III. LES ENGRArS ET LES SYNDICATS AGRICOLES
Achats en commun de matières utiles à l'agriculture. — Syndicats agricoles, leurs débuts, leurs développements. — Réductions de prix obtenues par les syndicats agricoles au profit de leurs membres, groupement des commandes, garanties de solvabilité, facilité du contrôle des livraisons. — Syndidicats et intermédiaires. — Ressources des syndicats : cotisations annuelles, majorations sur le prix des fournitures. — Régime légal des syndicats : loi du 21 mars 1884, ses lacunes. — Substitution aux syndicats de sociétés coopératives à capital variable ; avantages et inconvénients.
Estimation des engrais. — Impossibilité de la détermination exacte de leur prix de revient. — Prix courants du kilogramme d'azote, d'acide phosphorique et de potasse engagé dans diverses combinaisons. — Prix auquel les engrais sont payés par les plantes ; ses variations considérables, leur interprétation. — Bénéfices réalisés par hectare avec l'emploi d'engrais supplémentaires.
Les garanties de sécurité dans les achats d'engrais se sont considérablement accrues, depuis quelques années, par la création de nouvelles institutions agricoles qui se sont organisées dans tous nos départements. Il y a longtemps déjà que certaines associations, comme le Comice de Trévoux
(Ain), avaient pris l'habitude de faire des acquisitions au profit de leurs membres. Leurs opérations étaient restées limitées toutefois à des affaires de peu d'importance ; on reculait devant les conséquences que pourrait avoir leur développement. L'idée d'où résultaient les combinaisons essayées reposait cependant sur un principe fécond; son application ne pouvait manquer de s'étendre. Reprise par M. Tanviray, alors professeur départemental d'Agriculture, elle s'est traduite, en juillet 1883, par la formation d une société qui, sous le titre de Syndi-cat des agriculteurs du département de Loir-et-Cher, a été organisée exclusivement en vue des achats à faire en commun au profit de ses membres. Son but a été surtout de procurer à l'agriculture les matières premières dont elle avait besoin , et de les obtenir pour elle aux meilleures conditions. Les syndicats se sont multipliés depuis en peu de temps, et il n'y a plus maintenant de centre agricole de quelque importance qui n'en possède un. Les Sociétés d'Agriculture et les Comices sont des associations destinées à favoriser les progrès de la culture par l'étude et la vulgarisation des bonnes méthodes, ainsi que par la distribution d'encouragements de toutes sortes ; les syndicats se tiennent sur un autre terrain, ils s'occupent d'affaires, ils cherchent à réduire les dépenses d'exploitation et à faciliter l'écoulement des produits du sol. Chacune de ces institutions a ses attributions franchement caractérisées et son organisation particulière. Souvent, il existe entre elles d'étroites relations; elles sont parfois grefféesl'uQe sur l'autre, mais elles n'ont pas moins une existence distincte. Les mômes personnes peuvent faire partie des unes et des autres ; il n'y a pas, pour cela, de confusion entre elles. On discute, dans le sein des sociétés, sur les problèmes qui intéressent l'agriculture ; on traite de questions d'argent dans les syndicats. D'un côté on fait œuvre de désintéressement, de l'autre on
s'occupe de réduire les charges du métier pour augmenter ses bénéfices, et il n'y a pas d'économie dont la réalisation soit indifférente.
Ce sont les achats d'engrais qui forment, à peu près partout, le principal objet des opérations des syndicats. En s'adressant à eux, les cultivateurs réalisent une économie sensible sur le montant de leurs dépenses , ils sont bien servis, et ils ne s'exposent pas à se laisser tromper par de fallacieuses promesses, auxquelles on n'a pas toujours la force de résister.
