qu'elle offre, tout ce qu'elle trouve disponible sur le marché, elle la
décide parfois même à lui céder sa provision. Quelle que soit la cause de ces dispositions, qu'elles tiennent à l'efficacité du fumier comparée à celle des autres substances susceptibles de donner des résultats analogues, qu'elles n'aient d'autre raison que l'ignorance des vignerons, leurs conséquences sont les mômes. Quand les cultivateurs estiment qu'ils ont profit à se défaire de leurs engrais, ils ne s'arrêtent devant aucune considération, et ils agissent conformément à leurs intérêts. L'Union agricole de la Marne, formée par une association de propriétaires qui ont mis en commun leurs terres et leurs capitaux, est fane des exploitations les plus connues qui ont adopté un mode d'opérer répondant à une situation de ce genre. Son directeur, M. Mousseaux, dont l'entreprise a été fort discutée, s'est décidé à faire de ses fumiers, qu'il trouve à vendre de 8 à 12 francs le mètre, un véritable objet de commerce. Il leur substitue des engrais chimiques qui lui assurent, d'après un rapport de M. Vimont, publié en 1884, des rendements supérieurs à ceux auxquels il pourrait prétendre en suivant les méthodes de culture traditionnelles. Si originale que soit la combinaison acceptée dans le cas particulier que nous venons de rappeler, ce n'est en définitive qu'une exception, non pas unique sans doute, mais dont les applications se compteraient assez facilement.
Il y a cependant des systèmes d'exploitation qui sont organisés normalement en vue de la vente, sinon de leurs fumiers, du moins des déjections de leur bétail, c'est-à-dire des systèmes d'exploitation qui n'ont pas d'emploi pour leurs matières fertilisantes. La culture pastorale des coteaux calcaires du midi de la France, et même des plateaux du Larzac, en fournit un type caractéristique. Dans les conditions actuelles de ces pays, le défrichement partiel du sol passe pour trop onéreux, et ses seuls produits sont ceux que donne l'entretien des troupeaux de moutons. Les fumures y sont
inconnues ; ce serait presque toujours les sacrifier en pure perte que de les répandre sur des dépaissances arides, où leur incorporation au terraiu ne se produirait pas. On ne les perd pas pour cela. Sous le nom de migaou, on vend des quantités considérables de crottins, dont le prix varie de 3 fr. 50 à 4 fr. 50 les centkilogrammes, dosautdepuis l,50jusqu'à 2,50 pour 100 d'azote. L'engrais ainsi désigné est un de ceux qui sont les plus estimés et les plus employés pour la fertilisation des vignes à grands rendements du département de l'Hérault. On ne saurait dire s'il restera longtemps une ressource sur l'importance delaquelle ses acheteurs pourront compter. Il est à remarquer cependant que les propriétaires les plus soigneux, dont les domaines comportent à la fois des terres arables et des pâturages à moutons, réservent exclusivement leurs fumiers pour leurs terres. On ne doit donc pas s'étonner que d'une contrée à une autre on agisse d'après les mêmes principes.
Les matières fertilisantes d'origine agricole devenant de plu3 en plus insuffisantes pour les besoins de la culture, on a dû chercher d'autres moyens d'entretenir la fécondité du sol. Ce sont des résidus des espèces les plus diverses, livrés à leur état naturel, ou traités par divers procédés qui sont venus tout d'abord remédier à la situation embarrassée de l'agriculture. Les plus importants sont les boues des villes, les tourteaux, les débris de cornes, de cuirs, de lainages, le sang desséché, la poudre d'os, etc., etc.
