‹ Les entreprises agricolesChapitre 21 sur 57 · LO LO · texte numérisé non relu

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Suivant M. P.-P. Déhérain, c'est à la baisse du prix des produits agricoles qu'est due la diminution des prix du sulfate d'ammoniaque, de l'azotate de soude et des phosphates, qui a fait de réels progrès depuis 1883 ; nous pensons que les changements survenus dans les installations de l'industrie et du commerce, ainsi que la découverte de nouvelles sources de substances fertilisantes, sont pour beaucoup aussi dans les modifications qui sont survenues dans l'état du marché.

On connaît les dépenses qu'entraîne Tachât des engrais du commerce, il est bon de savoir ce qu'ils donnent. Quelques cultures comparatives permettent, dans chaque situation, de s'en rendre compte d'une manière assez exacte. De petites parcelles d'expériences suffisent pour faire ressortir les excédents de rendement qui proviennent de l'addition des engrais employés. Traduits en argent, ils montrent ce qu'ils ont rapporté. La plus-value qui en résulte, divisée par le nombre de quintaux métriques mis en œuvre, fait ressortir le prix auquel la récolte a payé les 100 kilogr., ce que M. P.-P. Déhérain appelle leur valeur qu'il distingue de leur prix d'achat. Sous ce nom auquel il donne une acception limitée, il désigne, en d'autres termes, le produit en argent qui correspond à l'emploi de l'unité d'engrais. Pour plus de précision il adonné la formule qui permet de le calculer.

Soit r le rendement à l'hectare de la parcelle non traitée aux engrais, et r le rendement de la parcelle traitée, l'excédent de rendement dû à l'action des engrais sera égale à r — r'. Si l'unité de rendement vaut t>, l'excédent de rendement vaudra (r — r7) v. En divisant cette plus-value (r — r')v par le nombre p de quintaux métriques d'engrais employés, on aura le produit en argent, correspondant à l'application d'un quintal métrique d'engrais, ou la valeur de cet engrais. Donc :

Mais l'effet d'un engrais n'est pas toujours épuisé en une seule récolte ; il est souvent marqué pendant deux ou trois anuées successives, quelquefois plus. Il peut y avoir lieu de déterminer une deuxième valeur dea?, et mêmeunetroisième, en raison des excédents de rendement que continueront à donner pendant deux ou trois ans les pièces fumées par rapport à celles qui ne l'ont pas été, pour les ajouter à la première, et ne rien négliger dans la détermination de la valeur de Pengrais. De sa comparaison au prix d'achat ressortira le profit qu'aura réalisé le cultivateur par unité d'engrais.

La méthode sur laquelle M. P.-P. Déhérain a appelé l'attention est d'une grande simplicité, elle n'est pas d'ailleurs précisément nouvelle. C'est celle dont se sont servis plus ou moins grossièrement beaucoup d'expérimentateurs, mais il lui a donné une précision dont elle manquait trop souvent. Dans la pratique, elle est cependant plus compliquée qu'elle ne paraît. Le choix des parcelles d'expériences, les pesées, demandent beaucoup d'attention; mais, sans visera une rigueur extrême, elle peut donner, entre les mains des cultivateurs ordinaires, de précieuses indications. Ne jugeraient-ils des différences de rendements que par la vue, qu'avec l'habitude qu'ils ont des choses agricoles, il y aurait à tenir grandement compte de leur appréciation. La formule de M. P.-P. Déhérain, n'est d'ailleurs, théoriquement au moins, qu'une formule approchée. Elle néglige l'augmentation des frais que nécessite une augmentation de récolte, mais ce n'est généralement qu'une quantité négligeable.

Cette observation faite, voyons ce que la méthode de M. P.-P. Déhérain lui a donné. De plusieurs expériences récemment entreprises à Grignon, et rapportées dans le Dictionnaire d'Agriculture à l'article Engrais, il résulte que la valeur de l'azotate de soude employé à doses différentes est ressortie dans un cas particulier à 88 fr. les cent kilo-