L'économie que réalise l'intervention des syndicats résulte du groupement des commandes, qui permet d'obtenir des prix de faveur sur les cours du détail. Elle s'explique par la réduction des frais des commerçants et la réduction du Dombre de leurs représentants. Le commerce n'y gagne pas moins que l'agriculture, et tout le monde, en définitive, y trouve son profit. Dans les pays de petite culture, les syndicats centralisent d'abord les demandes des cultivateurs â l'automne et au printemps, qui sont les deux époques d'emploi des matières fertilisantes. Ils les transmettent ensuite en bloc à leurs fournisseurs, qui trouvent ainsi une clientèle toute faite. Souvent môme, le conseil d'administration de l'association, composé des agriculteurs les plus compétents, propose à ses adhérents deux ou trois formules d'engrais qui répondent plus spécialement aux besoins de la culture locale. Les mélanges sont alors livrés prêts à être employés, soit par la maison qui se charge de l'expédition, soit au siège de la société où se font toutes les manipulations sous la surveillance d'une commission spéciale. Avec la grande culture, dont on n'a pas à diriger les opérations, les syndicats se bornent généralement à faire des enquêtes sur les diverses sources d'approvisionnement qui sont à la portée des acheteurs, et ils se mettent en relations, au nom de leurs mem-
bres , avec les maisons qui leur présentent le plus d'avantages. Quelle que soit la manière d'opérer acceptée, elle apporte de profondes modifications dans le marché des engrais; les cultivateurs, représentés par les syndicats, se mettent en présence des commerçants ; ils discutent avec eux dans une meilleure position. L'importance de leurs commandes appelle la concurrence, qui amène des concessions profitables à la culture.
L'entente des cultivateurs n'a pas été envisagée, dans le monde du commerce, sans une certaine appréhension. Elle a provoqué, à ses débuts, un mouvement de résistance assez marqué. Les intermédiaires, dont le rôle a été diminué, n'ont rien négligé pour combattre les efforts de groupement qui se sont produits ; il fallait s'y attendre, mais leurs tentatives n'ont pas abouti. Du côté des négociants, la nouvelle organisation de l'agriculture a provoqué des défiances qui ont tendu les rapports dans les débuts. On ne s'est pas mépris sur l'importance des débouchés que présentaient les syndicats, on a craint de se lier trop étroitement avec eux et de se mettre, pour ainsi dire, à leur discrétion. Sans refuser d'entrer eu pourparlers avec eux, les grandes maisons ont cherché à conserver leur ancienne clientèle sur la fidélité de laquelle elles croyaient pouvoir compter. L'accord s'est fait cependant. Le commerce s'est accommodé de la réduction de ses ventes de détail et de l'augmentation de ses ventes en gros. Il n'a pas eu, du reste, à regretter le changement qui s'est produit. Sous l'influence des syndicats, la con- [ sommation des engrais industriels, sur lesquels l'attention a ; été spécialement appelée, a fait des progrès énormes. Les I diminutions de prix consenties en faveur des syndiqués en ont déterminé d'ailleurs d'autres qui, pour être moins sensibles, ont profité indistinctement à tous les cultivateurs. Pressé par les exigences d'une situation nouvelle, le corn-
merce a réduit ses prétentions, et il a pu le faire sans en souffrir.
Les concessions qu'obtiennent les syndicats pour leurs adhérents dépendent non seulement du chiffre de leurs affaires, mais encore des garanties de solvabilité qu'ils offrent aux fournisseurs. Leurs statuts prévoient ordinairement les conditions dans lesquelles auront lieu les payements des livraisons faites par leur entremise. Beaucoup n'assument aucune responsabilité directe et se bornent à donner des garanties morales dont la valeur varie avec les circonstances. Plusieurs ont inscrit dans leur règlement le principe de la solidarité à l'exemple des sociétés de crédit populaires de l'étranger. Quelques-unes enfin exigent la consignation préalable des fonds destinés à solder le montant des factures qui doivent suivre, comme le syndicat de Montpellier. Les mômes dispositions ne peuvent s'appliquer partout ; on ne saurait, à cet égard, formuler de règle générale.