Les boues et balayures des villes sont un embarras pour les agglomérations de population. Souvent elles sont obligées de faire de lourds sacrifices pour s'en débarrasser. L'industrie agricole les utilise avec profit partout où elles sont mises à sa disposition. Leur qualité est extrêmement variable, et c'est leur plus grand défaut. Suivant les quartiers dont elles proviennent, elles sont en effet plus ou moins riches en matières organiques. Dans les environs de Paris, on les
recherche surtout pour les cultures semi-maraichères. D'une valeur généralement assez faible, elles ne supportent pas les frais de longs transports. La nécessité de s'en défaire d'une manière ou d'une autre détermine ordinairement l'abaissement de leur prix, jusqu'à un taux auquel il devient plus avantageux que celui des autres substances qui pourraient remplir le même emploi. On les répand par grandes quantités, mais comme on ne les paye que très peu, la dépense définitive reste modérée. Il y a des entrepreneurs subventionnés, comme à Marseille, qui livrent leurs produits sur wagons aux destinataires, en ne mettant à leur charge que les dépenses de chemin de fer en petite vitesse. On comprend que dans un certain rayon il soit difficile de trouver des combinaisons plus économiques.
Les tourteaux de graines oléagineuses représentent des masses très considérables de matières fertilisantes dans les environs des centres qui renferment de grandes huileries. Depuis longtemps ils constituent un des engrais les plus employés des campagnes qui entourent Marseille, où l'expérience a révélé leur utilité. Tous n'ont pas la môme efficacité, mais la culture les juge d'après ses essais, et son appréciation a été assez exactement confirmée par les analyses auxquelles ils ont été soumis. Lescomailles, iesang, les tontisses de drap, ne sont d'un usage pratique qu'après diverses manipulations qui en facilitent l'épandage et l'assimilation. Ce sont de véritables engrais de commerce, dont l'achat demande des précautions spéciales sur lesquelles nous aurons à insister.
Aux engrais de toutes sortes que recueille le commerce, il faut joindre le guano, qui nous arrive, pour la plus grande partie, des îles du Pérou, sur lesquelles il forme des dépôts dont l'épaisseur atteint parfois trente mètres. La formation de ses masses qui constituent de véritables gisements est due
à l'accumulation des déjections d'oiseaux appartenant à l'époque actuelle. Ces oiseaux se nourrissent des poissons, qui ne sont nulle part plus abondants que sur la côte péruvienne; on les appelle communément guanaes. Leur nombre est si considérable qu'ils forment comme un nuage qui obscurcit le soleil. Des voyageurs assurent qu'ils mettent une heure et demie à deux heures pour passer d'un endroit à l'autre, sans qu'on voie diminuer leur multitude. Le guano est une ressource précieuse pour l'agriculture, mais c'est un produit dont la composition est très variable. Sa richesse, qui atteint son maximum dans les pays qui se distinguent par l'absence des pluies, peut se réduire à peu de chose. Suivant les provenances, sa valeur est loin d'être la môme. Souvent aussi il arrive plus ou moins mouillé ou altéré, il est enfin l'objet de nombreuses falsifications. Les agriculteurs ne doivent donc en user qu'avec prudence, en ayant soin de s'entourer de toutes les garanties de composition et d'authenticité désirables. Sous ces réserves, c'est une des matières fertilisantes les plus justement estimées des cultivateurs, un des auxiliaires les plus importants du fumier de ^ ferme.