grammes, et dans un autre à 3 fr. 33 seulement, alors que son prix d'achat avait été de 32 fr. En opérant avec le fumier, on a obtenu par tonne métrique des suppléments de récoltes variant de 9 fr. 27 à 33 fr., c'est-à-dire différant entre elles du simple au triple. Quelle conclusion peut-on tirer de chiffres si dissemblables? «On dira, a répondu à cette question M. P.-P. Déhérain, que la recherche de l'efficacité est oiseuse, puisque cette efficacité est essentiellement variable ; je réponds que c'est précisément cette variabilité excessive qu'il importe de mettre en relief, puisqu'elle fait voir quelle part énorme revient, dans l'emploi judicieux des engrais, à la sagacité, à la science du cultivateur». Cette sagacité et cette science sont malheureusement des qualités personnelles «qui ne peuvent s'acquérir ni dans un cours, ni dans un ouvrage». Nous croyons cependant qu'on peut les développer par la diffusion de connaissances générales qui sont de nature à guider les cultivateurs dans leurs opérations, sans pour cela suppléer à tout effort d'intelligence de leur part. La science des engrais est loin d'être parfaite, mais, telle qu'elle est, ses enseignements ont néanmoins une grande portée.

Il n'y a pas de cultivateur rompu à la pratique des engrais du commerce qui n'ait relevé des faits analogues à ceux que rapporte M. P.-P. Déhérain avec une franchise qu'on ne saurait trop apprécier. On a singulièrement abusé, en effet, dans ces derniers temps, de généralisations au moins risquées, en concluant d'une expérience particulière, souvent limitée à une parcelle d'essais de quelques mètres carrés, à ce qu'on devrait réaliser, sinon partout, du moins dans un môme milieu. Les journaux agricoles et les journaux politiques eux-mêmes, dans des causeries destinées aux cultivateurs, abondent en notes de ce genre. On a fait ressortir les bénéfices extraordinaires qu'ont permis d'obtenir, dans certaines

conditions, mais dans quelques cas isolés cependant, des méthodes de culture spéciales, et particulièrement des fumures déterminées. De tous ces articles, il semble qu'il ne tiendrait qu'aux cultivateurs d'accroître considérablement leurs profits ; aussi la résistance qu'ils opposent à l'application des conseils qui leur sont prodigués passe généralement pour de la routine. On ne peut se défendre cependant de remarquer que la plupart de ceux qui préconisent des combinaisons particulièrement lucratives ne les mettent pas en pratique, et qu'ils renoncent à3*en assurer les avantages. Ils ne trouvent que bien difficilement des entrepreneurs disposés à suivre leurs conseils. Sur le terrain des affaires, le désintéressement n'a cependant jamais passé pour une qualité. En réalité, on cède trop volontiers à la tentation de formuler des déductions prématurées de faits particuliers sans les accompagner de restrictions nécessaires. Les expériences culturales ne sont pas comparables à celles des sciences physiques et chimiques. D'un très petit nombre d'observations, dont la répétition est destinée surtout à des vérifications, on est autorisé à déduire des règles certaines sur la dilatation des corps, sur la perte de poids qu'ils éprouvent quand on les plonge dans un liquide d'une densité déterminée, sur leurs propriétés électriques ou optiques, sur les réactions qui se passent quand ils sont mis en présence les uns des autres, etc., etc. Les phénomènes agricoles ne peuvent pas être appréciés avec la môme rigueur. Un premier essai paraît démonstratif, souvent un second Test moins, et le doute s accroît quelquefois à mesure qu'on répète ses expériences. Quelles que soient les formules d'engrais qu'on compare, on est sûr de relever des différences dans leur efficacité; mais, ce qui est important, c'est moins de noter ces différences que de reconnaître leur constance. Le temps est un élément nécessaire d'expérimentation ; il ne doune

pas toujours plus de netteté aux résultats, il leur donne plus de valeur. On croit pouvoir tirer des conséquences formelles de quelques faits suivis avec soin, on hésite quand on veut interpréter de longs et consciencieux travaux, comme ceux de MM. Lawes et Gelbert, à Rothamstedt. M. P.-P. Déhérain est de l'école des chimistes prudents qui ne se prononcent qu'après des expériences répétées et concordantes, sans dissimuler les aléas auxquels on est exposé. Ses conclusions ne visent pas à frapper l'imagination, mais à faire la lumière sur des faits incomplètement connus.