Les garanties que donnent les syndicats ne sont pas absolues, mais elles répondent à ce qu'on peut espérer des choses humaines. Elles tiennent aux facilités de contrôle que donne le groupement des ordres et à la situation des associations qui ont à veiller à leur loyale exécution. Les dépenses d'analyses, qui arrêtent avec raison de simples particuliers, ne grèvent pas d'une manière appréciable les frais généraux d'une collectivité, et les fournisseurs ont trop d'intérêt à sauvegarder leur réputation pour s'exposer à des poursuites de la part d'une association. Avant de passer un marché, on se rend compte d'ailleurs de la nature des marchandises qui en font l'objet.
•Les syndicats peuvent se trouver contraints de s'adresser à la justice, mais leur rôle n'est pas de faire des procès, c'est au contraire de les éviter. Ils y parviennent par la confiance qu'ils inspirent à la fois à leurg fournisseurs et à
leurs adhérents. En cas de contestation, on accepte volontiers, de part et d'autre, leur arbitrage, et c'est encore un de leurs principaux services.
Lies syndicats ne suppriment pas les intermédiaires, ils ne font que les remplacer, car ce sont eux-mêmes des intermédiaires. Pour répondre à leur but, il faut qu'ils fassent mieux que les intermédiaires ordinaires et à moindres frais. Par leur organisation, ils sont en mesure de répondre aux exigences qu'on est en droit d'espérer d'eux.
Les représentants du commerce sont les courtiers des vendeurs, les syndicats sont ceux des acheteurs. Les uns se préoccupent avant tout des bénéfices des maisons au service desquelles ils sont employés, les autres de ceux de l'agriculture. Oe sont là, entre eux, de profondes différences dont les conséquences sont faciles à saisir. Les marchands d'engrais cèdent, malgré eux, au désir bien naturel de recommander leurs produits et d'en assurer l'écoulement de préférence à tous autres ; les syndicats recherchent purement et simplement, dans la masse des matières fertilisantes qui leur sont offertes, celles qui présentent les plus grands avantages. Ce sont, pour leurs clients, des conseillers désintéressés dont les avis ne peuvent être suspects. Les syndicats ne sont, en un mot, que l'expression de l'agriculture décidée à faire elle-même ses affaires.
Le fonctionnement des syndicats entraîne des charges inévitables. Souvent, dans les pays de petite culture, leur administration, remise à des personnes de bonne volonté, neotraioe que des frais insignifiants. Partout où leurs opérations prennent un développement considérable, l'interventiou d'agents salariés s'impose. Parfois, de minimes cotisations, variant de un à cinq francs par an, suffisent pour couvrir toutes les dépenses. Fréquemment, aux ressources qui viennent directement des adhérents s'ajoutent des majo-
rations sur le prix des fournitures ou des remises exigées des vendeurs, dont le profit reste acquis à l'association. Dans ce dernier cas, on se tient dans les limites les plus étroites, et l'expérience a prouvé qu'on se contente eu moyenne d'un prélèvement de deux pour cent et même de moins. La commission qu'on réserve varie d'ailleurs avec la nature des marchandises, l'importance des commandes et les services rendus, qui diffèrent beaucoup selon les circonstances. Les syndicats qui se bornent à mettre en relations leurs acheteurs avec leurs vendeurs, sans prendre aucun soin de l'exécution des livraisons et des payements, n'ont pas à demander de fortes concessions en leur faveur ; il n'en est pas de même de ceux qui répondent effectivement de la solvabilité de leurs adhérents, qui acceptent le soin de la vérification des marchés et qui font eux-mêmes les payements. On leur demande plus ou moins selon les besoins de la culture ; ils sont obligés, de leur côté, de se montrer plus ou moins exigeants.