C'est la pratique qui a donné les premières notions relatives à la valeur comparative des engrais. La science ne lui est guère venue en aide, d'une manière sérieuse, que dans la première moitié de ce siècle. Ses recherches lui ont révélé tout d'abord l'importance prédominante de l'azote. Ce corps élémentaire joue un rôle si considérable dans l'efficacité des matières fertilisantes qu'on s'est contenté assez longtemps de les apprécier par la proportion qu'elles en contiennent. On a calculé sur cette donnée des équivalents dont le but était d'indiquer les quantités de diverses matières à employer pour remplacer uue tonne métrique de fumier. Les nombres qui
les exprimaient étaient d'autant plus élevés que la richesse en azote des corps considérés était plus faible, et d'autant plus bas que cette richesse était plus grande. On a reconnu plus tard que si l'azote est le principe essentiel des agents de fertilisation du sol, ce n'est pas le seul. L'acide phosphorique et la potasse exercent également une action bien marquée sur la végétation. Les autres éléments indispensables au développement de la plante se trouvent toujours, à l'exception de la chaux parfois qu'on se procure par les amendements calcaires, en quantité suffisante dans le sol pour qu'on n'ait pas à s'en préoccuper. La science des engrais se réduit, en conséquence, à associer dans une juste mesure l'azote, l'acide phosphorique et Ja potasse, et à s'en servir, en temps opportun, sous des formes diverses, à des doses convenables, selon les exigences des cultures. Si simple qu'elle paraisse, réduite à la formule que nous venons de donner, elle a demandé, pour se former, de longues et de patientes recherches. Il n'y a pas de question agricole qui ait provoqué autant d'études et fourni l'occasion de plus de publications. Les noms de MM. de Saussure, Boussingault, Liebig, Payen, comte de Gasparin, Schlœsiog, P. -P. Deherain, Grandeau en France, ceux de Lawes et Gilbert en Angleterre, pour ne citer que les plus connus, sont ceux qui restent particulièrement attachés aux travaux les plus considérables de ceux qui ont abouti à la réunion des connaissances actuelles. Les engrais apportent aux végétaux les matériaux dont ils ont besoin pour leur formation. On peut les déterminer par l'analyse chimique. Il semble donc que de la composition des plantes et de celle du sol on devrait pouvoir conclure avec précision à la nature et au poids des matières fertilisantes à mettre en œuvre pour obtenir des effets prévus. On est loin d'être arrivé à un pareil résultat ; il est môme très douteux qu'on l'atteigne jamais. On ne peut tenir compte dans
les calculs de toutes les circonstances qui agissent sur la vie des plantes dans un sens favorable ou défavorable. Les apports en principes fertilisants de l'atmosphère ou des eaux, les pertes par évaporation ou infiltration, les circonstances atmosphériques, les accidents de toutes sortes, modifient trop profondément les conditions delà production, pour qu'il soit possible d'en escompter d'avance l'importance avec une certitude absolue. Si beaucoup a été fait en chimie agricole, il reste beaucoup à faire ; mais c'est un grand point acquis déjà que d'être arrivé à distinguer, d'une manière rigoureuse, les principes actifs des engrais.
C'est l'azote, l'acide phosphorique et la potasse qui font la valeur des matières fertilisantes. Sans être indifférentes, les combinaisons sous lesquelles se présentent ces éléments n'ont qu'un intérêt secondaire. Comme les matières d'origine organique, végétale ou animale, ne peuvent en livrer à la culture des quantités suffisantes à ses besoins, on a pensé à les demander aux composés minéraux, dont on connaît des sources pour ainsi dire inépuisables. De là est sortie l'industrie dite assez improprement des engrais chimiques, qui a ouvert un champ nouveau à exploiter.
Dans le monde inorganique, le nitrate de soude est la principale source de l'azote. Il forme, sur la surface du Chili et du Pérou, des gisements naturels considérables, dont l'origine est toujours demeurée mystérieuse. On trouve dans les déserts d'Atacama et de Tarapaca, à des altitudes de 1,200 à 4,000 mètres, de vastes dépôts d'une formation nommée calèche qui renferme de 10 à 60 pour cent de nitrate de soude, mêlé à des sulfates d'alumine, de soude, de magnésie, du sel marin et de l'iodure de soude. On exploite le calèche à partir de la teneur de 20 pour cent en nitrate. Un seul hectare de ces champs salpêtres représente une véritable richesse.
L'origine de l'industrie du nitrate remonte à 1830. Son commerce a son centre à Iquique. Les premières exportations furent peu fructueuses, elles ne dépassaient pas 3,000 tonnes par an ; mais elles devinrent très actives après l'occupation de Tarapaca par les armées chiliennes. En 1889, elles ont atteint le chiffre de 600,000 tonnes, et elles dépasseront peut-être 800,000 tonnes pour 1890. Des chemins de fer ont été construits pour subvenir à des transports toujours croissants.