Les expériences isolées ont leur valeur. Qu'elles portent sur un vaste champ, sur un carré d'expérience ou sur une seule plante, elles peuvent avoir une grande importance. Il y a des choses qui ne se voient bien que sur de grands espaces, d'autres qu'on n'analyse avec précision qu'en bornant son examen à une surface aussi restreinte que possible. Chaque méthode d'opérer a son mérite particulier, mais il ne faut demander à celle qu'on choisit que ce qu'elle peut donner. C'est en les combinant ensemble, en les complétant les unes par les autres qu'on peut en retirer un véritable proût. Les champs de démonstration, qui se sont multipliés depuis ces dernières années sous l'impulsion de l'administration, peuvent fournir des données essentielles à la science; leur rôle nous paraît être plutôt de servir à la vulgarisation des découvertes bien et définitivement acquises.

Suivant les circonstances météorologiques, et d'autres éléments qui échappent à l'analyse, l'efficacité des engrais est excessivement variable. Mais quelle qu'elle soit, rien ne prouve que la dose la plus avantageuse à employer est toujours celle qui correspond à leur plus grande valeur, celle qui laisse le plus de marge entre le prix de l'unité de produit et celui de la matière première mise en œuvre pour l'obtenir.

Le but du cultivateur n'est pas de réaliser seulement de gros bénéfices sur un petit nombre d'opérations, il est d'obtenir le bénéfice total le plus considérable. C'est un point sur lequel nous reviendrons en parlant du profit. Mieux vaut, en agriculture, comme en industrie, gagner un peu moins sur chaque chose, mais gagner plus souvent. L'accroissement des profits suppose presque toujours un redoublement d'affaires avec un prélèvement de plus en plus limité sur chacune. Aussi, s'il est intéressant de savoir à quel prix les récoltes payent le quintal d'engrais, il l'est plus encore de connaître le bénéfice que l'application de fumures spéciales permet de réaliser par hectare suivant qu'elle est faite sur des proportions plus ou moins considérables. Entre une dose de 400 kilogr. de nitrate de soude à l'hectare qui ne lui laissera qu'un bénéfice de 25 fr. par cent kilogrammes et une dose de 200 kilogr. seulement qui lui en assurera 40, le praticien n'hésitera pas un instant, si l'étendue du terrain dont il dispose est limitée par rapport à ses capitaux. La première combinaison lui assurerait un gain de 100 fr. pendant que la deuxième ne lui en donnerait que 80. Tout en faisant un moindre bénéfice sur chaque quintal métrique d'engrais, il réalisera un bénéfice total plus considérable. Le cas se présentera d'ailleurs souvent. Il convient donc de compléter l'expression des résultats de l'application des engrais par la détermination du bénéfice qu'ils laissent par hectare.

On semble disposé à admettre que l'efficacité des engrais va en diminuant avec l'augmentation de leur dose. Ce n'est pas absolument certain. Il y a des matières fertilisantes qui sont à peu près perdues si on les emploie par trop petites quantités ; mais les excès de fumures ne donnent pas évidemment, d'un autre côté, des récoltes correspondantes à leur masse. En tout, il y a une juste mesure qu'il ne faut pas dépasser. Les produits de la culture ne s'accroissent pas

indéfiniment en raison des sacrifices qu'on lui consacre. Plus on dépense par hectare, moins on dépense par hectolitre, a pu dire M. Lecouteux, mais il n'a jamais entendu étendre son raisonnement au delà des limites raisonnables auxquelles il s'applique. En conseillant les dépenses, il n'a voulu parler que de celles qui sont judicieusement faites. John Stuart Mill a même cru pouvoir poser en principe que c'est le phénomène contraire qui se passe, et c'est sur cette hypothèse, admise comme étant l'expression de la vérité, qu'il s'est basé pour formuler sa célèbre loi des rendements non proportionnels, si généralement acceptée après lui en économie politique. La pratique des engrais en confirmerait souvent l'énoncé ; elle prouve que les proportions auxquelles il faut se tenir dans leur emploi ne sont pas nécessairement celles qui payent le mieux l'unité de matière première employée. Elles varient avec les circonstances.

Dans les contrées où la terre abonde par rapport aux capitaux, la question des engrais se présente sous un aspect particulier, et elle ne comporte pas les mêmes solutions. Ce n'est plus au bénéfice maximum par hectare qu'on vise, mais au bénéfice maximum par unité de capital. Sa réalisation peut être la conséquence de la distribution régulière du capital sur toute l'étendue à cultiver ou de sa concentration sur certaines parties d'une exploitation plus facile; elle pourra inviter à la dispersion des engrais ou à leur accumulation en des points spéciaux. C'est au chef de culture à apprécier les procédés les plus rationnels, et c'est dans cette appréciation que consiste son principal mérite.

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