Les syndicats agricoles, créés à leurs débuts dans la forme des associations agricoles ordinaires, se sont placés bientôt après sous le régime de la loi du 21 mars 1884, relative aux syndicats professionnels. Ces syndicats, dit Fart. 3 de la loi, « ont exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles », ce dernier adjectif ayant été ajouté incidemment au cours de la discussion, sans avoir été prévu dans le texte primitif. L'art. 1er leur permet de se constituer librement sans l'autorisation du gouvernement. Quelques formalités, d'une simplicité extrême, indiquées par l'art. 4, suffisent pour leur donner une existence légale. Ils ont le droit d'ester en justice, d'employer les sommes provenant de cotisations, d'acquérir les immeubles nécessaires à leurs réunions, à leurs bibliothèques, ou à des cours d'instruction professionnelle ;
ils peuvent sans autorisation, mais eu se conformant aux autres dispositions de la loi, constituer entre leurs membres des caisses de secours mutuels et de retraite ; ils peuvent librement administrer des offices de renseignements pour les offres et demandes de travail ; ils peuvent être consultés sur tous les différends et toutes les questions se rattachant à leur spécialité (art. 6), et Fénumération de ces opérations, données à titre d'exemple, n'a rien de limitatif. Les applications indiquées sont nombreuses, mais on a pu se demander si elles comportaient des achats en commun au profit des syndiqués. Sans que la question ait jamais été tranchée d'une manière définitive par les tribunaux, elle a été résolue affirmativement dans la pratique.
L'opinion qui a prévalu s'appuie sur l'esprit de la loi et sur les commentaires qu'en a donnés le Ministre de l'Intérieur, dans ses instructions aux préfets, par la circulaire du 25 août 1884. « Le législateur, a écrit M. le Ministre, a donné aux syndicats la personnalité civile pour leur permettre de porter au plus haut degré de puissance leur bienfaisante activité. . . Le vœu du Gouvernement et des Chambres est de voir se propager dans la plus large mesure possible les associations professionnelles et les œuvres qu'elles sont appelées à engendrer. . . Le laconisme de loi, qui est tout à l'avantage de la liberté, pourra causer au début quelques hésitations et quelques incertitudes. Il serait difficile de préciser à l'avance toutes les difficultés qui pourront surgir, elles devront toujours être tranchées dans le sens le plus favorable au développement de la liberté.»
Si explicites que paraissent les termes de cette circulaire, ils ne visent pas expressément les opérations ordinaires des syndicats agricoles. On n'avait pas pensé à cette espèce particulière de syndicats, on n'y avait guère fait allusion, en rédigeant la loi, que pour la forme, et c'était celle qui devait
se*répandre le plus rapidement. L'agriculture, qu'on considérait, par la force d'une habitude inconsciente, comme indifférente à toutes les innovations, était la première de nos industries à revendiquer le bénéfice d'une législation préparée surtout en vue des classes ouvrières. Quelques négociants ont pensé, malgré les explications du Ministre de l'Intérieur, qu'elle outrepassait ses droits, et la Obambre de Commerce de Paris a cru devoir intervenir en leur faveur auprès du Ministre du Commerce et de l'Industrie, en demandant qu'il soit interdit aux associations désignées sous le nom de syndicats agricoles, de faire œuvre de commerce. La réponse du Ministre (juin 1888) a été aussi nette que possible. « Il parait établi, a-t-il dit, que les diverses associations qui ont motivé les réclamations parvenues à mon administration se sont bornées à créer des offices pour l'achat de matières premières ou de machines utiles à l'agriculture, de manière à les obtenir au meilleur marché ou de meilleure qualité au profit de leurs membres, que ces associations sont administrées gratuitement et n'ont retiré aucun bénéfice de leur entremise, faisant simplement profiter les sociétaires de tous les avantages résultant du mode d'achat, et que si parfois elles ont majoré, dans une faible mesure, le prix d'acquisition des produits, rien ne permet d'affirmer que cette majoration ait eu d'autre but que de couvrir leurs frais de gestion. Elles auraient agi par conséquent d une manière désintéressée. »
Et plus loin : « On peut dire que la loi de 1884, si elle ne conférait pas le droit de faire des opérations semblables, ne pourrait être pour les agriculteurs l'objet d^aucune application vraiment pratique. Les populations agricoles n'ont pas les mêmes intérêts et les mêmes besoins que les travailleurs des centres commerciaux et industriels. Si l'on admet que le législateur du 21 mars n'a pas étendu sans raison le bénéfice de ces dispositions aux agriculteurs, il faut en conclure que
ceux-ci, lorsqu'ils constituent entre eux, en s'appuyant, sur le texte légal, des syndicats professionnels, doivent trouver dans cette forme d'association les moyens de défendre leurs intérêts par une action utile et effective sans qu'on ait à leur opposer une interprétation restreinte de la loi.