Le nitrate de soude nous arrive après préparation, notamment à Dunkerque, par chargements complets. Dans son état ordinaire, il ne contient pas plus de 5 pour cent d'impuretés, et dose de 15.5 à 16 pour cent d'azote. C'est un engrais rapidement assimilable, que les eaux tendent à entraîner rapidement dans le sous-sol. Son action est rapide mais de peu de durée ; aussi ne faut-il pas l'employer longtemps d'avance. Son prix, qui était de 65 fr. les cent kiiogr. au début, était descendu à 45 fr. avant 1870, et à 37 fr. en 1879, Il est sujet à de fréquentes variations, mais il a été cependant, malgré ses oscillations passagères, en diminuant graduellement, si bien qu'il n'est guère maintenant, en 1890, que de 25 à 28 fr. A ce taux, le kilogramme d'azote ressort à 1 fr. 70.
Traité industriellement par le chlorure de potassium, le nitrate de soude se transforme en nitrate de potasse, que l'agriculture utilise également en grandes quantités. Le nitrate de potasse est un engrais à la fois azoté et potassique qui contient, à son état naturel, avec 5 pour cent d'impuretés, 13 pour cent d'azote et 44 à 45 pour cent de potasse. Son assimiiabilité est comparable à celle du nitrate de soude, et son prix, également très variable, s'est aussi progressivement abaissé pour descendre de 65 à 70 fr. en 1870, à 46 ou 47 environ en 1890. Si Ton estime à 0 fr. 50 le kilogramme de
potasse, le prix de l'azote qu'il renferme ressort à 1 fr. 90 environ, c'est-à-dire à uq prix un peu plus élevé que dans le nitrate de soude.
En dehors des nitrates de potasse et de soude, l'azote des
engrais chimiques se trouve encore sous la forme de sulfate
d'ammoniaque, qu'on obtient chez nous en traitant par l'acide
sulfurique les eaux vannes et les eaux ammoniacales des
usines à gaz. L'azote, qu'il contient dans la proportion de 20
à 21 pour cent de son poids, est très rapidement assimilable;
il tend constamment en outre à remonter à la surface. C'est
un excellent engrais pour rendre de la force aux blés qui ont
souffert de l'hiver. Son prix s'est abaissé comme celui des
nitrates. De 50 fr. en 1870, il est desceudu graduellement,
à partir de 1880 seulement, pour s'arrêter autour de 30 fr.
C'est La forme la plus économique sous laquelle on puisse
acheter l'azote, puisqu'on l'obtient à 1 fr. 50 le kilogr.,
mais sous un état qui ne convient pas également bieu à toutes
les cultures.
L'acide phosphorique des engrais chimiques vient des phosphates minéraux, dout l'étendue des gisements reconnus est, en France, de près de 30,000 hectares, représentant plus de trente millions de tonnes de phosphates de chaux. Ces minerais se présentent, tantôt sous forme de nodules comme dans la Meuse, qui fournit à elle seule près des trois quarts de la production totale, dans la Côte-d'Or et dans les Ardennes; tantôt sous la forme de roches, comme dans le Lot, le Gard et le Tarn ; tantôt enfin sous la forme de sable, comme dans le département de la Somme (phosphates de Beauval découverts en 1887), et dans le Pas-de-Calais (phosphates d'Orville découverts également en 1887), où on les a longtemps employés pour la construction avant de connaître leur composition. Les phosphates de la Meuse et ceux des Ardennes dosent 16 à 22 pour cent d'acide phosphorique;
ceux du Lot, 20 pour cent; les sables de la Somme, de 29 à 37 pour cent; ceux du Pas-de-Calais, un peu moins, de 20 à 25 pour cent. Broyés et préparés, ils valaient, en 1886, 31 fr. la tonne dans la Meuse, 33 fr. dans le Lot, 70 fr. dans la Somme ; mais en arrivant à la culture leur prix était beaucoup plus élevé. Sous l'influence des découvertes de gisements nouveaux, leur cours s'est du reste sensiblement abaissé depuis 1880. On estimait alors l'acide phosphorique solublè à raison de 1 fr. 101e kilogr. et l'acide phosphorique insoluble de 0,40 à 0,50 ; sous la première de ces formes, il ne vaut plus guère, en 1890, que 0,60, et sous la seconde, 0,15 à 0,25. D'après les renseignements statistiques publiés parle ministère des travaux publics, la vente totale, en 1886, s'est élevée à 184,000 tonnes; si elle se maintenait à ce chiffre, les gisements français ne seraient pas épuisés avant 176 ans.