» Mais il ne vous échappera pas qu'il s'agit ici du principe de la question de droit et que toute autre pourrait être la réponse de mon administration et celle du département des finances, en présence de certaines questions de fait et de diverses applications abusives des facilités accordées aux syndicats professionnels par la loi de 1884.»
Sous la seule condition de se tenir dans leur rôle, les syndicats agricoles sont donc fondés à réclamer les bénéfices de la loi du 21 mars 1884. Ils ont pour eux l'esprit de cette loi, l'approbation implicite du Ministre de l'Intérieur, l'approbation formelle du Ministre du Commerce et de l'Industrie. Ils ont pour eux encore la force que donne le nombre, car les associations du même type dépassent maintenant huit cents.
Que la forme des syndicats soit avantageuse, dans certains cas, on ne peut guère le contester; il n'en résulte pas qu'elle soit toujours la meilleure. Si larges que soient les attributions conférées aux associations régies par la loi du 21 mars 1884, elles ne permettent pas toutes les opérations qui peuvent être utiles à l'agriculture. Qu'il s'agisse d'achats ou de ventes, il peut y avoir intérêt à prendre des engagements d'avance. Simples mandataires de leurs membres, les bureaux des syndicats n'ont pas toute la liberté d'allures qui leur est nécessaire. Dans l'attente des ordres de leurs adhérents, ils peuvent manquer des affaires avantageuses pour eux ; il serait souvent utile de les prévenir, de traiter des achats fermes, de faire des provisions en vue de l'avenir. C'est en se tenant prêt à satisfaire aux demandes deses clients
que le commerce rend ses plus grands services; les syndicats gagneraient parfois beaucoup à suivre les mômes méthodes, tout en se maintenant sur un terrain solide et en ne se départissant pas de la plus grande prudence. Il leur suffirait, pour être en droit de le faire, de se transformer en sociétés à capital variable, ce qui les émanciperait des sujétions que conserve la législation sous laquelle ils s'abritent.
Les sociétés à capital variable ont été spécialement créées» en 1867, en vue de faciliter l'acquisition des objets de toutes sortes. Elles tendent, par la réunion des épargnes, par la communauté du travail et la solidarité des intérêts, à améliorer les conditions générales de l'existence. Il n'y a pas de raison pour que l'agriculture ne profite pas des facilités qu'elles assurent. Leur constitution soulève certaines difficultés, elle est sensiblement plus compliquée que celle des syndicats, mais elle n'est pas au-dessus des moyens de la culture. Il n'est pas nécessaire, pour leur création, de disposer de grands capitaux. La loi défend même de porter le capital social, par les statuts constitutifs de la Société, au-dessus de 200,000 fr.; il peut être augmenté avec le temps, mais on a formulé des restrictions pour multiplier les associations. Quant aux actions, elles peuvent descendre jusqu'à 50 fr., et pour la constitution définitive de la Société, on peut se contenter du versement du dixième, soit de 5 fr. Rien n'empêche donc de créer des Sociétés à capital variable en ne demandant à leurs membres , pour les commencements , d'autre appel de fonds que celui qu'exigent beaucoup de syndicats. C'est à peine si les intéressés se préoccuperaient des différences qui résultent d'un mode d'organisation ou d'un autre.
Et qu'on ne croie pas que la création d'une société à capital variable expose une association à être envahie par des personnes avec 1 esquelles on ne voudrait pas se trouver associé.
"L'accès de ces sociétés est facile, il est vrai, mais les actions restent nominatives même après leur entière libération, et ce n'est qu'après constitution définitive de la Société qu'elles sont négociables par voie de transfert sur les registres de la Société. Les statuts peuvent môme donner, soit au Conseil d'administration, soit à l'Assemblée générale, le droit de s'opposer au transfert. Il y a plus ; il peut être stipulé que l'Assemblée générale aura le droit de décidera la majorité fixée pour la modification des statuts que l'un ou plusieurs des membres cesseront de faire partie de la société. Sans même se substituer aux syndicats, les sociétés variables peuvent utilement les compléter.
Les syndicats professionnels présentent des avantages qu'on ne peut méconnaître. Leur création n'est soumise qu'à la formalité d'une simple déclaration qui n'entraîne aucune difficulté. La loi leur accorde la personnalité civile. Des cotisations annuelles font face à leurs dépenses; ils peuvent, par conséquent se passer de capital. Leurs membres, qu'on désigne généralement sous le nom d'adhérents plutôt que sous celui d'associés, sont dans la situation des membres des associations agricoles ordinaires. Les syndicats sont en outre à peu près complètement maîtres de leurs statuts, et leurs directeurs n'ont de comptes à rendre qu'aux co-associés sans élre liés par de rigoureuses dispositions légales. Il n'en est pas de même des sociétés à capital variable. Si la loi a simplifié en leur faveur quelques détails d'organisation, elles sont régies cependant par les mesures qui s'appliquent aux sociétés dont elles prennent la forme, et ces mesures sont aussi strictes que détaillées. De leur fondation à leur dissolution, elles sout placées sous un régime qui les astreint à des règles étroites. C'est la législation qui détermine les principales conditions de leur fonctionnement. Leurs membres ne sont pas de simples sociétaires comme ceux d'un
syndicat, ce sont des actionnaires dont les versements constituent un fonds dont on ne peut user qu'avec ménagement. C'est faire acte de disposition que de souscrire à un de leurs titres, et bien que la somme pour laquelle on s'engage ne soit pas plus élevée que celle qu'exigent beaucoup d'autres institutions, sa promesse a une portée toute différente. Si les sociétés à capital variable ont un capital, elles n'ont pas la ressource de revenus annuels. Leur situation, en compensation, est parfaitement déterminée ; elles savent dans quelles limites elles peuvent agir, et c'est ce qui fait leur supériorité.
Les règles auxquelles sont assujetties par la loi les sociétés à capital variable ne sont autres, en définitive, que celles que les syndicats ont à établir par leurs statuts; elles n'ont d'autre but quede sauvegarder les intérêts de leurs associés. On peut regretter cependant qu'elles soient trop minutieuses, il serait désirable qu'elles présentent plus d'élasticité ; mais, en attendait qu'elles soient modifiées, il faut s'y plier. La législation des syndicats professionnels est trop vague, celle des sociétés en général trop compliquée; il convient de chercher à en tirer le meilleur parti. On y est arrivé dans certains cas, en combinant ces deux formes d'association. Quelques syndicats ont créé, parmi leurs membres, une société à capital variable; certaines sociétés à capital variable se proposent d'étendre le bénéfice de leurs services à des membres participants moyennant le payement d'une redevance annuelle fixée à l'avance. Oes deux systèmes permettent de grouper dans un môme but des personnes dontles engagements ont une plus ou moins grande importance,en satisfaisant aux désirs des uns et des autres. C'est une solution mixte au problème posé.