Des phosphates minéraux il convient de rapprocher des scories de déphosphoration des fontes par le procédé Thomas-Gilchrist, sur lesquelles l'attention des cultivateurs a été appelée d'une manière toute spéciale par M. Grandeau. Quatredépartements,comptantentoutseptusines,concourent à leur production. L'établissement de Joeuf (Meurthe-et- Moselle) en donne annuellement 20,000 tonnes ; celui du Creusot (Saône-et-Loire), 15,000. Les scories du Oreusot sont les plus riches ; elles contieuuent 15 à 16 %, d'acide phosphorique ; celles de Joeuf ont un dosage qui varie de lia 16. La production totale de la France approche de 100,000 tounes; on n'en a utilisé, en 1886, qu'un dixième, mais Tannée 1887 a dû correspondre à des ventes beaucoup plus considérables. Sur place, le prix de la tonne métrique a varié à l'état brut, d'après la statistique, de 3 fr. 50 à 4 fr. 50 la tonne, et en poudre de 10 à 20 fr. Augmenté des frais de transport, il permet dans bien des cas de se procurer
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de l'acide phospborique à 0 fr. 15 ou 0 fr. 20 le kilogr.
L'acide phospborique des nodules, qui est d'autant plus apprécié qu'il est plus divisé, se présente sous forme de phosphate basique ou tricalcique insoluble, dont la décomposition exige un certain temps si les terrains sur lesquels on remploie ne sont pas acides. Traité par l'acide sulfurique, ce phosphate se transforme en phosphate acide ou monocalcique, qu'où désigne sous le nom de superphosphate ; il est alors soluble dans l'eau et rapidement assimilable. Entre ces deux états se trouve le phosphate neutre ou bicalcique, appelé dans la pratique précipité, qui, réduit à un état de ténuité extrême, est soluble dans le citrate d'ammoniaque à froid. M. Joulie lui attribue autant de valeur qu'au superphosphate. Dans les scories, les phosphates se présentent sous forme de diverses combinaisons avec le fer, qui semblent favorables à la végétation malgré leur insolubilité ; une pulvérisation, aussi complète que possible, ajoute beaucoup à leur efficacité.
La potasse qu'emploie l'agriculture provient, pour la plus grande partie, maintenant, des chlorures de potassium des mines de Stassfurth, situées sur les confins du territoire prussien et du duché d'Anhalt. Les gisements qu'on y rencontre sont formés de diverses couches salines, auxquelles on attribue pour origine le dessèchement graduel d'une mer intérieure ou d'un lac salé. C'est vers 1840 qu'on a cherché à les exploiter comme salins. Des différents lits qu'ils présentent, l'un des plus importants, d'une épaisseur de 20ra,50, est essentiellement formé àecornallite, ou chlorure potassicomagnétique. On en extrait très facilement le chlorure de potassium, qui est moins soluble que le chlorure de magnésium, parle refroidissementdes dissolutions obtenues à chaud. Le chlorure de potassium se dépose pendant que le chlorure de magnésium reste dissous. — On trouve aussi, dans le commerce, du sulfate de potasse et des mélanges de carbonate,
sulfate et chlorure appelés potasse brute. Les chlorures les plus répandus contiennent de 49 à 50 % de potasse pure; ils valent 24 à 25 fr. les lOOkilogr., ce qui fait ressortir le kilogramme de potasse de 48 à 50 centimes.