La société à capital variable est le syndicat dégagé des entraves auxquelles il est assujetti, disposant d'un capital qu'il peut augmenter sur ses bénéfices, et dont il ne tient
qu'à elle de limiter Pintérêt pour qu'il n'ait aucune raison de devenir un objet de spéculation. On peut inscrire, par exemple, dans les règlements que les bénéfices réalisés chaque année ^ déduction d'une part déterminée pour constituer une réserve, seront répartis entre les acheteurs au prorata de leurs acquisitions. Les achats, les ventes, les opérations de crédit, sont immédiatement simplifiées , et Ton n'est pas exposé à céder à la tentation de sortir de ses attributions puisqu'on n'est plus retenu dans des limites aussi étroites. Sans impliquer nécessairement d'autres opérations que celles des syndicats ordinaires, la société à capital variable permet de faire plus. Conduite avec la même sagesse, elle donnera au moins les mômes résultats. Est-ce à dire que la société à capital variable, seule ou doublée d'un syndicat, doive remplacer partout le syndicat? Nous ne le prétendons pas. lie syndicat est la forme qui convient aux associations dont les affaires sont limitées et la circonscription peu étendue. On ne peut penser à une organisation malgré tout plus onéreuse, pour des achats qui se présentent seulement deux ou troisfois par an et qui ne comportent pas un travail continu. Quand le développement des opérations prend assez d'importance pour exiger la présence d'un personnel permanent et d'une direction exclusive, le moment est venu, croyons-nous, de passer à la société à capital variable. On ne tardera pas à s'en apercevoir.
Comment estimer les engrais? On distingue, dans leur évaluation, le prix de revient, le prix courant et le prix d'utilité. Le prix de revient est ce qu'ils coûtent au cultivateur qui les produit lui-môme ; le prix courant est le prix du marché, il correspond à la valeur en échange de certains économistes ; le prix d'utilité est celui qu'on peut obtenir d'eux par leur emploi, c'est la valeur en usage qu'on peut considérer indépendamment de la valeur en échange.
Le prix de revient n'a d'intérêt que pour les matières fertilisantes créées sur place, doot la plus importante est le fumier de ferme. Sa détermination a été Pobjet de nombreuses études qui n'ont abouti à aucun résultat. Les calculs qu'on a dressés pour l'établir reposent sur trop de données incertaines pour qu'on puisse en accepter les conclusions. Les frais de production du fumier dépendent à la fois de la valeur des fourrages et des litières distribués aux animaux, et de celle de leurs produits qui consistent, tantôt en marchandises destinées à la vente, tantôt en travail au profit du domaine. Aucune règle ne permet de fixer avec précision la valeur des divers éléments qui doivent figurer au débit et au crédit de son compte. Ce n'est que par une accumulation de suppositions plus ou moins vraisemblables qu'on réunit des chiffres auxquels on peut faire dire à peu près tout ce qu'on veut. Il est impossible d'ailleurs qu'il en soit autrement. Les substances alimentaires qu'on distribue au bétail n'ont pas, pour la plupart, de valeur marchande; ce sont des fourrages verts, des racines, des herbages, des pâturages, qu'on estobligé de faire consommer sur la propriété qui les a donnés. On ne saurait les assimiler, dans une estimation, aux fourrages du commerce, môme en tenant compte de leurs propriétés nutritives comparées à celles du foin. Si ce n'était la nécessité d'avoir des provisions d'hiver, de conserver ses produits et de faire entrer les fourrages secs pour une certaine proportion dans la ration des animaux, on ne prendrait pas la peine de faire sécher ses récoltes. Leur dessiccation et leur préparation pour la vente accroissent évidemment leur valeur qui ne peut servir de terme de comparaison pour l'évaluation des denrées qui sont employées dans leur état naturel. La masse des ressources alimentaires ordinaires d'une exploitation n'a d'autre valeur que par le parti qu'en tirent les animaux, et elle ne peut servir de base à des éta-
blissements de prix de revient. L'incertitude qui règne sur le prix à attribuer aux fourrages se retrouve dans l'évaluation du travail. On se place, en définitive, quand on aborde le problème du calcul du prix de revient du fumier, devant un problème dont les facteurs, si nombreux qu'il est difficile de les faire entrer tous dans l'opération, sont en majeure partie des quantités inconnues. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'on ait proposé les solutions les plus diverses. En fait, on a conclu, pour des situations analogues, à des prix qui varient de zéro à quinze et seize francs la tonne métrique.