L'emploi des engrais chimiques, qui tous, à l'exception du nitrate de potasse, ne contiennent qu'un seul principe fertilisant dont la proportion est bien déterminée, a permis d'apporter, dans l'étude des engrais, une précision à laquelle il était difficile d'arriver avec des matières plus complexes. Leur maniement est devenu une excellente école pour les cultivateurs, il leur a appris à connaître les effets de l'azote, des phosphates et de la potasse sur leur terrain, qu'ils soient apportés isolément ou préalablement combinés en diverses proportions. Les observations ainsi accumulées ont donné le moyen de tirer un meilleur parti que par le passé des engrais de toutes sortes, en les utilisant d'une manière plus rationnelle; elles ont appelé enfin l'attention sur de nombreux détails qui restaient autrefois inaperçus.
On considère comme de bonnes fumures, dans nos systèmes de culture, déjà élevés, celles qui résultent de l'application du fumier de ferme à raison de 10,000 kilogr. par hectare et par an. Elles correspondent à des doses ordinaires de 20,000 kilogr. répétées touslesdeuxans, ou de 30, OOOkilogr. répétées tous les trois ans. En comptant le fumier à 10 fr. la tonne, la dépense qu'elles entraînent est de 100 fr. par hectare et par an. Si l'on accepte les chiffres que nous avons donnés comme l'expression de la composition normale du fumier, on voit que ces fumures apportent au sol 40 à 50 kilogr. d'azote, 40 à 50 kilogr. de potasse, et 30 à 40 kilogr. de phosphate de chaux. On aurait la même quantité de principes fertilisants avec un mélange composé de :
300 kilogr. de nitrate de soude, dosant 15 à 16% d'azote, et apporlaut par conséquent 45 à 48 kilogr. d'azote au sol ;
100 kilogr- de chlorure de potassium contenant 50 kilogr. de potasse ;
100 kilogr. de phosphate minéral contenant 35 à 40 kilogr. de phosphate de chaux.
Ce mélange reviendrait sur place à peu près au prix suivant :
300 kilogr. de nitrate de soude à 27 %. . . . 71 fr.
j 00 — de chlorure de potassium à 25
100 — de phosphate minéral à 6
Total 102 fr.
Dans ces conditions, la fumure aux engrais chimiques revient à peu près au même prix que la fumure au fumier de ferme; mais il faut remarquer que, si Ton trouve assez souvent de bon fumier à 10 fr. la tonne sur les lieux de production, il coûte le plus souvent 12 ou 13 fr. avec les frais de transport qu'il nécessite.
Sous une ressemblance complète au point de vue de la composition, les fumures au fumier de ferme et les fumures aux engrais chimiques n'ont pas absolument, du reste, les mêmes effets. L'azote, l'acide phosphorique et la potasse sont engagés de part et d'autre dans des combinaisons différentes. L'action du fumier de ferme est relativement lente ; elle se fait sentir pendant plusieurs années consécutives, tandis que celle des engrais chimiques est pour ainsi dire immédiate. Suivant les plautes cultivées, on peut avoirintérêtà agird'unemanière ou d'une autre. Le fumier de ferme modifie par son accumulation les propriétés physiques des terres en contribuant, eu général, à leur ameublissement; il favorise la formation de l'humus, dont le rôle, pour n'être pas bien expliqué, ne passe pas moins pour être très utile ; il accroît peu à peu la fertilité du sol. Les engrais chimiques ne* laissent au contraire aucune trace de leur emploi ; peut-être même contribueut-ils à l'épuisement des fonds sur lesquels on les distribue
en favorisant l'entrée dans la circulation végétale des matériaux fertilisants qui constituent ce que les cultivateurs désignent sous le nom de vieille richesse. Le fumier, enfin, s'incorpore mieux au sol que les engrais chimiques, il s'y associe plus intimement et n'est pas exposé aux mêmes causes de déperditions. L'emploi exclusif des engrais chimiques tient, comme le dit M. P. P. Deherain, de la loterie. Si les circonstances sont favorables, leurs effets sont très remarquables; en cas de pluies continues ou de sécheresse exceptionnelle, ils ne produisent à peu près rien. Distribués inconsidérément, ils peuvent môme être nuisibles. Leur usage demande une expérience, une habileté que n'exige pas le fumier.