La détermination exacte du prix de revient du fumier ne rendrait que de médiocres services aux cultivateurs. La question qui domine toutes les autres n'est pas, pour eux, de savoir si leur fumier leur coûte plus ou moins cber, elle consiste à s'assurer si le système de culture qu'ils ont adopté est le plus lucratif dans son ensemble. L'analyse d'un détail cultural isolé ne leur apprend rien à ce sujet, ce n'est que la balance générale de leurs recettes et de leurs dépenses qui montre leur véritable situation. Tout mode d'exploitation qui peut être remplacé par un autre donnant plus de bénéfices est défectueux par cela même. Si l'on produit son fumier, c'est qu'on ne voit pas de meilleure combinaison pour utiliser son terrain ; on n'hésite pas à l'acheter dans le cas contraire, ou à le remplacer par d'autres matières. C'est ce qui se fait d'ailleurs dans les plaines fertiles du Midi. On y obtiendrait du fumier aussi facilement qu'ailleurs, mais la plantation des vignes donne des résultats dont la supériorité sur la culture des plantes fourragères est si marquée qu'on y consacre tous ses soins. La culture maraîchère n'a pas de raisons d'un autre ordre pour négliger la fabrication de ses engrais; elle a mieux à faire en effet.
Dans beaucoup de propriétés du Midi, les opérations animales sont complètement distinctes, comme nous l'avons
remarqué déjà, des opérations végétales. Les dépaissance» à moutons qui sont livrées à des bergers permettent à leurs fermiers d'abandonner le fumier à la propriété sur laquelle ils sont fixés, et de payer une redevance dont la valeur est à peu près égale à celle de l'engrais que donne leur troupeau. Du développement qu'a pris cette opération on peut conclure que l'entretien de l'espèce ovine sur les pâturages du Midi fait ressortir le prix de revient du fumier à moins de zéro, mais cette combinaison, sur laquelle nous revenons, est spéciale à une région particulière. Elle ne prouve du reste qu'une chose, c'est que la valeur locative des pâturages à moutons, qui ne peuvent être utilisés autrement que par l'élevage des bêtes à laine, s'abaisse jusqu'à un niveau auquel elle offre aux bergers des moyens d'exercer leur industrie dans des conditions favorables. Ce n'est pas, par conséquent, des frais de production que dépend le prix de revient du fumier, c'est de la valeur du fumier que dépend le fermage des terrains sur lequel il est obtenu.
Si la détermination du prix de revient des engrais de ferme soulève un problème insoluble, en dehors de quelques cas particuliers, le prix courant des matières fertilisantes est facile à établir. Il résulte du cours du marché qu'on n'a qu'à constater. Ce cours est variable, bien entendu, avec la distance des centres d'approvisionnement et les quantités à acheter. La proportion des principes fertilisants qu'elles renferment ea forme essentiellement la base. Suivant l'état sous lequel ils se présentent, leur valeur varie cependantdans certaines limites. A richesse égale, les engrais ne se payent pas tous au même prix. Ils peuvent différer par leur activité, par leur volume, par les facilités d'emploi qu'ils présentent, etc. Il y a des engrais bien faits, d'autres mal faits; on sait les distinguer. On peut toutefois se faire une idée assez exacte de leur valeur, d'après leur composition, parles prix consentis en faveur des syndicats agricoles dont voici quelques exemples :
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