Dans leur consciencieux traité des Engrais, MM. Muntz et Girard signalent, de leur côté, les dangers de l'abus des engrais chimiques. D'après eux, il conduit fatalement à l'appauvrissement du sol en matières organiques ; il lui enlève quelques-unes de ses qualités les plus utiles. Dans le cas où les terres ne sont pas abondamment pourvues de matières organiques, il est nécessaire, pour qu'elles conservent leurs propriétés primitives, de faire de temps en temps un apport de fumier ou d'engrais verts. « C'est avec certaines précautions, disent-ils, qu'il faut employer les engrais chimiques si l'on ne veut pas s'exposer à voir le sol perdre les propriétés les plus précieuses de la terre arable. Nous ne préconisons donc pas l'emploi exclusif des engrais chimiques, pas plus que l'emploi exclusif des fumiers. Suivant les conditions qui sont dictées par la situation économique, par la nature des terres, on remplace en plus forte proportion les uns ou les autres. On aurait tort de chercher à établir un antagonisme eutre le fumier et l'engrais chimique, dont l'un peut toujours être regardé comme l'adjuvant et le correctif de l'autre.»
Le rôle du fumier de ferme est complexe ; il n'apporte pas seulement des éléments de fertilisation au sol, il modifie utilement ses propriétés physiques. Aussi, dans les cas où la quantité dont on peut disposer est insuffisante, on se garde, en général, de la concentrer sur quelques pièces de terre spéciales pour traiter les autres aux engrais chimiques. On préfère remployer à moitié dose sur des surfaces doubles, plutôt que de l'employer en totalité sur une étendue de terrain limitée pour fumer le reste aux engrais minéraux.
Le fumier a ses avantages. On peut hésiter à l'acheter quand son prix est trop élevé par rapport à celui des autres substances fertilisantes ; il faut, pour qu'on se décide à le vendre, des conditions tout à fait spéciales qui ne se rencontrent presque jamais. Sa nature encombrante, l'élévation de son poids par rapport à sa valeur, imposent, du reste, toute autre considération mise à part, son usage sur place. Il a cependant des défauts qu'on ne peut méconnaître. Ses divers éléments ne se trouvent pas associés dans les proportions désirables. L'azote est généralement en excès par rapport à l'acide phosphorique et à la potasse. Sa composition invariable ne répond ni aux besoins de toutes les cultures ui à ceux de toutes les natures de terrain. Il ne se prête pas, comme les engrais chimiques, aux combinaisons les plus variées. Aussi, si l'on avait à remplacer une fumure à l'engrais de ferme par une fumure aux engrais chimiques, ne s'arrêterait-on pas, comme dans l'exemple que nous avons pris à titre de moyen de comparaison, à une substitution poids par poids des trois principes essentiels de fertilisation, mais s'efforcerait- on de les réunir dans des proportions particulières selon les terrains et les plantes.
Le problème se pose rarement, d'ailleurs, entre le fumier de ferme et les engrais chimiques ou commerciaux. Les
systèmes de culture qui ne comportent pas de bétail ont seuls le choix de leurs procédés, et souvent encore ce choix n'est que théorique parce qu'ils ne trouvent pas à leur disposition tout ce qu'ils pourraient désirer, ce sont les prix qui les guident. Dans tous les autres, c'est le fumier de ferme qui est la base de la fertilisation ; les engrais étrangers de toutes espèces ne sont que des engrais complémentaires, soit que leur usage alterne avec celui du fumier, soit qu'ils viennent compléter son action. Réduits à ce rôle, ils ne trouvent pas moins, dans les opérations de la culture, une place considérable, et ils sont devenus la base d'un commerce qui ne cesse de s'étendre avec les progrès de l'industrie agricole.